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Traducteur et traductologue : une cohésion pratique ?

Il est bien entendu possible de mener une excellente carrière en traduction sans faire de recherche traductologique. Toutefois, la relève pourrait grandement profiter de cette discipline connexe afin d’acquérir des compétences et ressources essentielles à la traduction.

Par Antoine Galipeau, traducteur agréé

Antoine-GalipeauOn croit parfois que la recherche en traductologie ne peut aider au développement des compétences traductrices. S’il est vrai que la théorie portant sur l’équivalence linguistique, les technologies langagières et la réflexion pédagogique en traduction a permis l’encadrement de la pratique et de l’enseignement de la profession, force est de reconnaitre que les différentes théories ne sont pas en soi un manuel d’instructions. Une grande partie des études en traductologie, comme celles sur l’éthique, le postcolonialisme, la pseudotraduction, etc., ne proposent pas de nouvelles méthodes de traduction. Elles peuvent cependant aider le jeune traducteur à avoir une réflexion aboutie sur sa profession. C’est pour cette raison que les traducteurs devraient considérer les études en traductologie comme moyen d’acquérir de nouvelles compétences et de renouveler les réflexions sur leur pratique. Il est donc intéressant de réfléchir aux bénéfices que le traducteur peut tirer de l’étude de cette discipline.

De la pratique à la théorie

D’une part, lorsqu’il traite des textes de nature financière, technique et autres, le traducteur a principalement recours à des théories axées sur l’équivalence. C’est toutefois lorsqu’il travaille sur des textes publicitaires, créatifs, littéraires, que l’étude de la traductologie peut l’influencer en le forçant à poser un regard différent sur sa pratique. En effet, en étudiant différents théoriciens, ainsi que les analyses de traduction qui en découlent, le traducteur a l’occasion de prendre conscience de nouveaux facteurs dont il faut parfois tenir compte lors du transfert linguistique. Le traductologue Henri Meschonnic invite, dans sa Poétique du traduire, à réfléchir au fonctionnement du texte en ce sens qu’il est nécessaire, dans certains cas, d’observer autant ce qu’il fait que ce qu’il dit afin de bien le rendre dans la langue d’arrivée. Cette réflexion peut se révéler pratique si la traduction du sens éliminait lors du transfert linguistique d’importants marqueurs présents dans le texte de départ. La traduction d’un livre pour enfant dans lequel les différents passages comportent des allitérations, des rimes et des jeux de mots, par exemple, exige du traducteur qu’il tienne compte des figures stylistiques du texte afin de respecter l’original; sans quoi, il dépouillerait le texte de ses caractéristiques littéraires.

D’autre part, faire des recherches et rédiger des articles qui s’y rapportent peut devenir un moyen efficace d’acquérir des compétences extralinguistiques, spécialement lorsque l’on débute dans sa carrière. C’est en partie par l’étude de la théorie que le traducteur chercheur arrivera à traiter davantage d’information, à développer sa réflexion critique, à prendre conscience des influences sociales et culturelles ainsi que des enjeux de pouvoir qui sous-tendent certaines traductions. Ces compétences pourront d’ailleurs influencer ses décisions de traduction; une bonne connaissance des théories peut lui offrir la confiance nécessaire pour qu’il essaie d’autres méthodes, explore d’autres types d’équivalence ou conteste les degrés de proximité, tout en reconnaissant l’esprit et l’intention de l’auteur quant aux choix de mots ou de structure, surtout lorsqu’il doit traduire des textes créatifs ou littéraires.

Vers la spécialisation

Si c’est bien en traduisant que l’on devient traducteur, il n’y a pas qu’en traduisant que l’on peut se spécialiser. Un traducteur qui fait dans le cadre de son mémoire l’étude comparative de la terminologie d’un domaine particulier peut rapidement acquérir des connaissances qui lui sont relatives et une meilleure compréhension générale de celui-ci. Toutefois, si tout transfert linguistique requiert une quelconque connaissance du domaine en question, certaines traductions nécessitent de la part du traducteur une connaissance approfondie d’un auteur ou d’un sujet en particulier. Traduire l’œuvre d’un philosophe, par exemple, nécessite de l’avoir étudié avec rigueur afin de bien s’imprégner de ses idées, ses conceptions ainsi que de l’usage des termes, qui n’auront parfois pas d’équivalents dans la langue d’arrivée.

Une relève de traducteurs-chercheurs

Les cadres théoriques et pédagogiques ayant cours aujourd’hui dans les programmes de traduction au Québec sont le fruit d’études empiriques réalisées par, entre autres, Jean Delisle, Jean-Paul Vinay, Jean Darbelnet et Egan Valentine. Comme la profession est en constant changement, de nouveaux cadres devront être établis afin d’offrir une formation adaptée aux nouveaux traducteurs. Toutefois, avant d’apporter leur grain de sel, les traducteurs ont tout à gagner de la recherche en traductologie pour acquérir des compétences différentes et se démarquer. Comme cette dernière n’est devenue une discipline autonome des sciences humaines que dans les années 1990, bon nombre de sous-domaines restent encore à explorer. Si l’on creuse un tant soit peu, on se retrouve devant une myriade de questions sans réponse. Le caractère interdisciplinaire de la traductologie permet de l’aborder depuis une multitude de champs d’études non apparentés à la traductologie, tels que la politique, la sociologie, le droit, l’économie, etc., ce qui en fait d’autant plus une spécialité fort accessible aux nouveaux chercheurs. Il y a donc là, comme dans le marché de la traduction, de la place pour une relève curieuse et audacieuse.

Antoine Galipeau est inscrit à la maitrise en traductologie à l’Université Concordia où il s’intéresse à la traduction littéraire autochtone au Canada. Il est membre du comité de la relève de l’OTTIAQ. antoinegalipeau.trad@gmail.com https://www.linkedin.com/in/antoine-galipeau-178745162/



Bibliographie
Andrew Chesterman et Emma Wagner (2002). Can Theory Help Translators? A Dialogue Between the Ivory Tower and the Wordface. Manchester, St-Jerome publishing, 148 p.
Antoinette Fawcett, K. Guadarrama García et R. Hyde Parker (2010). Translation: Theory and Practice in Dialogue. London, New York, 226 p.
Daniel Gile, G. Hansen et N. Pokorn (2010). Why Translation Studies Matters. Amsterdam, John Benjamins, 269 p.
Georges L. Bastin et Monique C. Cormier (2013). Profession traducteur. Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 66 p.
Henri Meschonnic (1999). Poétique du traduire. Lagrasse, Éditions Verdier, 468 p.
Jean Boase-Beier (2006). Stylistic Approches to Translation. Manchester, St-Jerome publishing, 176 p.


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