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Société et traduction : prévoir les tendances sociales et linguistiques d’avenir

L’économie, la politique et la démographie ne sont que quelques-unes des sciences sociales qui peuvent aider à prévoir l’avenir de la traduction dans le monde.

Par Caroline Mangerel, traductrice agréée

Pour parler de ce que seront la traduction et l’interprétation dans dix ans, il faut non seulement traiter des technologies en évolution et de l’intelligence artificielle, mais aussi aborder l’avenir des langues et de leurs interrelations. Or, cet aspect linguistique dépend d’un grand nombre de facteurs humains, vecteurs de changements majeurs : les tempêtes de l’économie mondiale, les glissements de terrain politiques, les plaques tectoniques des rapports de pouvoir.

À l’heure actuelle, l’un des changements les plus frappants s’observe dans les mouvements migratoires humains, notamment celui qui a lieu du Sud vers le Nord, de l’Afrique et du Moyen-Orient vers l’Europe. La visibilité médiatique de celui-ci, étroitement lié d’ailleurs à sa récupération politique, escamote des centaines d’autres migrations discrètes : celles qui ont lieu entre les pays d’Afrique ou d’Amérique du Sud, à l’intérieur de l’Europe, des campagnes aux villes.

Une nouvelle mondialisation

En ce qui concerne les bouleversements économiques à l’échelle mondiale, certains nouveaux rapports de force auront assurément une incidence marquante sur les rapports entre les langues.

Un rapport récent du British Council1 offre une analyse stratégique des besoins des Britanniques en matière d’acquisition linguistique en soulignant l’importance cruciale de l’apprentissage des langues étrangères pour la prospérité et la sécurité du Royaume-Uni dans les années à venir. Dans son étude des tendances du marché mondial, ce document montre l’importance des économies émergentes dans le monde et évoque la nécessité croissante pour les Britanniques de pouvoir communiquer en plusieurs langues, notamment l’espagnol, surtout à cause des économies sud-américaines en pleine expansion, et l’arabe. Toutefois, si l’on tient compte de la puissance liée à la croissance économique et démographique, ce sont le mandarin et l’hindi qui sont les langues les plus parlées.

À l’intérieur du Royaume-Uni, les recommandations du British Council insistent sur l’aspect fonctionnel de ces connaissances : s’il est utile pour un entrepreneur de pouvoir communiquer, il ne lui est toutefois pas nécessaire de parler couramment le mandarin ou l’arabe pour améliorer ses capacités de réseautage.

Ce rapport est encourageant pour l’industrie de la traduction, et en particulier pour les langagiers qui travaillent avec l’anglais en combinaison avec ces quatre langues.

Culture, traduction et influence sociomédiatique

La traduction d’œuvres littéraires et culturelles s’harmonise depuis longtemps sur des sphères d’influence linguistiques2 qui suivent les grandes lignes historiques des empires et des colonisations des derniers siècles, ainsi que les proximités géographiques, politiques et culturelles. Ces traductions reposent sur la disponibilité de traducteurs qui peuvent mettre en contact deux langues données. Par exemple, les ouvrages traduits en quechua proviennent à peu près uniquement de l’espagnol; pour obtenir la traduction d’un ouvrage écrit en français, il faudra généralement passer par l’espagnol. De même, des langues comme le lingala, le kabyle, le wolof et le bambara, parlées dans des pays africains autrefois colonisés par la France et la Belgique, n’ont de réelles interactions de traduction qu’avec le français. Par contre, en ce qui concerne le catalan et l’espagnol, non seulement se traduisent-ils mutuellement, mais il existe une circulation de traductions entre le catalan et le français, l’italien, l’anglais et le basque.

Or ce sont justement ces influences qui risquent de se transformer d’ici les dix prochaines années, particulièrement dans les anciennes colonies et les économies émergentes. D’une part, les réseaux sociaux et les sites d’échange d’information multilingues comme Wikipédia ont commencé à modifier le rôle des maisons d'édition et des réseaux officiels de diffusion, souvent basé justement sur des structures historiques. De plus en plus disséminés de manière informelle, les textes traduits – qu’ils soient officiellement publiés ou non, exécutés par un professionnel ou non, issus d’une transaction financière ou non – tendent vers la pluralité linguistique. Propulsés par la nécessité de faire connaître et de « partager » tous ces contenus, les textes, vidéos, bandes dessinées, mèmes et autres objets culturels sont traduits alors par des personnes qui ne maîtrisent pas nécessairement la langue, à l’aide de dictionnaires en ligne, de plateformes de traduction et de recyclage de textes déjà traduits.

D’autre part, dans certaines régions, les interactions culturelles d’origine coloniale sont remises en question, laissant entrevoir une plus grande place faite à l’anglais à titre de lingua franca politiquement neutre. L’usage du français en Afrique de l’Ouest, par exemple, ou du néerlandais dans certaines régions d’Asie, pourra décliner pour faire place à l’anglais. Cette dynamique est d’ailleurs appuyée par des arguments économiques dans le contexte d’un marché du travail mondialisé, ainsi que par un renouvellement des relations interafricaines ou interasiatiques.

La domination de l’Occident mise en question

Dans les anciennes colonies anglaises, l’usage de l’anglais est largement répandu, notamment dans les milieux des affaires et de l’enseignement. Depuis quelques années, cependant, dans certains pays comme le Pakistan ou la Zambie, la Chine a instauré de nombreux programmes d’apprentissage du mandarin dans le cadre d’une immense campagne visant à populariser la langue et la culture chinoises auprès des populations dont elle exploite les territoires. En plus de fournir un enseignement généralement peu coûteux et donc abordable pour beaucoup de gens, ces programmes sont une porte d’entrée à des séjours d’études en Chine. Ceux-ci ont l’avantage d’être assortis de nombreuses bourses, de faciliter l’obtention d’un visa pour les étudiants et d’être dans l’ensemble beaucoup moins chers et plus faciles d’accès que des études en Angleterre, aux États-Unis ou en Australie, par exemple.

D’ici une dizaine d’années, on peut donc s’attendre à ce que les jeunes traducteurs et interprètes ainsi formés, de même que tous les autres professionnels qui auront été exposés à la culture et à la langue chinoises, modifient l’équilibre des langues dans ces régions, surtout en ce qui concerne la domination de l’anglais. Il est à prévoir qu’ils augmenteront en outre la prospérité de leurs régions et qu’ils permettront aux entreprises chinoises d’asseoir leurs intérêts un peu partout dans le monde.

Et le français?

Selon le British Council, le français est l’une des langues qu’il est avantageux d’apprendre pour améliorer la communication partout sur la planète. Contrairement au chinois, qui est la langue possédant le plus de locuteurs natifs mais qui est géographiquement limitée, le français permet de communiquer avec un grand nombre de personnes dans le monde entier, car il est leur deuxième ou troisième langue. Le français est à ce titre dans la même catégorie que l’espagnol, mais assez loin derrière en ce qui concerne le nombre de locuteurs et la facilité d’apprentissage.

Que la quantité de travail augmente peu ou beaucoup pour les traducteurs du français, on peut anticiper une demande croissante pour des professeurs de français.

Conclusion

Pour pratiquer le futurisme, il faut parfois patauger dans des mares boueuses de probabilités. C’est le royaume de l’interprétation, et il est difficile de tirer des conclusions solides de ces données mouvantes et bien souvent contradictoires. Nous avons vu récemment la piètre performance des conjectures reposant sur la manipulation des statistiques (notamment dans le domaine politique), et même la planification la plus soigneuse ne saurait prévoir les imprévus!

L’important est de déceler les facteurs de changement qui demeureront à surveiller. En l’occurrence, ce sont la croissance économique chinoise et les bouleversements dans les dynamiques postcoloniales qui devraient faire l’objet d’une vigilance continue dans la mesure où ils auront des impacts directs sur le travail des langagiers. Les grandes migrations qui ont lieu actuellement auront certainement aussi des effets à long terme à cet égard, et il sera utile de le garder en tête.

Caroline Mangerel est docteure en sémiologie. Chercheuse affiliée à la University of the Free State, en Afrique du Sud, elle travaille en français, en espagnol et en anglais dans les domaines de la traductologie, de la sémiotique et des études littéraires.

Notes

1. Organisme public britannique qui promeut l’éducation et les relations culturelles à l’échelle internationale.

2. http://www.pnas.org/content/pnas/111/52/E5616/F1.large.jpg Graphique publié dans Ronen, S., B. Gonçalves, K. Z. Hua, A. Vespignani, S. Pinker et C. A. Hidalgo. « Links that speak: The global language network and its association with global fame », in Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, vol. 111, no 52, 2014, p. 5616-5622.

Références

Hadid, D. « In Pakistan, Learning Chinese Is Cool — And Seen As A Path To Prosperity », NPR.org, 9 octobre 2018. Consulté le 9 octobre 2018 en ligne <https://www.npr.org/2018/10/09/638987483/in-pakistan-learning-chinese-is-cool-and-seen-as-a-path-to-prosperity>.

Ronen, S., B. Gonçalves, K. Z. Hua, A. Vespignani, S. Pinker et C. A. Hidalgo. « Links that speak: The global language network and its association with global fame », Proceedings of the National Academy of Science, 2014, p. 5616-5622.

Tinsley, T. et K. Board. Languages for the future. Which languages the UK needs most and why. British Council, 2013.


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