Le roman de l’espagnol

Par Johanne Dufour

The story of spanish

Le castillan n’était au départ qu’une des langues parlées dans la péninsule ibérique, qui s’est répandue pour devenir la langue d’un empire, dont la dissolution a donné lieu à la fondation de plus de vingt pays qui ont comme point commun la langue espagnole.

NADEAU, Jean-Benoît et Julie BARLOW, The Story of Spanish, St. Martin’s Press, New York, 2013, 380 p.

L’ouvrage nous raconte cette histoire, en nous faisant voyager de guerre en guerre, du roi éclairé au despote, de l’hégémonie linguistique à la diffusion d’un argot, de la poésie à la lexicographie, de la colonisation à la révolution, de l’apparition d’une langue vernaculaire, « an obscure version of popular latin », à sa créolisation, le spanglish, en passant par la création de vingt académies.

Comme un roman d’aventures

Il s’agit d’un livre de vulgarisation qui a toutes les qualités que ce genre d’ouvrage peut avoir. Il s’appuie sur des recherches très fouillées (la bibliographie fait une dizaine de pages), mais il est écrit comme un roman d’aventures et il nous offre un survol de l’histoire de l’Occident. Au galop, certes, mais c’est justement ce qui fait son charme. On y apprend en quoi Alphonse X le Savant a changé le destin de l’espagnol, ou, mejor dicho, du castillan ; quelles conséquences le franquisme a eues sur les langues parlées en Espagne ; comment la quête d’une identité latino-américaine a donné lieu au « réalisme magique » et quels auteurs ce style littéraire a influencés ; quel est le lien entre littérature sud-américaine et entropie ; ce qu’est la « rétro-acculturation » ; quelle évolution on peut prévoir pour le spanglish ; comment une langue commune a permis à Telefónica de devenir le troisième fournisseur mondial de services de télécommunications ; en quoi l’Espagne et la Pologne diffèrent, etc.

En étudiant l’histoire de la perspective de la langue, il nous fait parcourir plus de deux millénaires sans nous étourdir. Il permet de saisir l’ampleur des grands mouvements (pensons aux sept siècles de présence arabe, et plus encore de présence juive, dans la péninsule et à la colonisation de l’Amérique) et de comprendre des phénomènes singuliers, comme celui-ci, tiens : pourquoi l’espagnol est une des langues dont la prononciation et l’orthographe sont le plus rapprochées, au grand bonheur des tous ceux qui ont voulu l’apprendre.

Les auteurs, le Québécois Jean-Benoît Nadeau et l’Ontarienne Julie Barlow, qui forment un couple dans la vie, ont également écrit Pas si fou, ces français et The Story of French. Journalistes chevronnés, ils savent présenter les choses aussi bien avec exactitude qu’avec brio.

Je ne mentionnerai que quelques-uns des phénomènes fascinants ici mis en lumière. D’abord pour signaler que le chaos vécu par l’Amérique du Sud à partir des années 1960 a donné lieu à un immense brassage, « massive movements of refugees, fueling the age-old tradition of exiled literary figures in the Spanish-speaking world ». Les imposantes figures littéraires que sont Mario Vargas Llosa et Gabriel García Márquez doivent beaucoup à ce brassage – ainsi qu’à une agente littéraire catalane plus grande que nature, Carmen Balcells.

« I Say Spanglish, You Say Spanish »

Le chapitre intitulé « I Say Spanglish, You Say Spanish » est d’un intérêt tout particulier pour nous qui vivons au Québec ; en effet, il aborde correctement et sans jugement de valeur l’aspect sociolinguistique du contact entre hispanophones et anglophones, qui se manifeste par une fascinante alternance de code linguistique. Comme Jean-Benoît Nadeau est francophone, il fait bien sûr le lien entre spanglish et régiolecte québécois (des anglophones dans ce cas) :

(…) even the best educated Hispanics in Miami or Los Angeles have said, at least once in their lives, tengo un appointment (…) or vamos a lonchear (…). This kind of fusion is natural. It happens among English speakers of all educational levels in the majority French-speaking province of Quebec, who regularly say, “I’m going to the dépanneur” (…).

Devinez ce que veulent dire cuora ou cora, ou encore janguear, deux exemples d’« ingéniosité linguistique » en spanglish. Comme le disent les auteurs, « there’s no clear line between what is Spanglish and what are anglicisms. Nor is there any consensus that either is bad ». On voit qu’ils ont fait leurs devoirs et consulté des linguistes !

L’espagnol étatsunien a sa propre académie

L’espagnol étatsunien a sa propre académie, la Academia Norteamericana de la Lengua Española, que le gouvernement a reconnue en 2009 comme une autorité pour la traduction notamment de termes techniques ainsi que pour la grammaire et le style. L’ANLE propose d’utiliser departamento au lieu de ministerio par exemple, parce que les hispanohablantes les connaissent et les utilisent et pour éviter la confusion (par exemple entre billion et billón). Mais comme les hispano-américains voyagent beaucoup entre leur pays d’adoption et leur pays d’origine, l’académie a aussi publié un opuscule intitulé Hablando bien se entiende la gente, qui prescrit le bon usage. (Pour « demande d’emploi », elle recommande solicitud plutôt qu’applicación – ça vous dit quelque chose ?)

Comme bien d’autres, le chapitre « The Department of Urgent Spanish » mérite à lui seul la lecture de l’ouvrage – et pas seulement pour les traducteurs vers l’espagnol. La question principale : que fait-on si on doit rédiger un texte s’adressant aux habitants de vingt pays, chacun avec sa culture, son régiolecte, son système d’éducation... Ici encore, il s’agit d’une aventure qui vous étonnera jusqu’à la fin.

Je me suis étendue plus longuement sur ces aspects qui touchent particulièrement la gent langagière, mais cet ouvrage offre à boire et à manger à tous. De plus, il se lit comme un roman où chaque chapitre se termine par une manière de cliffhanger, revu et corrigé par un journaliste qui a dûment fait ses classes.

Bref, un ouvrage qui saute d’un continent à l’autre, d’un siècle à l’autre et d’un sujet à l’autre sans jamais nous perdre en chemin.

Ah oui, petits curieux ! Cuora vient de quarter et janguear, de hang out.

Johanne Dufour, qui a participé à la fondation de Circuit, a pratiqué la traduction et la rédaction pendant 30 ans et a récemment suivi des cours de linguistique. Elle a vécu au Mexique et en Espagne. Aujourd’hui, elle est hospitalière dans un refuge pour pèlerins vers Compostelle, elle fait partie de l’ensemble vocal Au chœur des refrains et elle apprend l’italien.