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Toutes différentes, toutes égales? Exceptionnalités et formation en traduction

Depuis quelque temps, les enseignantes se font demander dans quelle mesure les écoles et départements de traduction font miroiter des impossibilités aux étudiantes qui ont besoin d’accommodements. Est-il possible de devenir traductrice avec un trouble d’apprentissage? Les deux diagnostics souvent mentionnés dans un tel cas sont le TDAH (trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité) et la dyslexie (le trouble d’apprentissage le plus fréquent, selon l’Association québécoise des neuropsychologues). Valérie Florentin, chargée de cours en traduction, a une réponse d’autant plus forte à la question qu’elle a elle-même un TDAH : oui, c’est possible!

Par Valérie Florentin, traductrice agréée

Que ce soit en raison notamment de handicaps physiques (problèmes moteurs, cécité, surdité, etc.) ou de troubles d’apprentissage (les « exceptionnalités1 » mentionnées dans le titre de cet article, qui touchent 5 à 15 % des enfants d’âge scolaire, selon l’Association québécoise des neuropsychologues), il faut bien avouer que les classes ne sont en général pas homogènes. Dès lors, diagnostic ou pas, est-il encore possible de croire à l’homogénéité lorsqu’une classe de traduction est composée de personnes d’âges et de profils différents (nombre d’étudiantes reviennent aux études après un premier baccalauréat, voire une première carrière)? Comment, dans ces conditions, enseigner en répondant aux besoins de toutes? 

Puisqu’il est impossible de connaître les diagnostics particuliers et que les lettres de demandes d’accommodement indiquent simplement les mesures minimales nécessaires pour une étudiante donnée, de plus en plus d’enseignantes se tournent vers la conception universelle (universal design). Cette tendance pédagogique prévoit, plutôt que d’accorder des accommodements au cas par cas sur présentation d’une attestation en bonne et due forme, que certaines mesures soient incluses dès le départ pour tout le monde. 

Ainsi, on peut accorder plus de temps pour effectuer les travaux scolaires ou, plus précisément, les devoirs peuvent être conçus pour prendre entre deux et trois heures, par exemple. Ainsi, les étudiantes les plus rapides sortiront de la salle après deux heures (ou moins); celles qui ont normalement besoin de plus de temps n’auront pas à le demander, ce qui leur évitera de divulguer indirectement leur exceptionnalité; et celles qui aiment se relire et s’attarder aux moindres détails auront le temps de le faire. Parmi les autres mesures récurrentes : rendre les PowerPoint disponibles pour toute la classe avant le cours; fournir des sous-titres (ou des transcriptions verbatim) avec les vidéos de cours; permettre différents formats de devoirs (notamment l’envoi d’un enregistrement vidéo plutôt qu’une présentation en classe); permettre l’accès à l’information de plusieurs manières (articles ou vidéos sur le même sujet); se montrer flexible quant aux dates de remise de certains travaux, etc. 

Des avantages pour toutes les étudiantes

Les avantages de cette méthode sont connus. Pour la classe : il a été démontré que les mesures bénéficient à tout le monde, indépendamment de la présence ou de l’absence d’un diagnostic2. De plus, il est possible qu’une étudiante bénéficie de mesures non prévues par la lettre d’accommodement et pourtant fort utiles dans sa situation3. Pour les professeures : fournir par défaut la même chose à tout le monde facilite le processus, après une courte période d’adaptation. Il suffit, lors de la réception des demandes d’accommodements, de s’assurer que tout est déjà couvert par le mode d’enseignement retenu. 

Les détracteurs de la méthode argueront que fournir des accommodements à toute la classe, c’est comme n’en fournir à personne : tout le monde revient sur un pied d’égalité. C’est une façon de voir les choses, mais on peut répondre que ce pied d’égalité permet aux étudiantes qui en ont besoin de bénéficier du soutien qui leur est nécessaire. Le but des accommodements n’est jamais d’accorder un avantage aux étudiantes qui en bénéficient, mais simplement de leur donner un petit coup de pouce pour les aider à travailler sur leurs difficultés en plus d’acquérir les nouvelles connaissances et compétences qui font l’objet du cours. 

Il ne faut jamais oublier que nous n’enseignons pas à « une classe », mais bien à « des personnes » et qu’elles sont toutes différentes. Certaines ont besoin d’un peu plus de temps pour apprendre à s’organiser en plus d’apprendre à traduire, ou ont besoin de logiciels pour les aider à relire; d’autres sont timides et préfèrent ne pas prendre la parole en classe. Les encadrer de manière à leur permettre de se développer et de trouver les méthodes de travail qui leur conviennent découle de notre mandat initial : leur apprendre à devenir des traductrices efficaces. Après tout, étant donné qu’une fois qu’elles travailleront à leur compte (puisque la majorité des traductrices sont pigistes), elles auront accès à ces logiciels, à des horaires souvent flexibles et à de l’aide externe, autant leur apprendre à s’en servir.

Source : Association québécoise des neuropsychologues https://aqnp.ca/documentation/developpemental/dyslexie-dysorthographie/

Valérie Florentin est chargée de cours au Collège Glendon de l’Université York. 

1. Le terme d’exceptionnalité a l’avantage d’englober aussi bien les handicaps physiques que les troubles d’apprentissage, mais aussi la douance, souvent négligée par les mesures d’accommodements, alors que les étudiantes surdouées ont, elles aussi, des besoins particuliers.

2. Bracken, Sean, and Katie Novak. Transforming Higher Education through Universal Design for Learning : an International Perspective. Abingdon, Oxon: Routledge, 2019.

UDL on Campus, http://udloncampus.cast.org/page/udl_about

3. Il ne faut jamais oublier que les lettres d’accommodement sont préparées par des psychologues, qui ne connaissent pas les réalités de chaque programme… et encore moins de chaque cours. Il est donc fort possible que certaines mesures qui ne figurent pas sur la lettre d’accommodement fassent toute une différence.


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