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Vers des titres de fonctions non genrés

Dans leur domaine, les traductrices de l’anglais vers le français rencontrent plusieurs difficultés, notamment le genre des titres de fonctions, puisque la langue anglaise est reconnue pour être moins genrée que la langue française. La doctorante en traductologie Louise Fortier propose ici une piste de solution : des suffixes qui pourraient servir à former des néologismes.

Par Louise Fortier


Depuis les années 1970, la plupart des titres de fonctions ont été féminisés au Québec pour refléter un changement majeur sur le marché du travail. En effet, au cours des quatre dernières décennies, les femmes ont pris une place de plus en plus importante dans les postes clés. À ce sujet, certains ouvrages1 sur la féminisation et sur l’écriture inclusive affirment qu’en même temps que se produisent des changements dans les activités sociales, les mentalités évoluent et provoquent des modifications dans les habitudes.

En conséquence, il y a lieu de penser que la suite logique de la féminisation sera les formes d’écriture non genrée, inclusive ou épicène, notamment. On cherchera ainsi des mots qui conviennent à une femme, à un homme, ou à une personne non binaire, sans toutefois invisibiliser qui que ce soit puisque de plus en plus de personnes souhaitent voir et entendre des mots — noms, adjectifs ou pronoms — qui les représentent. Dans cet esprit, il est important de faciliter le travail de traduction de l’anglais vers le français en offrant des néologismes épicènes pour rendre les titres de fonctions.

L’écriture inclusive
 
Pour le moment, il existe seulement une quantité limitée de titres épicènes. Leur nombre pourrait toutefois augmenter grâce à un procédé relativement simple de création de néologismes, soit l’utilisation de suffixes neutres. Les études portent actuellement sur les terminaisons ‑aire, sur le modèle de gestionnaire, ‑aste, sur le modèle de vidéaste, ‑graphe, sur le modèle de chorégraphe, ‑iste/‑yste, sur les modèles de spécialiste ou d’analyste, ‑ologue, sur le modèle de psychologue et ‑onome, sur le modèle d’astronome.

Le suffixe le plus prometteur pour le moment est ‑iste/‑yste. Il semble en effet répondre aux besoins pour ce qui est de l’inclusion des femmes, des hommes et des personnes non binaires dans le discours de même que de la traduction des titres de fonctions de l’anglais vers le français. Comme la langue anglaise – généralement considérée moins genrée que la langue française, même si l’on y trouve les he/she ou les his/her – a fait des efforts pour rendre certaines appellations de personne inclusives (firefighter a remplacé fireman et police officer a écarté policeman, par exemple), pourquoi le français ne pourrait-il pas lui aussi s’adapter aux réalités actuelles?

Les accords, les déterminants et les pronoms

Une fois qu’on aura rendu les titres de fonctions épicènes, plusieurs personnes soulèveront le cas des articles ou des adjectifs qui s’y rapportent. Pour l’heure, le français n’offre pas d’articles non genrés, seuls la et le existent. L’usage du pluriel, les, permet d’oblitérer le genre, par exemple, la forme les actuaires n’indique pas s’il s’agit d’un homme, d’une femme ou d’une personne non binaire. Quant à l’adjectif qui s’y rapporte, la traductrice devra en trouver un qui ne portera pas la marque du genre, exercice souvent laborieux. On peut cependant trouver des suggestions pour faire face à ce problème. Dans un article paru en 2019, consulté en 2021 et qui a depuis disparu2, la Banque de dépannage linguistique proposait, par exemple, des accords d’adjectifs ou de participes passés pour la désignation des personnes non binaires de cette façon : « accord des adjectifs et des participes passés, accord qui se fait au moyen de formes contractées comme valeureuxe (de valeureux et valeureuse) ou de doublets abrégés (arrivé(e) au lieu de arrivé ou arrivée) » (BDL, 2019). Dans le même texte, l’OQLF fait toutefois valoir que même s’il « suit de près l’évolution des usages », il ne saurait approuver officiellement ces propositions et qu’elles sont données à titre indicatif seulement. Un autre ouvrage3 fournit des néologismes en notant toutefois que ces derniers peuvent être difficiles à comprendre et qu’il faudrait sans doute ajouter une note explicative à la première occurrence4. Malgré tout, il s’agit de nouveautés qui méritent que l’on s’y arrête.

Comme les changements sociaux forcent la réflexion, plusieurs personnes se penchent présentement sur des propositions pour rendre les adjectifs épicènes. Il faut rester à l’affût des nouveautés. À ce sujet, en novembre 2021, Le Robert en ligne a annoncé qu’il accepterait dorénavant iel et iels comme « pronom[s] personnel[s] sujet[s] de la troisième personne du singulier et du pluriel, employé[s] pour évoquer une personne, quel que soit son genre. L’usage du pronom iel dans la communication inclusive. REM. On écrit aussi ielle, ielles. » Cette nouvelle entrée a soulevé un tollé, particulièrement en France, où linguistes et journalistes y sont allés de leurs critiques. On peut toutefois y voir une nouveauté qui est présentée en accord avec les changements de paradigme dans la société.

À différentes époques, l’orthographe a fait l’objet de réformes qui ont été plus ou moins bien reçues, mais elles répondaient à une certaine demande. Aujourd’hui, faire en sorte que les titres de fonctions soient épicènes pour aider la communauté traduisante à rendre compte de la nouvelle réalité sociale semble être une des prochaines étapes dans la modernisation du discours. Il faut que la langue continue d’évoluer pour rester vivante.

Louise Fortier est doctorante en traductologie, enseignante en traduction et tutrice en français écrit à l’Université Laval.



Alain Rey dans Le Monde du 23 novembre 2017 « Si la réalité sociale évolue, il faut changer le système de représentation qu’est la langue. » Jean-Benoît Nadeau dans L’actualité en ligne du 20 novembre 2021 « [les évolutions de l’usage] procèdent également d’une demande sociale. »

2 http://bdl.oqlf.gouv.qc.ca/bdl/gabarit_bdl.asp?id=5370

3 Michaël Lessard et Suzanne Zaccour, Grammaire non sexiste de la langue française

4 Les exemples donnés sont joueureuse (pour joueur ou joueuse), tancle ou onte (pour oncle ou tante), copaine (pour copain ou copine).


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