Migrants ou réfugiés?

Depuis quelques mois, le débat entourant l’appellation donnée aux personnes fuyant le Croissant fertile, région nommée ainsi par l’archéologue James Henry Breasted, de l’Université de Chicago, prend de l’ampleur dans les médias. La situation s’est tellement aggravée que l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés a été obligée de rédiger un article sur le sujet en août 20151. Nous pouvons y lire :

[…] il devient de plus en plus usuel de voir les termes « réfugié » et « migrant » être utilisés de façon interchangeable par les médias et le public. Toutefois, y a-t-il une différence entre les deux termes? Et est-elle importante?
Oui, il existe une différence et elle est importante. Les deux termes ont des significations distinctes et différentes. En les utilisant à tort, on pose des problèmes à ces deux populations.

Comme tous les langagiers et langagières le savent, les termes véhiculent à la fois des dénotations et des connotations. Ces sens peuvent être mis de l’avant ou occultés de façon stratégique pour défendre des points de vue politiques, idéologiques ou économiques opposés. Alors que signifient migrant et réfugié? Et comment peut-on manipuler leur sens?

Migrant

Un migrant est défini dans le Trésor de la langue française informatisé (TLFI) comme un « individu travaillant dans un pays autre que le sien ». L’acception est synonyme de travailleur migrant (OQLF) et d’immigré (TLFI). Un migrant est donc une personne qui choisit de quitter son pays – d’où elle émigre – pour trouver un emploi dans un autre État – où elle immigre – afin d’améliorer ses conditions de vie. Un migrant peut aussi partir de son pays pour suivre des études, rejoindre des membres de sa famille, etc. Selon l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés, un migrant ne subit pas de menace directe de persécution ou de mort.

Dans une conjoncture économique difficile, une société un tant soit peu refermée sur soi peut chercher à diminuer, voire arrêter, l’arrivée d’immigrants sur son territoire. En fait, tout migrant qui se présente « sans papiers » d’immigration dans un pays autre que le sien peut être retourné dans son pays d’origine sur-le-champ. Le geste est tout à fait légal, même s’il est souvent décrié comme abusif par les défenseurs des droits de l’homme.

Réfugié

Le statut de réfugié, quant à lui, est indirectement inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l’homme adoptée en 1948 :

Article 13
1. Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État.
2. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays.
Article 14
1. Devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l’asile en d’autres pays.
2. Ce droit ne peut être invoqué dans le cas de poursuites réellement fondées sur un crime de droit commun ou sur des agissements contraires aux buts et aux principes des Nations Unies.

Ce statut fait par ailleurs l’objet d’une définition fort détaillée, visant aussi bien les droits d’association que le logement et l’éducation publique, dans le document onusien intitulé Convention et protocole relatifs au statut des réfugiés, entré en vigueur le 4 octobre 1967. Y sont décrites les caractéristiques d’un réfugié aux yeux des membres de l’ONU et les spécificités qui empêchent tout individu de se réclamer du statut de réfugié, comme avoir commis un crime de guerre. La loi internationale protège les réfugiés et empêche tout État signataire de renvoyer sans raison légale un réfugié hors de son territoire.

Pour leur part, les dictionnaires généraux définissent clairement le concept, surtout si on conserve à l’esprit que ces ouvrages doivent adapter leurs définitions à un lectorat non juriste. Ainsi, dans le TLFI, un réfugié est décrit comme une « (personne) qui a trouvé refuge hors de sa région, de son pays d’origine dans lequel il [sic] était menacé (par une catastrophe naturelle, une guerre, des persécutions politiques, raciales, etc.) » On comprend donc qu’un réfugié ne choisit pas de quitter son pays, il y est obligé par des circonstances épouvantables et sa vie est en danger.

Migrant et sans-papiers

En conséquence, il est difficile pour un pays de refouler des réfugiés à sa frontière sans perdre la face… Mais c’est possible : quand un État ne désire pas accueillir de réfugiés sur son territoire, il les nomme migrants. En effet, comme le laisse entendre le sens par extension de migrant, « personne qui effectue une migration » (TLFI), un réfugié peut être perçu comme un migrant, car la définition est générale. Il n’en faut alors pas plus pour créer la confusion dans l’esprit des citoyens et citoyennes qui ne lisent plus d’articles ni n’écoutent de reportages sur les réfugiés, mais sur des migrants… Ils finissent par ne plus distinguer les réfugiés des migrants.

Qui plus est, les « crises » de sans-papiers amplifiées et relatées de façon soutenue par les médias en général contribuent à associer des connotations péjoratives au terme migrant qui paraît de façon concomitante à sans-papiers dans les articles et les reportages. En outre, le terme réfugié économique employé dans plusieurs discours politiques complique davantage les choses, car on y assemble deux concepts que les juristes n’ont pas (volontairement?) reliés : réfugié et économie. Comme le mentionne Marion Blondel2, de l’Université Montesquieu Bordeaux IV, la notion de réfugié économique n’existe pas en droit. Par conséquent, si l’économie d’un pays s’effondre, ses citoyens ne peuvent pas se déclarer réfugiés économiques.

Migrant et réfugié humains

Or, derrière les concepts juridiques internationaux, les définitions générales et les appellations diverses se cachent des personnes humaines, migrantes et réfugiées, qui ont un besoin urgent d’aide humaine fondamentale pour survivre puis pour vivre, là-bas et ici.

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1. Agence des Nations Unies pour les réfugiés (2015) Point de vue du HCR : « Réfugié » ou « migrant » ? Quel est le mot juste ?

2. Blondel, Marion (2014). « Quelle protection pour les réfugiés “économiques”? » dans La protection internationale et européenne des réfugiés, dir. Anne-Marie Tournepiche, Collection Droits Européens, Paris, Éditions A. Pedon.