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Les conditions de travail en France

Dossier-2-Photo-MacKinnonDe par son bilinguisme et son double système juridique, le Canada reste un excellent marché pour la traduction juridique. Mais que se passe-t-il ailleurs ? David MacKinnon brosse un tableau du marché français.

par David. J. MacKinnon

La France demeure une source intéressante de revenus pour le traducteur juridique, à condition d’apprécier les exigences particulières de ce marché et du monde juridique français. En voici un survol.

Les formalités

À moins de vouloir se qualifier comme traducteur assermenté à la Cour d’Appel, il n’y a pas de statut formel requis pour offrir ses services comme traducteur en France. Cela dit, le protectionnisme règne toujours comme en témoignent quelques tentatives antérieures de limiter la traduction juridique aux seuls diplômés des écoles de traduction françaises.

Les obstacles

Toute personne projetant de créer une entreprise en France doit tôt ou tard composer avec des structures administratives onéreuses. Les avantages que nous prenons pour acquis au Canada – la constitution en société rapide et peu coûteuse, l’imposition légère et la possibilité d’engager du personnel sans engendrer des charges sociales prohibitives – n’existent pas en France. Et gare au paiement des impôts par anticipation ! En fait, à moins de raisons personnelles impérieuses, il est plutôt conseillé d’offrir ses services à partir de l’extérieur de l’Hexagone.

Pour le traducteur vers le français, il faut également surmonter les préjugés concernant les capacités linguistiques des francophones venant de l’extérieur, et cela en dépit du fait que la rédaction des documents en France laisse souvent à désirer. 

Les sociétés françaises sont difficiles d’approche et, en règle générale, fidèles à leurs réseaux existants. Sans contact personnel, il vaut mieux travailler avec les agences.

Les tarifs

Pour les traductions techniques, un bon traducteur peut demander de 12 à 14 centimes d’euro du mot, à condition de tenir bon dans la négociation. Un juriste-traducteur peut facturer les clients directs entre 16 et 18 centimes d’euro. Mais quand le client est une agence de traduction, les traducteurs sont sommés d’accepter des travaux pour des tarifs souvent dérisoires. 

Les clients

Les agences dominent en effet le marché de la traduction en France, sans nécessairement ajouter une plus-value pour ce qui est de l’expertise. Leur clientèle est principalement composée de sociétés privées ainsi que de petits et moyens cabinets d’avocats ou de notaires. Les grands cabinets d’avocats ont soit leur propre service de la traduction, soit des avocats qui font ce travail. Ces derniers font appel ponctuellement à des services externes. Il y a aussi du travail de pigiste dans les cours internationales de justice, où les tarifs sont acceptables. Dans le domaine technique, les grandes sociétés semi-publiques, telles que les sociétés d’énergie, les sociétés ferroviaires et les sociétés maritimes offrent des contrats volumineux. Pour le traducteur habitué aux gros volumes, ce genre de travail peut être rémunérateur.

Plusieurs facteurs empêchent la pénétration du marché en France pour le traducteur juridique. En première ligne, il y a les agences, qui dominent
le marché et qui font leurs marges sur le dos des traducteurs. Cette approche « travail à la chaîne » fait naturellement fi des risques réels que représente la traduction approximative d’un document que l’on veut opposable et exécutoire sur le plan juridique. Et c’est là que le bât blesse.
Le traducteur juridique n’est pas apprécié à sa juste valeur. 

À éviter !

Les juristes-traducteurs chevronnés consultés pour cet article sont unanimes sur deux points. Primo, il vaudrait mieux laisser le métier de
la traduction juridique aux juristes. Secundo, les avocats ou traducteurs devraient se limiter aux traductions vers la langue maternelle. Malheureusement, la traduction est souvent confiée à un avocat « bilingue », qui travaille pour un cabinet « international » et qui tentera l’aventure vers une langue qui n’est pas la sienne.  

Le traducteur-pigiste est-il une espèce menacée en France ?

Bien au contraire ! Car, tout d’abord, l’avènement de la traduction assistée par ordinateur n’a fait que souligner la valeur d’un professionnel qui apporte son expérience et son talent à son travail. Il y a en effet un facteur qui devrait jouer à long terme en faveur des spécialistes du métier : la piètre qualité de la traduction faite par le cadre en entreprise qui se dit « bilingue » ou par l’avocat « international » qui facture trop cher, sans pour autant maîtriser les outils de notre profession. La simple prudence commerciale exige le recours aux spécialistes pour des dossiers comportant des enjeux légaux importants. 

Conclusion

Il va sans dire que l'Union européenne, la mondialisation et les nouvelles technologies ont changé le paysage de la traduction juridique en France. Toutefois, il est devenu clair également que rien ne peut remplacer le regard expert d’un juriste. L’auteur de ces lignes croit toujours que le seul moyen de rester « à la fine pointe » de la traduction juridique, que cela soit en France ou au Québec, est de maîtriser l’art de l’écriture juridique dans sa propre langue, et de respecter les règles de base de la recherche et de la rédaction juridique.

 

David MacKinnon est membre du Barreau du Québec et de la Law Society of British Columbia. Depuis vingt ans, sa société de traduction, Rosetta Scribes Corporation, offre des services de traduction juridique, commerciale et financière à des cabinets d'avocats, des cours internationales de justice, des éditeurs de publications juridiques et des sociétés privées.


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