L’Espagne, terrain d’exportation des traductions

Par Élisabeth Wörle Vidal

Le Québec traduit en Espagne

CÓRDOBA SERRANO, María Sierra, Le Québec traduit en Espagne, Analyse sociologique de l’exportation d’une culture périphérique, Presses de l’Université d’Ottawa, 380 p.

« Les petites nations ne connaissent pas la sensation heureuse d’être là depuis toujours et à jamais ; elles sont toutes passées, à tel ou tel moment de leur histoire, par l’antichambre de la mort ; toujours confrontées à l’arrogante ignorance des grands, elles voient leur existence perpétuellement menacée ou mise en question ; car leur existence est question. » (Testaments trahis, Milan Kundera)

« La représentation que se fait un peuple de lui-même se construit par des renvois de l’image qu’il projette sur les autres peuples. » (Jean-Roch Côté)

Incontournables citations dans l’ouvrage de Serrano Córdoba. « […] la question était de savoir comment une “petite nation” peut subsister dans l’espace culturel mondialisé [et] par quels mécanismes une culture périphérique peut-elle être exportée et se faire un créneau dans un marché culturel surchargé et quel est le rôle de la traduction dans cette entreprise. »

77 œuvres québécoises en castillan et en catalan

Parmi le corpus littéraire québécois, Serrano Córdoba choisit quatre catégories, soit la littérature exprimant la québécitude proprement dite, la voix des femmes, la littérature migrante et la littérature jeunesse. Elle va se pencher sur des œuvres traduites en castillan et en catalan entre 1975 et 2004. Elle fait sienne l’idée du professeur Walter Moser, de l’Université d’Ottawa, selon laquelle toute traduction est d’abord « un transport de matériaux culturels d’une culture à l’autre » et que, pendant le transport, le matériau se verra inévitablement altéré. Dès le premier chapitre, nous sommes devant un texte « savant », où Serrano Córdoba pose les assises de sa recherche. Très vite, cependant, on est pris au jeu par son écriture fluide, concise et extrêmement claire.

Très bien documenté, ce texte écrit par quelqu’un qui connaît l’histoire récente du Canada/Québec et de l’Espagne/Catalogne finit par dessiner dans ses allers et retours une cartographie de leur culture, de leurs rapports, de leurs conflits. L’auteure suit avec acharnement et passion la piste de chacun des agents, puis en tire ses propres conclusions. Son plus grand mérite est probablement la finesse dont elle fait preuve. En effet, son analyse perspicace de chaque prise de position pousse à réfléchir sur les coulisses de la traduction littéraire. Car ici comme ailleurs, rien n’est en effet innocent, rien n’est gratuit.

Point de départ des subventions à la traduction

Dans notre monde globalisé, les pouvoirs publics se sont aperçus de l’importance du « branding ». Ainsi, « la diplomatie douce » canadienne s’est appliquée à émettre l’image d’un pays démocratique, ouvert, novateur et pluriel. C’est ainsi que « la traduction de produits culturels canadiens constitue un outil important au service de la diplomatie publique canadienne : visibilité accrue du Canada/Québec en tant qu’objets de commerce » (Patrimoine Canada). C’est que les industries culturelles rapportent de succulents gains… Tel est le point de départ des subventions données à la traduction par le gouvernement fédéral.

Le pouvoir public intervient d’abord (Affaires culturelles, Patrimoine Canada, corps diplomatiques à l’étranger, octrois de résidences, de bourses, de subventions). Vient ensuite la sélection, et là, Serrano Córdoba s’attache à dénouer les conflits d’intérêt : quels critères guident tel choix de l’éditeur, intérêt pécuniaire, littéraire, question d’image ? Puis la production, c’est-à-dire la traduction comme telle. Le traducteur, puisque traduire c’est d’abord récrire, se devra d’intervenir : c’est un créateur, mais qui agit, consciemment ou non, avec tout son bagage culturel, son idéologie. Souvent traduire s’apparente au funambulisme, un tri-équilibre difficile entre la fidélité au texte de départ, le respect de la norme et la mise en contexte visant le lecteur. Y a-t-il suffisamment de jeu pour que puisse s’y glisser la subjectivité du traducteur ? Puis survient la classification avec les problèmes qu’elle comporte dans le transfert d’une culture à l’autre.

Enfin, l’auteure met sous la loupe la réception. Dans un monde hypermédiatisé, si le Québec d’avant la Révolution tranquille ressemblait à la Catalogne sous Franco, il aura fallu que s’écoulent plusieurs années pour que la Catalogne soit prête à écouter de nouvelles voix. Car l’accueil est aussi une question de momentum – on n’entend que ce qu’on est prêt à entendre. C’est ce en quoi le livre se lit comme un roman. Mais, en 2013, il reste à savoir ce qui restera de cette ouverture à l’Autre qu’est la traduction littéraire. Qu’adviendra-t-il des voix minoritaires dans un monde tendant à l’uniformisation ? Comment subsisteront les cultures non étatiques après ce grand raz-de-marée qu’est la crise économique mondiale ? Mais c’est là une tout autre question…

Élisabeth Wörle Vidal est traductrice indépendante.