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Les ressources méconnues de Radio-Canada :
Entretien avec Nathalie Bonsaint, terminologue agréée

À Radio-Canada, pour chaque personnage bien connu du grand public, de nombreuses personnes travaillent en coulisse. C’est le cas de Nathalie Bonsaint, conseillère linguistique-terminologue, qui travaille « dans l’ombre » et qui aime ça! Tout aussi méconnue du grand public que celle qui l'alimente, la base de données terminologique de Radio-Canada est un modèle du genre. Portrait d'une langagière chevronnée et de son influence tout en douceur sur la langue française.

Propos recueillis par Caroline Mangerel, traductrice agréée
© Radio-Canada
Photo Nathalie Bonsaint


Circuit
: Quel est votre rôle à Radio-Canada?
Nathalie Bonsaint : J'occupe un poste hybride avec un volet conseil linguistique et un volet terminologie. Notre mandat, à Guy Bertrand et à moi, est d'assurer la qualité de la langue en ondes : radio et télévision générales pour lui, information pour moi. En ce qui concerne les articles sur le Web, ce sont plutôt les réviseurs qui répondent aux questions des journalistes et des analystes.

L'une de mes tâches principales est de répondre à des questions précises, notamment sur la terminologie ou sur la prononciation de certains mots, ainsi que sur la traduction de différents termes. J'aborde aussi les règles : accords, utilisation des majuscules, féminisation.

C. : Comment en êtes-vous venue à occuper ce poste?
N. B. : J'ai fait un baccalauréat en traduction suivi d'une maîtrise en traduction, option terminologie, à l'Université de Montréal, et je dois dire que dès mon premier cours de terminologie, j'ai eu la piqûre. J'ai travaillé quelques années au Bureau de la traduction ainsi que dans le secteur privé, et à chaque fois qu'il y avait des tâches de terminologie à effectuer, je me portais volontaire! Ensuite, j'ai travaillé à Radio-Canada comme traductrice-réviseure dans un autre service et quand ce poste s'est ouvert, j'ai sauté sur l'occasion.

C. : En quoi consiste le volet terminologie de votre travail?
N. B. : C'est la gestion de notre base de données linguistique et terminologique. C'est moi qui rédige la plus grande partie du contenu de ce qui est versé dans le site et ça peut toucher à tout. La base contient actuellement environ 10 100 fiches et doit être mise à jour assidûment et très rapidement.

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La base de données terminologique de Radio-Canada n'est pour l'instant pas accessible au public.
© Site linguistique de Radio-Canada


C. : Cette base de données est-elle utilisée tous les jours? 
N. B. : Oui. L'une de ses raisons d'être, en plus de la qualité linguistique, est d'assurer l'uniformité de ce qu'on entend en ondes. Nous tenons par exemple à ce que le bulletin d'information du matin à la radio, les articles du Web et le téléjournal en soirée emploient une même terminologie pour un sujet donné.

Le lundi matin, j'envoie une dizaine de conseils linguistiques concernant la terminologie ou les difficultés de la langue, de même qu’une liste de termes liés à l'actualité, à environ 1 500 abonnés à l'intérieur de Radio-Canada. La base de données est très fréquentée mais les employés ont accès à d'autres ressources comme le Petit Robert et Usito; ils reçoivent aussi des formations sur différentes questions de langue.

C. : Comment procédez-vous lorsqu'un nouveau sujet fait les manchettes?
N. B. : Ce qui est particulier à notre contexte est que tout ce qui est traité en ondes ou sur le Web peut faire l'objet d'une fiche linguistique ou terminologique. Par exemple, quand on a commencé à parler de la COVID-19, on a beaucoup entendu « sous investigation » ou « sous observation », anglicismes assez répandus, plutôt que « en observation ». Et bien sûr, il faut porter une attention particulière à tout le vocabulaire scientifique qui accompagne ce thème.

J'assure une veille linguistique et terminologique. D'abord, le matin, je fais une revue de presse pour voir de ce qui passera vraisemblablement sur les ondes, tout en sachant qu’il peut se produire bien des choses entre temps.

Prenons par exemple les attentats de Paris en 2015. Ils ont eu lieu un vendredi en soirée là-bas, soit au début de l'après-midi pour nous. Le lundi matin suivant, il a donc fallu s'assurer d'avoir les noms des terroristes, de disposer de toute la terminologie associée aux armes d'assaut, de connaître le nom des lieux, et enfin de s’assurer de la bonne graphie et de la prononciation de tous ces mots et ces noms.

C. : Et quand l'actualité se passe dans un pays non francophone?
N. B. : Ce sont les mêmes questions pour les noms, le vocabulaire et la prononciation; et s'y ajoutent les questions de traduction. Il faut s'en occuper très rapidement. C'est pourquoi on s’y prend à l'avance quand on en a l'occasion. Voilà déjà plusieurs mois que j'ai élaboré tout un vocabulaire sur la politique américaine en prévision de la campagne électorale aux États-Unis. 

Par ailleurs, depuis que Donald Trump est au pouvoir chez nos voisins du Sud, il pose de beaux défis à tous les traducteurs de la planète! Pour ce qui est de la prononciation des noms propres, on écoute les bulletins de nouvelles et les principales chaînes du pays d'origine, on vérifie s'il existe une prononciation uniforme.

C. : Radio-Canada est en quelque sorte l'étalon, en tout cas au Québec, pour toutes ces questions terminologie et de langue. Considérez-vous que vous avez une grande responsabilité quant à la correction de la langue? Les autres médias vous consultent-ils?
N. B. : Non, les autres médias ne me consultent pas tellement. Toutefois il y a évidemment une contamination, même avec les médias francophones européens, puisque les journalistes s'abreuvent aux mêmes sources, aux mêmes communiqués de presse.

Il est certain que Radio-Canada comme société d'État a un rôle à jouer en matière de langue, une certaine responsabilité, et je pense que lorsqu'on tranche une question ici, notre décision peut avoir des répercussions à large échelle.

D'ailleurs, à Radio-Canada, il y a depuis les années 1960 des langagiers qui conseillent les journalistes. On pense entre autres à Robert Dubuc, pionnier de la terminologie au Québec. Il y a donc une véritable tradition institutionnelle à cet égard.

C. : Comment votre présence à vous est-elle perçue par les journalistes? Vos conseils sont-ils bien acceptés?
N. B. : À une époque, je visitais les salles de rédaction, donc les gens pouvaient me consulter directement. Aujourd'hui, on a plutôt tendance à envoyer des questions par écrit. 

Le plus difficile en matière de conseils linguistiques, c'est sans doute tout ce qui a rapport avec les anglicismes, ainsi que les subtilités de la langue — les termes qu'on a tendance à utiliser indistinctement mais qui en fait désignent des réalités légèrement différentes.

Je suis une conseillère, quelqu'un qui sensibilise les gens plutôt que quelqu'un qui tape sur les doigts et qui corrige. Je ne pense pas que je pourrais exercer ce métier si nous avions un rôle coercitif. La langue fait partie de nous, c'est très délicat — il faut mettre des gants blancs et ne cibler personne. Les fiches que je rédige sont très neutres. Je crois, j'espère que les journalistes comprennent que nos interventions sont bien intentionnées et que notre but est d'améliorer la qualité de la langue en général. La langue, c'est quand même leur outil de travail!

C. : Entretenez-vous des liens avec l’Office québécois de la langue française (OQLF) et le Bureau de la traduction? Si oui, de quelle façon collaborez-vous avec eux? 
N. B. : Le comité de terminologie de Radio-Canada rencontre les représentants du Bureau de la traduction et ceux de l'OQLF plusieurs fois par année pour faire des propositions. Nous travaillons parfois en collaboration avec ces deux organisations sur certains dossiers. Par contre, les réunions ne sont pas assez fréquentes pour qu’on puisse réagir à tous les nouveaux apports terminologiques de l'actualité.

Il m'est déjà arrivé de consulter l'OQLF sur des questions bien précises. Par exemple, il y a une douzaine d'années, un de nos journalistes sur le terrain aux États-Unis m'a demandé comment on traduisait le terme subprime. La crise avait déjà commencé là-bas, mais le terme n'avait pas encore traversé la frontière et encore moins l'Atlantique; consulter les médias francophones européens était dès lors inutile. J'ai donc posé la question à l'OQLF; une recherche terminologique approfondie était nécessaire afin que le terme soit bien défini et bien compris. Dans ce cas, il fallait agir rapidement pour éviter que le mot anglais ou un calque ne s'impose.

C. : Vous arrive-t-il d’être en désaccord avec eux?
N. B. : En général, nous sommes plutôt d'accord avec les décisions de l'OQLF mais il peut nous arriver de retenir un terme différent. Parfois, par exemple, un terme est tellement passé dans l'usage que nous estimons qu'il est peine perdue d'essayer de le condamner. Le fait est que nous n'avons pas le même mandat. L'OQLF a un rôle très large pour tout ce qui touche la francisation et la langue française au Québec. Notre rôle à nous, conseillers linguistiques de Radio-Canada, est d'assurer la qualité de la langue en ondes. Et puis l'une de nos priorités est la communication, dans une langue correcte certainement mais qui s’adresse au grand public. En somme, nos besoins sont différents, ce qui nous mène parfois dans une autre direction. 

C. : Faites-vous un travail de terminologie en dehors des interventions ponctuelles?
N. B. : Oui, nous traitons des dossiers de fond. En ce moment, je travaille sur la terminologie des langues autochtones, qui a récemment fait l'objet d'un colloque organisé par le Bureau de la traduction. J'y ai présenté la position de Radio-Canada ainsi que notre réflexion sur le nom des nations québécoises. 

L'autre grand dossier du moment est celui sur l'écriture inclusive. Nous recevons de nombreuses questions à ce sujet et je prépare actuellement une formation de sensibilisation. 

C. : Vous arrive-t-il d'intervenir en public?
N. B. : Contrairement à mon collègue Guy Bertrand, je travaille dans l'ombre et ça me plaît! Mais j'accepte volontiers d'aller dans les universités pour parler de mon travail, rencontrer des étudiants, donner de petites conférences ou participer à des tables rondes. Je suis heureuse de promouvoir la terminologie!

C. : Comment voyez-vous le lien entre journalisme et traduction au Québec?
N. B. : Ce que je sais, c'est que les journalistes traduisent énormément et sont appelés à le faire de plus en plus dans différents contextes. Par exemple, quand ils partent sur le terrain ailleurs au Canada, ils essaient toujours de trouver des intervenants francophones mais ils finissent forcément par traduire et adapter, tout comme ceux qui restent ici, d'ailleurs, lorsqu'ils reçoivent des communiqués de presse en anglais. Une chose est certaine : la traduction fait partie de leur quotidien.


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