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Les langues officielles au Canada : une perspective professionnelle

Par Donald Barabé, traducteur agréé et président de l’OTTIAQ

Un peu d’histoire

L’origine, si on peut s’exprimer ainsi, des langues officielles au Canada remonte à plus loin que la loi qui les régit aujourd’hui. En effet, l’article 133 de la Loi constitutionnelle de 1867, l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, reconnaît l’usage du français et de l’anglais dans les débats du Parlement du Canada et dans les procédures intentées devant les tribunaux fédéraux et le rend obligatoire pour l’impression et la publication des lois du Parlement du Canada et de l’assemblée législative du Québec, l’Assemblée nationale.

Cent ans plus tard, en 1967, la Commission sur le bilinguisme et le biculturalisme (Commission Laurendeau-Dunton, du nom de ses deux co-présidents, André Laurendeau et A. Davidson Dunton) recommande au gouvernement de l’époque, dirigé par le premier ministre Lester B. Pearson, de déclarer le français et l’anglais langues officielles du Canada et de consacrer l’égalité de ces deux langues, ce que fait en 1969 le gouvernement Pearson en adoptant la Loi sur les langues officielles.

En 1982, la Loi constitutionnelle est adoptée et la notion de langues officielles est intégrée à la Charte canadienne des droits et libertés, Partie 1 de la Constitution du Canada. Cela confère à la Loi sur les langues officielles un statut quasi-constitutionnel et en fait la deuxième loi en importance au pays, après la Loi constitutionnelle.

En 1988, la Loi sur les langues officielles est modifiée une première fois, afin d’assurer la mise en œuvre des droits linguistiques fédéraux prévus dans la Charte. Elle est modifiée une deuxième fois en 2005 pour donner aux institutions fédérales l’obligation de prendre des mesures positives envers le développement des communautés de langues officielles en situation minoritaire.

En 2019, le gouvernement du Canada a signalé son intention de moderniser la Loi sur les langues officielles, mais a reporté cette modernisation en invoquant la pandémie. L’OTTIAQ a écrit à la ministre responsable de la Loi pour lui suggérer des améliorations touchant la traduction au sein de l’administration fédérale. Vous trouverez ici le lien menant à la lettre de l’Ordre.

Quelques chiffres1

  • Plus de 200 langues sont parlées au Canada.
  • Dont plus de 70 langues autochtones.
  • Plus de 98 % des Canadiens parlent le français ou l’anglais.
  • 17,9 % des Canadiens disent parler les deux.
  • 44,5 % des Québécois affirment être en mesure de le faire.
  • Le Canada compte 17 420 traducteurs, terminologues et interprètes2.
  • Le Québec, 8 625, soit 49,5 % du total.
  • Il y aurait entre 200 000 et 700 000 traducteurs professionnels dans le monde3. Les traducteurs canadiens représenteraient donc entre 2,5 % et 8,7 % du total.

Carte du bilinguisme au Canada

Langues officielles et traduction

La Loi sur les langues officielles a eu – et a encore – une incidence considérable sur le volume de traduction généré au Canada et, naturellement, sur le nombre de programmes de formation en traduction (dont 12 sont reconnus par l’OTTIAQ) ainsi que sur le nombre de traducteurs.

Avec une proportion de traducteurs oscillant entre 2,5 % et 8,7 % du nombre total dans le monde, le Canada est sans contredit l’un des principaux pays traducteurs. D’ailleurs, une étude faite pour le compte du Bureau de la traduction en 2012 révélait que, bien qu’il ne renferme que 0,5 % de la population mondiale, le Canada générait environ 10 % du volume mondial de traduction4. Près de 95 % de cette traduction se fait dans les langues officielles, 86 % de l’anglais vers le français et 9 % du français vers l’anglais.

La Loi sur les langues officielles influe également sur la reconnaissance de la profession. Ainsi, l’article 4 consacre l’importance de l’interprétation et de la traduction dans les travaux et débats du Parlement du Canada. Ceux-ci doivent faire l’objet d’une interprétation simultanée, faute de quoi le Parlement et ses comités ne peuvent siéger. Et ils doivent obligatoirement être traduits.

En outre, les articles 5 à 13 prescrivent que les actes législatifs, notamment les lois fédérales, les documents parlementaires, les textes de procédure, les traités, les accords fédéraux-provinciaux, les règlements et les avis et annonces les concernant, ont la même valeur dans les deux langues officielles.

Enfin, divers jugements des Cours fédérale et suprême ont renforcé l’égalité de statut des deux langues officielles et précisé que cette égalité s’étend à la qualité des communications émanant des institutions fédérales, y compris la traduction. Autrement dit, la qualité de la version traduite ne saurait être inférieure à celle de la version originale. Il n’est d’ailleurs pas rare que des clients s’inspirent de la traduction pour rehausser la qualité de l’original.

La qualité de la traduction est fondamentale à la protection du public. Son importance se trouve renforcée par la Loi sur les langues officielles.

Traduction et langues officielles

Bien des Canadiens croient que la Loi sur les langues officielles est une loi sur le bilinguisme. Il n’en est rien.

Si elle établit que le Canada est effectivement un pays bilingue, c’est-à-dire possédant deux langues officielles, elle n’oblige en rien les Canadiens à être bilingues. Seules les institutions fédérales sont tenues de l’être.

C’est ici qu’interviennent les traducteurs, interprètes et terminologues. Ce sont eux qui permettent aux Canadiens d’exercer leur droit constitutionnel de ne pas parler l’autre langue officielle, donc de ne pas être bilingues et qui permettent les communications entre les deux communautés linguistiques du Canada.

Dans son livre intitulé « Sorry ! I don’t speak French5 » et publié avant qu’il devienne commissaire aux langues officielles, Graham Fraser, qui parle un excellent français en passant, affirmait que si l’avenir des États-Unis dépend de l’abolition du racisme, celui du Canada tel qu’on le connaît repose sur le bilinguisme.

Or, le bilinguisme canadien repose, lui, dans une très large mesure sur la traduction. Il s’ensuit que l’avenir du Canada repose sur la traduction.

C’est d’ailleurs ce qu’affirmait au début des années 1980 le syndicat représentant les traducteurs, interprètes et terminologues du Bureau de la traduction qui, lors d’une grève épique de ceux-ci, avait distribué le macaron suivant.

1 Sauf indication contraire, toutes les données sont tirées du Recensement de 2016 de Statistique Canada.
2 Malheureusement, le recensement ne donne pas la ventilation par profession.
3 Sources : Common Sense Advisory, Language Services Market: 2019 et The Nimdzi 100, mars 2020
4 PwC, Translation Bureau Benchmarking and Comparative Analysis, Final Report, May 2012
5 Fraser, Graham, Sorry I don’t speak French ou pourquoi quarante ans de politiques linguistiques au Canada n'ont rien réglé... ou presque, Les Éditions du Boréal, 2007


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