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Par Claude Brodeur, terminologue agréée

En 1979, Guy Rondeau, éminent linguiste, décrivait la terminologie comme « l’art de repérer, d’analyser et, au besoin, de créer le vocabulaire pour une technique donnée, dans une situation concrète de fonctionnement de façon à répondre aux besoins de l’usager1 ».

Quarante ans plus tard, cette définition conserve toute sa pertinence. En effet, la terminologie se consacre encore essentiellement à la compréhension et à la gestion des termes propres à un secteur professionnel, à un domaine du savoir dans la mesure où elle constitue une ressource langagière; de plus, elle porte habituellement sur des vocabulaires spécialisés plutôt que sur le langage commun ou général. Au fil du temps, plusieurs théories et méthodes qui lui sont propres et la distinguent de la lexicologie ont été établies. À la différence de cette dernière, qui s’intéresse aux mots et à leurs significations, la terminologie traite des concepts et de la façon de les nommer.

Bien qu’elle soit toujours très juste, la description traditionnelle de la terminologie en tant que discipline et profession demeure restrictive. Il est vrai qu’encore aujourd’hui, le terminologue s’assure de l’exactitude du lexique utilisé dans les domaines dits techniques ou de spécialités, consigne le fruit de ses recherches dans des vocabulaires normalisés, assurant ainsi une communication uniforme entre spécialistes, ou sous forme de fiches, dans des bases de données destinées au grand public, aux employés d’un État, aux salariés d’une entreprise, aux autres langagiers, aux collègues non langagiers et à divers clients. Cependant, la pratique de la terminologie et le rôle du terminologue ont bien évolué depuis l’époque où l’on confiait à ce professionnel l’alimentation des premières bases de données, l’épuration de fiches de traduction ou le dépouillement manuel de documents pour constituer des lexiques ou des glossaires. En effet, avec l’arrivée des nouvelles technologies, la mondialisation de l’information, le foisonnement de terminologies différentes sur la Toile et la nécessité de produire des traductions dans des délais toujours plus courts et à moindres coûts, le terminologue occupe plus que jamais une place de premier plan au sein des services de traduction d’entreprise ou des cabinets de traduction, notamment en raison de sa formation, de sa rigueur et de sa polyvalence.

Un langagier des plus polyvalents

Depuis l’entrée en scène des outils d’aide à la traduction, des mémoires de traduction et des logiciels de traduction automatique (TA) ou neuronale, en plus de ses activités traditionnelles, le terminologue s’est vu confier, selon son expérience, sa formation et la taille de l’entreprise où il travaille, les tâches suivantes :

  • la gestion documentaire;
  • l’uniformisation de la terminologie dans le cadre de mandats particuliers;
  • la rédaction de bulletins ou de capsules linguistiques ou terminologiques, de protocoles de rédaction (protocoles épistolaires, entre autres);
  • l’évaluation et la gestion des outils d’aide à la traduction ou d’extraction terminologique;
  • la mise en place et la gestion de bases de données terminologiques;
  • la gestion de chantiers terminologiques (p. ex., projets de l’Office québécois de la langue française, du Bureau de la traduction, d’entreprises privées ou de sociétés publiques et parapubliques, notamment Hydro-Québec, Domtar, CN, CP et Air Canada);
  • la production de glossaires et de lexiques (p. ex., TSX).
  • la prestation de services-conseils aux professionnels de la langue comme aux non-langagiers;
  • en collaboration avec les spécialistes d’un domaine particulier, la création de néologismes pour nommer et définir de nouveaux concepts (p. ex., dans les domaines de l’intelligence artificielle et de toute avancée technologique);
  • le contrôle de la qualité des textes et des traductions sur le plan terminologique.

Enfin, il n’est pas rare qu’un terminologue devienne gestionnaire de projets ou fasse partie de comités interentreprises de terminologie ou de comités de normalisation terminologique à l’échelle nationale, le Conseil canadien des normes par exemple, ou internationale, notamment l’Organisation internationale de normalisation.

Des mythes à déboulonner

 
Le travail du terminologue n’est pas essentiel…

Plusieurs chefs d’entreprises ou de cabinets de traduction ne voient pas encore l’utilité du terminologue, car ils ne saisissent pas bien la portée de son rôle. Bien sûr, peu de terminologues de formation exercent aujourd’hui la profession comme dans les années 1970, époque des grands chantiers terminologiques. Toutefois, la très grande majorité de ceux qui sont en poste font réaliser des économies d’échelle aux entreprises ou aux cabinets en enrichissant et en mettant à jour des banques de données, ce qui assure la qualité et l’uniformité de la terminologie. Ils permettent également aux traducteurs comme aux rédacteurs de produire rapidement des documents plus justes, les recherches étant faites à l’extérieur des processus de traduction et de rédaction.

Plus précisément, les terminologues facilitent la prise de décisions linguistiques en recommandant l’emploi des termes appropriés; ce faisant, ils aident à l’uniformisation des textes et veillent, principalement en cabinet de traduction, à l’utilisation de la terminologie privilégiée par chaque client. Ils agissent souvent comme personnes-ressources auprès de ces clients et comprennent leurs besoins linguistiques et terminologiques. Les terminologues favorisent donc une meilleure productivité chez les traducteurs et contribuent à accroître la rentabilité du cabinet ou de l’entreprise.

Les logiciels de TA et les mémoires de traduction évitent l’embauche de terminologues…

Dans les faits, les logiciels de TA et les mémoires de traduction nécessitent l’intervention de professionnels langagiers, notamment celle d’un terminologue, pour assurer l’exactitude et la pertinence du contenu et l’uniformité terminologique des documents.

Comme de nombreuses personnes utilisent ces outils au sein d’une même organisation, il est essentiel d’en gérer le contenu et de valider les unités terminologiques afin de garantir la cohérence des traductions et l’emploi de la terminologie appropriée pour un client donné ou pertinente dans un domaine particulier.

Exemple :

Le terme « claim », dans le secteur de l’assurance : « réclamation » dans le domaine de l’assurance responsabilité civile ou de biens; il s’agit toutefois d’un anglicisme dans les autres branches de l’assurance. On utilisera les équivalents suivants en assurance de personnes : « demande de prestations » (assurance invalidité), « demande de prestation » (assurance vie) et « demande de règlement » (assurance pour soins médicaux ou dentaires et générique).

Pour les clients d’un cabinet, il est rassurant de savoir qu’un être humain – et non un outil d’aide à la traduction ou un logiciel de traduction automatique – est responsable de la terminologie utilisée dans ses documents.

Le nouveau visage du terminologue

Jusqu’à la fin des années 1980, il était possible d’accéder à des programmes universitaires de deuxième cycle spécialisés en terminologie. À l’époque, de nombreuses entreprises privées ainsi que des sociétés publiques et parapubliques embauchaient des terminologues de formation ou des traducteurs passionnés par la terminologie et la recherche. La profession de terminologue a cependant perdu son attrait auprès des étudiants avec la fermeture de nombreux services de traduction, l’arrivée des outils d’aide à la traduction et des mémoires de traduction, l’accès gratuit aux grandes bases de données terminologiques (entre autres, TERMIUM, GDT, ONTERM) et la création d’Internet.

Depuis quelques années, toutefois, on constate que la profession gagne de nouveau en popularité et que de plus en plus d’étudiants en traduction s’intéressent à la terminologie ainsi qu’aux théories et aux méthodes qui la sous-tendent. Les terminologues des dernières années sont essentiellement des traducteurs en début de carrière qui, ayant bénéficié d’un enseignement dans la discipline à l’intérieur de leurs études, sont au fait des plus récentes avancées en matière de traitement des données terminologiques et qui ont découvert que le travail de terminologue répond davantage à leurs aspirations professionnelles.

Pour répondre à la demande grandissante, huit établissements d’enseignement canadiens – la plupart situées au Québec – offrent aujourd’hui des cours de terminologie dans le cadre de leur programme de traduction : l’Université Concordia, l’Université McGill, l’Université de Montréal, l’Université Laval, l’Université de Sherbrooke, l’Université du Québec en Outaouais, l’Université du Québec à Trois-Rivières et l’Université d’Ottawa.

  1. Rondeau, Guy, Introduction à la terminologie, 2e éd., Gaétan Morin, Chicoutimi, Canada, 1984. 238 p.

Claude Brodeur est conseillère, Services langagiers, chez Willis Towers Watson.
ClaudeBrodeur


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