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Transposer le caractère militant de l’érotisme féministe : traduire le discours de Joanna Russ

Le discours érotique dans The Female Man de Joanna Russ, auteure américaine de science fiction, cherche à subvertir l’ordre patriarcal. Le langagier qui entreprend de traduire un tel ouvrage doit donc s’assurer de rendre, dans une autre langue-culture, le caractère militant de l’original. Son traducteur français y parvient-il toujours?

Par Anne-Marie Rivard

The Female Man de Joanna Russ, ouvrage de science-fiction féministe, a été publié en 1975 et traduit en France en 1977 par Henry-Luc Planchat (L’autre moitié de l’homme). Le roman, qui présente quatre univers parallèles – une utopie féministe, une dystopie féministe et deux anti-utopies phallocentriques –, met en scène quatre personnages féminins, Janet, Joanna, Jeannine et Jael, qui partagent le même génotype.

Chez Russ, l’érotisme est stratégique, dans la mesure où il remet en question le discours dominant concernant le sexe. L’auteure met au ban le paradigme sexuel homme-femme en proposant, dans un premier temps, le sexe entre deux femmes et, dans un deuxième temps, celui entre une femme et un robot.

Le projet d’écriture de Russ est subversif en ce que l’écrivaine dénonce et déconstruit, au moyen de discours humoristique et érotique féministe, l’objectification sexuelle et la subjugation de la femme. Russ met en évidence, avec les personnages de Janet et de Jael, le pouvoir que les femmes sont en mesure d’exercer. Ce potentiel est mis en contraste par les personnages de Joanna et Jeannine, qui incarnent la soumission et la passivité. À cet égard, il convient de noter que les scènes érotiques du roman présentent Janet et Jael dans un rôle actif et Joanna et Jeannine comme simples spectatrices.

En principe, puisque l’œuvre de Russ se démarque par son message social, la traduction devrait refléter cette prise de position. Mais dans les faits, qu’en est-il? C’est en examinant quelques passages traduits qu’on peut vérifier si le traducteur respecte l'aspect féministe de l'œuvre originale.

Exemple 1 – Janet et Laura

L’utopie féministe de Janet est un monde exclusivement féminin où les tabous entourant le sexe ont complètement été évacués. Les trois exemples qui suivent sont tirés du passage qui relate la première relation sexuelle entre Janet et Laura, une adolescente de seize ans.

« Their dim and pretty selves. » (Russ, 1975, p. 72)
« Leurs jolis corps pâles. » (traduction de Planchat, 1977, p. 104)

« (She’s the wrong shape) » (Russ, 1975, p. 72)
« (Son corps n’est pas celui qu’il faudrait) » (traduction de Planchat, 1977, p. 104)

Alors que dans l’original il est question d’« êtres » (« selves ») et de « silhouette » (« shape »), l’emploi du substantif « corps » par Planchat en français rapporte de manière contre-productive le discours féministe de Russ à la corporalité de la femme. Certes, « silhouette » fait écho au physique. Cela étant, l’énoncé est ambigu dans l’original, car il n’est pas clair que « shape » renvoie au corps; de plus, le caractère polyphonique de la narration et du texte lui-même fait en sorte qu’il est impossible de déterminer si la locution renvoie à Janet ou à Laura. En outre, c’est d’« elle » qu’il s’agit – qui qu’elle soit – et non d’un « corps ». D’autant que dans The Female Man, « elle » ne renvoie jamais au corps matériel; « elle » représente un tout, dans toute sa complexité.

Les traductologues féministes insistent sur la portée politique du langage, qui peut servir autant à montrer qu’à cacher. En conséquence, la poétique féministe engendrée par l’érotisme chez Russ appelle une traduction qui cherche à saisir ce que l’universitaire canadienne Barbara Godard nomme la nature secrète et non codée du langage féminin (1984, p. 14). Cette démarche est d’autant plus nécessaire que, chez Russ, le discours érotique a une fonction critique précise qui est véhiculée de façon implicite. Le discours érotique dans The Female Man est contestataire. Le traducteur doit donc se laisser guider par son analyse des paramètres extralinguistiques.

« God will punish, I said. » (Russ, 1975, p. 73)
« La punition de Dieu sera terrible, dis-je. » (traduction de Planchat, 1977, p. 106)

Cet exemple est représentatif des moments où Planchat diverge de la poétique féministe de The Female Man. Ces paroles sont prononcées par Janet (ou par Jeannine) qui assistent, sans participer, à la scène sexuelle entre Janet et Laura. L’ajout de l’adjectif « terrible » amplifie la notion de « punition ». Ce choix du traducteur semble projeter un discours machiste sur l’écriture de Russ. L’ajout de « terrible » laisse supposer que l’interprétation de Planchat a été conditionnée soit par les idéologies prescrites par l’ordre établi, soit par des contraintes publicitaires dictées par le lectorat de science-fiction, constitué à l’époque majoritairement d’hommes.

Exemple 2 – Jael et Davy

Anarchiste et guerrière, Jael habite la dystopie féministe de Womanland, un monde en guerre perpétuelle avec celui de « Manland ». Jael entretient une relation sexuelle avec Davy, un robot conçu explicitement pour le sexe. Avec Davy, Russ abandonne et bouscule la notion de « femme-objet » et, de manière analogue, elle suggère que l’homme n’est pas indispensable au plaisir de la femme.

« He’s a lovely limb of the house. » (Russ, 1975, p. 199)
« C’est un charmant accessoire de la maison. » (traduction de Planchant, 1977, p. 270)

Parce que le substantif « membre » en français – qui aurait pu être employé pour traduire « limb » – est polysémique, le choix du mot « accessoire » intensifie l’idée selon laquelle ce robot n’est qu’un simple jouet servant à assouvir les besoins de Jael, un objet dont elle peut disposer à sa guise. Ainsi, la traduction de Planchat est en harmonie avec le texte original et met en relief le potentiel subversif du roman en jouant de sarcasme et d’humour; le traducteur rend explicite ce qui est implicite dans l’original, procédé central à la traduction féministe (von Flotow, 1991, p. 70).

De manière générale, Planchat parvient à mettre en lumière le militantisme de Russ et même à accentuer l’effet de la poétique féministe du roman, notamment par l’emploi, en français, du genre grammatical et de la féminisation. À titre d’exemple, dans le passage où Janet et Laura font l’amour, la répétition rythmée du pronom personnel « elles » en français (« they » dans l’original) rend visible sur la page le sexe féminin (Lotbinière-Harwood, 1991, p. 64).

Toutefois, comme le démontrent les courts exemples cités ici, la traduction présente un paradoxe en ce qui a trait aux passages érotiques : d’une part, Planchat fait performer la poétique féministe en féminisant le texte en français et en amplifiant le sarcasme de Russ; mais d’autre part, il reconstruit l’ordre patriarcal par le fait même de sa traduction. Il en résulte que le texte de Russ en français est, fort curieusement, à la fois féministe et phallocrate.

Sources citées
GODARD, Barbara (1984). « Translating and Sexual Difference », In : Resources for Feminist Research, vol. 13, no. 3, p. 13-16.
LOTBINIÈRE-HARWOOD, Susanne de (1991). Re-belle et infidèle. La traduction comme pratique de réécriture au féminin. Montréal/Toronto : Les éditions du remue-ménage/Women’s Press, 174 p.
RUSS, Joanna (1975a [1986]). The Female Man. Boston : Beacon Press, 214 p.
RUSS, Joanna (1977 [1985]). L’autre moitié de l’homme. Trad. Henry-Luc Planchat. Paris : Éditions Robert Laffont, 289 p.
VON FLOTOW, Luise (1991). « Feminist Translation: Contexts, Practices and Theories », In : TTR : traduction, terminologie, rédaction, vol. 4, no. 2, p. 69-84.

Anne-Marie Rivard est étudiante au doctorat à l’Université Concordia. Sa recherche porte sur l’analyse des discours bilingues sur le droit à l’avortement au Canada.


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