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Quand les « québécismes » n’ont rien de spécifiquement québécois : voyage dans la régionalité du français en Europe

Le français, comme toutes les langues vivantes, connaît des mots dont l’aire d’emploi ne couvre pas la totalité du territoire. Plusieurs d’entre eux sont d’ailleurs attestés de part et d’autre de l’Atlantique. Tour d’horizon.

Par André Thibault

Combien de fois a-t-on entendu des déclarations péremptoires du type : « ce n’est pas français! », « ça ne se dit pas en France! », « personne ne dit ça en dehors du Québec! ». Or, s’il est vrai que le français québécois n’est pas avare d’innovations en tout genre, il faut toutefois reconnaître que nombre d’expressions que l’on croit bien de chez nous sont en fait des héritages de France. 

On peut avoir affaire, grosso modo, à deux cas de figure. D’une part, des  mots jadis employés partout ont été délogés par de nouveaux concurrents et sont donc sortis de l’usage dominant en France tout en s’étant maintenus dans de nombreux territoires ou pays (Ouest français, Belgique, Suisse, etc.). D’autre part, certains mots ont toujours été régionaux, mais la forte fréquence de leur usage dans les régions d’origine des pionniers de la Nouvelle-France en a favorisé l’exportation et l’enracinement en terre d’Amérique.

Mots d’usage autrefois général

Si la triade déjeuner, dîner, souper est bien connue comme représentative du français de Belgique et de Suisse, on ignore en général qu’elle se maintient encore bien dans de nombreuses villes de province en France même. D’autres cas sont toutefois beaucoup moins connus : aux côtés de l’usage dominant qui consiste à dire midi vingt et midi moins le quart, de nombreuses régions, tout comme le Québec, préfèrent midi et vingt (Suisse, quart sud-est de la France) et midi moins Ø quart (Belgique, Suisse, grande région lyonnaise et Savoie). En revanche, une tournure comme à tantôt (pour dire « à tout à l’heure »), qui passe totalement inaperçue au Québec, ne survit en Europe avec une fréquence assez élevée qu’en Normandie, en Bretagne et en Belgique; de même, mitaines au sens de « moufles » ne se perpétue que dans les Charentes et en Suisse. 

Si certains mots bien vivants au Québec sont sortis de l’usage dominant en Europe depuis longtemps (s’abrier, qui survit dans l’Ouest français; astheure, toujours vivant en Belgique, en Picardie, en Normandie et dans les Charentes), d’autres ne sont devenus des « archaïsmes » (concept éminemment relatif s’il en est!) que depuis quelques décennies à peine. L’usage de marron comme adjectif de couleur est relativement récent en France; on disait autrefois simplement brun. La première attestation de yeux marron n’apparaît qu’en 1877 en France (v. Frantext), mais dans les dernières décennies du vingtième siècle il a réussi à y dépasser en fréquence yeux bruns – sauf en Belgique, dans l’Est français et en Suisse, qui de ce point de vue se comportent comme le Québec. Autre exemple d’innovation hexagonale qui passe mal au Québec et en Suisse : l’utilisation généralisée de chaussures, qui naguère n’était qu’un générique, avec le sens spécifique de souliers, provoquant par ricochet la raréfaction de ce dernier dans l’usage de France. 

Pour d’autres mots encore, le phénomène de vieillissement déjà entamé depuis longtemps en France est en train de gagner le Québec. C’est le cas de faire cru « faire froid et humide », en recul de nos jours chez les jeunes Québécois; cette locution est restée bien vivante en Belgique et en Suisse, ainsi que dans un arc nord-oriental allant de la Picardie à la Franche-Comté. De même, grand-maman et grand-papa, aujourd’hui en recul au Québec en raison de la concurrence récente de mamie et papi, se maintiennent bien en Suisse. 

Mots d’extension régionale dans la francophonie d’Europe

On pense souvent que l’usage du mot tourtière pour désigner, non pas un moule à tourtes (sens originel, v. Trésor de la langue française informatisé) mais bien une préparation culinaire, est une invention québécoise. En fait, le mot est d’abord attesté avec ce sens dans le centre-ouest français – d’où est justement issue une bonne part des colons ayant peuplé la Nouvelle-France. On rencontre encore aujourd’hui dans différentes zones plus ou moins occidentales de l’Hexagone de nombreux mots souvent considérés ici comme exclusifs du français du Québec : malaucœureux en Normandie, barrer la porte dans le Centre-Ouest, clencher la porte en Normandie mais aussi dans quelques départements de l’Est; nus pieds pour « pieds nus » en Normandie; et on pourra entendre dans le Sud-Ouest que la poche ne loge pas dans la malle (de la voiture), c’est-à-dire que « le sac ne tient pas dans le coffre », ladite voiture ayant d’ailleurs été toute poquée (Bretagne, mais aussi Hainaut belge) dans un accrochage. Décidément, dans l’Ouest, on n’est pas rendu ! (« on n’est pas arrivé »).

Il arrive aussi, curieusement, que l’aire des régionalismes ne coïncide plus nécessairement aujourd’hui avec ce qu’elle a pu être à l’époque coloniale. C’est ainsi que cocotte au sens de « pomme de pin » est très clairement de nos jours un régionalisme des Vosges, dans l’Est. Quant au verbe échapper avec le sens de « laisser tomber involontairement », il couvre une aire en diagonale traversant l’Hexagone du Sud-Ouest au Nord-Est; on observe d’ailleurs une situation similaire avec rester au sens d’« habiter ». Quant à trempe pour « trempé », c’est pratiquement toute la moitié sud de la France qui le connaît, ainsi que la Suisse. Dans tous les cas, il y a lieu de croire que l’aire de ces mots à l’époque coloniale devait être plus étendue et inclure le Grand Ouest, d’où sont issus en très grande partie les colons qui allaient faire souche en Nouvelle-France.

Curieusement, il peut encore arriver de nos jours que le processus de transfert de régionalismes d’un continent à l’autre se répète. C’est le cas spectaculaire du mot chocolatine, d’apparition relativement récente (1960 avec le sens qui nous intéresse) et qui a fait couler des fleuves d’encre en France ces dernières années car ce régionalisme emblématique du Sud-Ouest soulève les passions. En effet, le reste du pays lui préfère (petit) pain au chocolat et n’en démord pas! Or, il semblerait que ce sont des pâtissiers originaires du Sud-Ouest français qui l’ont transplanté et diffusé avec succès au Québec, où (petit) pain au chocolat – malgré quelques apparitions sporadiques dans la presse des années 1990 – n’a pas réussi à s’imposer. 

Cet exemple montre bien que les dynamiques qui sous-tendent l’évolution de la langue sont toujours à l’œuvre, attestant du coup de la vitalité qui caractérise le français contemporain.

Vous aimeriez en savoir davantage sur le sujet? Cet article est basé sur le Dictionnaire suisse romand d’André Thibault, le Dictionnaire des régionalismes de France de Pierre Rézeau, et sur trois ouvrages de Mathieu Avanzi : l’Atlas du français de nos régions, Parlez-vous (les) français? et Comme on dit chez nous : le grand livre du français de nos régions. On retrouvera en outre de très nombreuses cartes consacrées aux mots mentionnés ci-dessus, et bien d’autres encore, sur le site Français de nos régions

André Thibault détient une maîtrise en linguistique de l’Université Laval et un doctorat en linguistique de l’Université de Lausanne. Il a été professeur de linguistique espagnole à l’Université de Strasbourg de 1999 à 2003 et détient la chaire « Francophonie et variété des français » de Sorbonne Université depuis 2003.
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