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Vers une terminologie de la pornographie

Qu’est-ce qu’un pornème? D’où provient-il? Est-il sujet à des variations culturelles? Quels défis pose-t-il en matière de traduction?

Par Dominique Pelletier et Éric Falardeau

Pour pouvoir dégager les discours ainsi que les problèmes de rédaction et de traduction liés à la pornographie, on doit connaître les mots qui la formulent. Dans son livre Le discours pornographique1, la linguiste Marie-Anne Paveau décrit un discours qui s'articule souvent à l'abri des projecteurs pour celles2 qui ne se trouvent pas devant ou derrière les caméras. La terminologie de la pornographie est très spécialisée : certains mots, par leur forme ou leur usage, présentent des signifiés qui relèvent uniquement de ce domaine et en forment le lexique. Ces termes, Paveau propose de les appeler pornèmes sur le modèle linguistique de sème et lexème, respectivement les plus petites unités de sens et du lexique. En plus de pornème, il présente d'autres termes liés à la linguistique de la pornographie3, par exemple pornotype, désignation d'une catégorie de pornographie, et pornonyme, pseudonyme d'une « pornstar » avec les références qu'il implique.

Le pornème est la plus petite unité du discours pornographique, « un mot appartenant à la pornographie considérée comme un lexique spécialisé4 », élaboré pour la pornographie par ses propres milieux. Paveau cite à titre d'exemples la lettre X, le nombre 69 et plusieurs sigles anglais (comme POV pour point of view, CFNM pour clothed female naked male) et français (comme CDI pour « coït à durée indéterminée », BMC pour « bordel mobile de campagne »). Ces sigles, largement répandus sur le web, servent principalement à catégoriser le contenu pour ses consommatrices.

La notion de pornème n'inclut pas que les termes créés par et pour la pornographie, mais aussi ceux que cette dernière s'est appropriés. Comprendre la notion de pornème, c'est saisir l'ancrage de cette unité linguistique dans le discours et les registres de la pornographie, la langue générale, la société et la culture. C'est faire la part des choses entre les mots qui nous excitent et les mots qui nous incitent à cliquer, ceux qui nous gênent, ceux qui nous choquent, et même ceux qui nous provoquent ou nous blessent. C'est savoir décrire les rapports amour-haine de différentes cultures, qu'elles soient hégémoniques ou minorisées, à leurs mots cochons, obscènes ou vulgaires et à ceux des autres. Dans le domaine de la pornographie, avoir une unité linguistique est d'une importance certaine, car les enjeux ne reposent pas toujours sur le sens du terme; ils sont liés en grande partie au poids des mots.

Traduire les pornèmes

La traduction des pornèmes est l'un des problèmes principaux pour les traductrices pornographiques. Au Québec, la forte présence de l'anglais complique la tâche de celles qui traduisent vers le français ou qui rédigent dans cette langue : bon nombre de termes et de sigles de la pornographie n'ont pas d'équivalent. On doit alors calquer l'anglais, emprunter des mots ou créer des néologismes. Il est peu probable qu'une recherche de pornèmes et équivalents dans Termium ou le GDT s'avère fructueuse. On doit parfois se tourner vers des dictionnaires spécialisés, mais le plus souvent on consulte les sources primaires, c'est-à-dire les films et les écrits pornographiques. Sur les sites de producteurs de cinéma X québécois comme AD4X et Pegas Productions, les emprunts se fondent dans le décor : c'est la norme et il incombe à la traductrice de la respecter ou d'y déroger. Comme tous les types de traduction spécialisée, la traduction pornographique requiert des connaissances spécifiques du domaine, auxquelles une terminologie de la pornographie, une pornémologie, pourrait faciliter l'accès.

Les recherches que mènent actuellement les auteurs de ces lignes ont pour but de mesurer et de décrire les variations et les constantes du discours pornographique produit, traduit ou diffusé au Québec. Une méthodologie basée sur la terminométrie, soit la pornémométrie, guide le dépouillement de corpus diachroniques de films pornographiques, doublés et en version originale, et de magazines pornographiques d’hier et d’aujourd’hui, comme Sextra, L'interdit et Québec Érotique.

Parmi les nombreuses questions à l’étude : quelles sont les raisons pour lesquelles certains pornèmes spécifiques à une région, comme les mots québécois « fourrer » et « graine », leurs quasi-synonymes plus répandus « baiser » et « queue » ou leurs contreparties plus fréquentes de l'autre côté de l'Atlantique « niquer » et « bite » sont tous des constituants du discours pornographique du Québec? Faut-il en conclure qu’au-delà de l'influence de la pornographie étrangère, les choix éditoriaux des productrices, réalisatrices et traductrices d'ici ne se font pas en fonction de la région? Doit-on poser que le rôle de ces dernières est de choisir des pornèmes qui vont exciter leur public, peu importe la provenance de ces mots? Au-delà des réponses auxquelles ces recherches mèneront, un des résultats espérés est d’amener les Québécoises à reconnaître leur pornographie comme production culturelle, afin qu’elles soient mieux en mesure de la produire, de la traduire et de la diffuser selon leurs besoins et leurs sensibilités.

1. PAVEAU, Marie-Anne (2014). Le discours pornographique, Collection L'attrape-corps, Paris, La Musardine.
2. Afin d’alléger le texte, le féminin est utilisé comme genre générique et donc inclut le masculin.
3. À ne pas confondre avec le terme pornolinguistique, dont les occurrences dans l'usage désignent « une pratique textuelle et sexuelle qui consisterait à faire du sexuel avec du langage, à procurer et ressentir du plaisir avec le discours », op.cit. p. 71.
4. Op. cit., p. 116

Dominique Pelletier est doctorante en traductologie à l’Université d’Ottawa, où elle enseigne la traduction audiovisuelle. En tant que sous-titreuse, elle a collaboré à de nombreux projets destinés au petit et au grand écrans pour le compte d’organismes privés et publics. Également active dans plusieurs milieux vidéoludiques, elle est co-commissaire, avec Skot Deeming, de l’exposition permanente The Ghost Arcade au Museo del juguete antiguo (MUJAM) de Mexico.

Éric Falardeau est réalisateur, écrivain, conférencier et doctorant en communication à l’UQAM. Ses recherches portent sur les représentations du corps masculin dans la production audiovisuelle pornographique. Il a codirigé l’ouvrage collectif Bleu nuit. Histoire d’une cinéphilie nocturne (Somme Toute, 2014) avec Simon Laperrière et il est l’auteur du livre Une histoire des effets spéciaux au Québec (Somme Toute, 2017). Il prépare son deuxième long métrage.


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