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Au-delà des apparences, la réalité est éblouissante

Par Philippe Caignon, terminologue agréé et traducteur agréé

Depuis des décennies, nombre de technologues et de futurologues annoncent la disparition prochaine des professionnels langagiers humains qui devraient être remplacés dans un proche avenir par des machines plus rapides et plus efficaces qu’eux. Dans un article rédigé en 2016, Amid Faljaoui va même jusqu’à lancer l’idée qu’il « n’y aura plus de barrière linguistique » et que « tout ce chambardement est prévu pour 2025, au plus tard, les interprètes et traducteurs ont quelques années pour s'y préparer et agir1 ».

Bien entendu, M. Faljaoui n’est pas la seule personne à se prononcer ainsi sur le sujet. D’autres auteurs renommés, comme Raymond Kurzweil, ont émis des prédictions semblables telles que « la traduction-machine aura la même qualité que la traduction-humaine en 2029 » ou encore « l’interprétation-machine sera disponible dès 20192».

Qui plus est, puisque de grandes multinationales, telles Google et Microsoft, investissent des sommes colossales dans ce type d’automatisation, on est plutôt porté à croire ces propos, sans vraiment s’interroger sur la validité de ces assertions. Certes, les avancées technologiques sont a priori spectaculaires. Les logiciels s’améliorent continuellement et le matériel sur lesquels ils roulent est de plus en plus performant, même si ce dernier devrait atteindre un goulot d’étranglement au cours des années 20203. Il va donc sans dire que les entreprises mettant au point ces produits onéreux sont obsédés par une seule idée : le profit. En conséquence, tout ce qui entoure ces créations s’inscrit dans une campagne de marketing visant des objectifs de rentabilité à court, moyen et long termes.

Dans ces conditions, le dévoilement de chaque nouvelle « merveille » du jour est orchestré, scénarisé et contrôlé maintes fois dans le but d’en mettre plein la vue à la clientèle potentielle et de déstabiliser quelque peu la concurrence. Prenons comme exemple le lancement du logiciel Simultaneous Translation and Anticipation and Controllable Latency (STACL) de la compagnie chinoise Baidu, en octobre 20184. Ce logiciel, ou plutôt, cette intelligence artificielle, car parler de logiciel fait un peu vieillot de nos jours, interprète le discours de deux personnes de façon simultanée et commence son travail à peine quelques secondes après qu’un des deux interlocuteurs a initié le dialogue. Selon les porte-paroles de l’entreprise, le système est capable d’anticiper les mots de chaque personne d’après le contexte dans lequel se déroule la conversation. Il va quand même de soi que ce système n’est pas parfait et qu’il commet des erreurs, ce que reconnaît d’emblée l’entreprise tout en affirmant que la recherche se poursuit pour améliorer son intelligence artificielle (IA).

On ne peut toutefois s’empêcher de penser à ce qui arriverait si l’IA avait décidé à l’avance que, dans un contexte de négociations politiques difficile, par exemple, la présidente d’un État quelconque devait nécessairement utiliser l’expression méfiance légitime alors que, grâce à un développement inattendu de dernière minute, la chef d’État désirait exprimer sa confiance pleine de prudence dans le processus de négociation. Les êtres humains ont en effet cette extraordinaire habilité de changer d’opinion de façon impromptue. Il faut par conséquent que la machine fasse preuve d’assez de souplesse pour tenir compte de cette caractéristique. De plus, elle doit se rendre compte des erreurs qu’elle commet et modifier rapidement ce qu’elle a interprété ou traduit de manière appropriée, ce qu’aucune IA n’est en mesure de faire à l’heure actuelle.

D’ailleurs, pour l’instant, seuls les langagiers humains peuvent aisément revenir sur ce qu’ils ont dit ou écrit pour se corriger, car ils bénéficient d’une aptitude cérébrale unique, l’autocritique, qui est elle-même à l’origine de deux qualités professionnelles indispensables à leur travail, l’autorévision et l’autocorrection. Par surcroît, ils comprennent réellement l’importance des mots, la nuance des sous-entendus, la portée des concepts, le caractère essentiel d’une terminologie juste, les contrecoups des connotations, les conséquences des non-dits, la force persuasive de l’ironie, les bénéfices d’une complicité établie par les jeux de mots, les subtilités du langage corporel s’harmonisant ou non aux paroles émises, les avantages ou désavantages contextuels des stratégies d’argumentation utilisant l’humour et, surtout, les limites de leurs connaissances linguistiques. De plus, ils sont tenus de suivre l’actualité quotidienne pour y faire référence quand c’est nécessaire, même de façon implicite, ainsi que d’observer les tendances et les modes culturolinguistiques qui se transforment sans cesse, pour offrir des services de qualité à une clientèle toujours plus exigeante.

Par ailleurs, et aussi curieuse que l’affirmation puisse paraître à bon nombre de technologues, les facteurs extralinguistiques sont aussi importants à l’exercice des professions langagières que ne l’est le contenu linguistique, centre de cette activité spécialisée. De fait, posséder un savoir encyclopédique général à jour complémenté par des connaissances pointues propres à chaque culture, voire langue-culture, participe au développement des aptitudes mentales cardinales des langagiers. Ainsi, puiser ou identifier de façon autonome les références pertinentes dans l’histoire, la littérature, la médecine, ou encore l’économie, pour résoudre des problèmes d’interprétation ou d’expression, relève d’une dynamique et d’une souplesse intellectuelles expertes stritement humaines. Ici, il est non seulement question d’adapter son travail aux directives d’une clientèle hétéroclite, mais également de garantir un produit final de très grande qualité. Ce travail méticuleux vise à satisfaire et à fidéliser une clientèle qui n’a que l’embarras du choix parmi toutes les entreprises de l’industrie langagière. Il est entretenu en aval par un service après-vente consciencieux ainsi que par l’établissement d’une relation de confiance axée sur des conseils judicieux. Ces stratégies commerciales engendrent alors un rapprochement fournisseur-client unique qui, à son tour, crée une complicité privilégiée s’exprimant par une fidélité enviable.

L’expertise multiple, évolutive et adaptée des langagiers ainsi que leur propension à tisser des liens professionnels solides et profondément humains avec leur clientèle leur concèdent un avantage commercial incontestable face à l’automatisation tant prédite des services qu’ils prodiguent. Certes, ils bénéficient d’outils technologiques de plus en plus puissants et efficaces qui peuvent éblouir bien des profanes, mais ces outils ne sont pas des substituts en formation, ce sont déjà des partenaires précieux qui facilitent chaque jour davantage l’exercice de professions en pleine expansion.

  1. Amid Faljaoui (2016) « Comment la révolution numérique va démolir les barrières linguistiques » in RTBF2, [en ligne], site consulté le 22 novembre 2018 : https://www.rtbf.be/classic21/article/detail_comment-la-revolution-numerique-va-demolir-les-barrieres-linguistiques?id=9208283

  2. Raymond Kurzweil (1999) Age of Spiritual Machines, New York: Viking Press.

  3. John Loeffler (2018) « No More Transistors: The End of Moore’s Law » in Interesting Engineering, [en ligne], site consulté le 30 novembre 2018 : https://interestingengineering.com/no-more-transistors-the-end-of-moores-law

  4. Kyle Wiggers (2018) « Baidu launches simultaneous language translation AI » in Venture Beat, [en ligne], site consulté le 15 novembre 2018 : https://venturebeat.com/2018/10/23/baidu-launches-simultaneous-language-translation-ai/

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