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Piratage, passion et prestige : une incursion dans le monde du fan subbing

Intimement lié au contexte de la mondialisation, des technologies de pointe et des réseaux, notamment sociaux, le crowdsourcing est un mouvement plus encore qu’une activité. Il est à la fois la cause et la conséquence d’une refonte de l’économie mondiale, de la notion de travail, de la puissance des grands groupes. À ces égards, le fan subbing est un pur produit de ce mouvement.

Par Caroline Mangerel, traductrice agréée

Parmi les exemples de ce qu’elle considère comme du crowdsourcing, la Fédération internationale des traducteurs (FIT) évoque le fan subbing en mentionnant « la traduction de films d’animation par une base de fans ». On peut élargir cette définition à la traduction, au sous-titrage et au doublage d’un certain nombre de produits multimédia par des fans, c’est-à-dire des individus et des groupes dont la motivation principale est de faire mieux connaître l’œuvre à un public souvent composé d’autres fervents admirateurs. Pensons par exemple à des films d’animation, des jeux vidéo et des bandes dessinées, mais aussi à des conférences TED, des vidéos de tous genres sur YouTube ou des clips publicitaires.

Les personnes qui travaillent collectivement au fan subbing par passion pour le livre ou la série traduite représentent véritablement une communauté dans la mesure où le travail de chacun bénéficie à la collectivité. En outre, ce travail va au-delà du seul groupe puisque la nécessité de faire circuler l’objet culturel est essentielle à leur activité. Cette pratique soulève ainsi des questions récurrentes dans le domaine du crowdsourcing : le sens qu’on donne à la notion de communauté, les droits d’auteurs, la valeur du travail (notamment liée à la rémunération) et, bien sûr, la qualité de celui-ci (liée au professionnalisme).

Collaboration et communauté

Le terme « communauté » tel qu’on l’emploie dans le domaine du crowdsourcing est un calque du terme anglais community, qui évoque des notions de fraternité, d’entraide et de partage pour le bien commun. Dans le cas du fan subbing, comme dans d’autres exemples de traduction collaborative dont l’action est basée sur une croyance ou un goût commun autour de l’objet traduit, ces principes se retrouvent bien illustrés parmi les groupes d’utilisateurs. L’externalisation ouverte dans le domaine culturel fait écho à celle des communautés qui effectuent d’autres types de traduction sur le Web destinés à un public beaucoup plus large, comme Wikipédia ou les logiciels à code source libre Mozilla. Le travail de ces communautés, non rémunéré et régi par des règlements rigoureux, est bien reconnu par le grand public. Cependant, le travail collaboratif va plus loin que la traduction, et toutes les communautés en ligne ne sont pas nécessairement constituées autour du bien-être commun : pensons notamment aux forums d’aide en ligne de Microsoft ou d’Apple, aux critiques de livres sur Amazon ou aux appréciations d’hôtels sur de nombreux sites Web du domaine du voyage, qui font partie de l’univers du travail collaboratif au même titre, par exemple, que la traduction de l’interface de Facebook. Ces communautés d’utilisateurs qui génèrent une énorme quantité de contenu permettent ainsi aux grandes entreprises de réaliser des profits exorbitants grâce à des nuées de travailleurs qu’elles n’ont pas à rémunérer. Les seuls coûts importants servent à payer les campagnes de marketing qui donneront chaud au cœur à tous ces bénévoles heureux de compter comme piliers de la communauté et qui entretiennent l’image d’une marque à laquelle il est prestigieux d’être associé!

Les droits d’auteur

Il existe une catégorie de fan subbing qui s’intéresse uniquement à la traduction et à la diffusion des mangas, ces très populaires bandes dessinées d’origine japonaise. En l’occurrence, en raison de l’opération de numérisation des images qui démarre le processus, on parle de scanlation (de scan et translation). Le but pour celles et ceux qui pratiquent cette activité est de se faire connaître par le plus grand nombre de fans possible pour la qualité et la rapidité de leur travail en disséminant illégalement partout sur la planète du matériel protégé par des droits d’auteur, sous le radar des maisons d’édition. Mais attention! Ces pirates ne sont pas des bandits sans foi ni loi. Les fan subbers ont entre eux des codes d’éthique stricts auxquels ils ne dérogent pas. Pour les scanlators il est notamment interdit de traduire un texte déjà « officiellement » traduit dans la même langue, de demander de l’argent pour leur travail, et de « voler » à un groupe concurrent un projet auquel il travaille. Par ailleurs, ils doivent toujours donner le crédit à un autre groupe lorsqu’ils se servent de son travail (dans le cas d’une retraduction, par exemple).

Toutefois, la question des véritables droits d’auteurs, dont les scanlators et autres fan subbers font fi, devra faire l’objet d’un examen sérieux, non seulement parce qu’il est très facile aujourd’hui pour n’importe quel quidam de diffuser des œuvres de toutes sortes, de la musique aux images en passant par les textes, mais aussi parce que le phénomène est loin de se dérouler uniquement dans l’illégalité. Certaines plateformes, comme Netflix ou Spotify, diffusent, en échange d’abonnements payants, des productions (films, séries, musique ou autre) dont les créateurs reçoivent en échange des revenus dérisoires. De même, les grands réseaux sociaux profitent immensément du contenu créé par des journalistes professionnels et publié dans des périodiques que les utilisateurs pillent et rediffusent à l’envi.

En somme, la question des droits d’auteur constitue pour le moment une zone grise qui fait tache d’encre.

Valeur et qualité du travail

Le public cible des fan subbers est composé en premier lieu d’autres fans qui ne parlent pas la langue de l’original – on pense par exemple à des mangas japonais traduits en anglais – mais aussi de celles et ceux qui la comprennent et qui peuvent ainsi apprécier la qualité du travail. Il n’exclut toutefois pas le grand public, celui qui peut bénéficier d’une traduction de l’œuvre. L’une des caractéristiques du fan subbing est qu’il est souvent effectué par des non-professionnels de la traduction qui d’ailleurs ne sont pas rémunérés pour leur travail. Cependant, en ce qui concerne les catégories les plus populaires – mangas, films, jeux vidéos – cette activité se déroule généralement dans un cadre qui rappelle celui de bien des entreprises de traduction : gestionnaires de projets, traducteurs débutants ou expérimentés et réviseurs, quarts de travail et vacances planifiées, embauches et licenciements!

Les nouvelles parutions font l’objet de véritables campagnes de publicité dans des pages et des groupes des réseaux sociaux consacrés au sujet. Les groupes de fan subbers y organisent des débats, des concours de traduction et même des sondages pour savoir comment orienter leur travail.

Par ailleurs, les fan subbers pratiquent une forme de traduction sourcière, c’est-à-dire qui met en valeur la culture source, appréciée par leur public cible. Par exemple, il n’est pas rare que les mangas traduits en anglais par ces groupes conservent leur sens de lecture, soit de droite à gauche; de même, certaines conventions et certains termes propres à la langue de l’original sont gardés dans les dialogues, comme les formules de courtoisie et les onomatopées.

La traduction des films, bandes dessinées ou jeux vidéo originalement publiés dans certaines langues asiatiques – le japonais pour les mangas – exige un travail particulier pour le texte visible. Dans les bandes dessinées, les phylactères orientés pour accommoder un texte à sens vertical ne conviennent pas aux systèmes d’écriture horizontale. Ainsi, ils sont souvent traduits dans d’autres langues, comme l’espagnol, à partir de l’anglais, ce qui rend le travail paratextuel beaucoup plus rapide et facile. Le cas échéant, les traducteurs s’assurent d’obtenir la permission des premiers traducteurs, code d’éthique oblige.

Travail, mondialisation et réseaux

Tout comme la plupart des autres pratiques collaboratives ou d’externalisation de la traduction, qu’elles soient légales ou non, le fan subbing entre le plus souvent en collision avec des structures et des principes établis autour de la maîtrise du travail, de l’éthique professionnelle et de la rémunération. Il remet par ailleurs en question les relations avec les clients et les collègues alors même que les notions de crédibilité, de professionnalisme, de concurrence et d’expérience sont confrontées au pouvoir de la multitude et aux dynamiques souvent contradictoires de la mondialisation sauvage. Un grand nombre d’autres professions se retrouvent dans la même situation, depuis les artistes jusqu’aux critiques culinaires en passant par les voyagistes. Il s’agit donc d’une tendance lourde à laquelle la profession devra certainement s’habituer et s’adapter, surtout dans la mesure où les outils technologiques se raffinent d’année en année. Cependant, si le métier de traducteur a pu survivre à l’avènement de l’imprimerie, aux bûchers médiévaux et au règne de l’ordinateur, sans doute pouvons-nous être prudemment optimistes pour la suite des choses.

Références

Vanessa Enríquez Raído, « Translators as adaptive experts in a flat world: From globalization 1.0 to globalization 4.0? », International Journal of Communication, no 10, 2016, p. 977-978.

Yves Gambier, « Changing landscape in translation », International journal of society, culture & language, vol. 2, no 2, 2014, p. 1-12.

André Guyon, « Grandeurs et misères de la traduction collaborative en ligne », L’actualité langagière, vol. 7, no 1, 2010, p. 33-36.

Minako O’Hagan, « Evolution of user-generated translation: fansubs, translation hacking and crowdsourcing », The Journal of Internationalisation and Localisation, vol. I, 2009, p. 94-121.

María José Valero Porras et Daniel Cassany, « ‘Traducción por fans para fans’ : organización y prácticas en una comunidad hispana de scanlation », Textos universitaris de biblioteconomia i documentació, no 37, 2016, 11 p.


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