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Le cinéma pornographique au Québec : mettre à nu le rapport entre original et traduction

La langue de la pornographie évolue aussi rapidement que l’écriture de ses magazines, la production de son cinéma et, aujourd’hui plus que jamais, sa consommation dans Internet. La pornographie, à la fois omniprésente et marginalisée, a des pratiques linguistiques bien à elle et fait appel à ses propres professionnelles1 du langage : écrivaines, traductrices, adaptatrices, actrices de doublage, rédactrices, réviseures et gestionnaires de contenu web. En raison de son caractère transgressif, la pornographie est un produit culturel méconnu et peu documenté méritant d’être étudié. Au Québec comme ailleurs dans le monde, la traduction joue un rôle essentiel dans sa production et sa diffusion.

Par Éric Falardeau et Dominique Pelletier

Dans les années 1960, 1970 et 1980, bon nombre de cinéastes pornographiques enregistraient leurs scènes de sexe en plan muet et ajoutaient le son à l’étape de la postproduction. En plus d’échapper à certaines contraintes techniques et budgétaires, ils pouvaient ainsi filmer des scènes entières sans coupures inutiles, en employant plusieurs caméras ou en effectuant le montage à l’intérieur même du plan (nombreux recadrages, caméra à l’épaule, zoom avant/zoom arrière). Cette méthode permettait également de mettre facilement l’accent sur les voix ou la musique et de raffiner les effets du montage, notamment ceux des gros plans, dans le produit final.

La traduction intralinguistique

Comme l’élaboration d’une trame sonore était à l’époque très coûteuse, les pornographes misaient sur la simplicité par souci d’économie. Ils se limitaient la plupart du temps à trois pistes : la musique, les dialogues et les effets sonores. Cela explique en partie la souvent piètre qualité du son dans les films X. Dans son Film Maker’s Guide to Pornography2, le renommé pornographe Steven Ziplow explique qu’il est inutile de s’attarder sur l’enregistrement du son en même temps que sur celui de l’image, parce que le son est en général meilleur en postproduction et que les voix y sont plus faciles à mixer avec la musique. Selon Ziplow, si ce travail est bien fait, personne ne se rendra compte qu’il s’agit de doublage.

En raison de la pratique qui consiste à doubler systématiquement les films pornographiques peu importe la langue dans laquelle ils sont tournés, la traduction intralinguistique occupe une place importante dans cette industrie. Mais l’arrivée des caméscopes semi-professionnels au début des années 1980 change la donne. Il est désormais possible d’enregistrer le son à même la bande, et ce, pour de plus longues périodes qu’avant. La technologie n’a cependant pas tout à fait mis fin à l’enregistrement sans son, toujours en usage dans certaines productions.

Le doublage pornographique interlinguistique

Si le cinéma vise à accrocher la spectatrice par la paupière, le doublage cherche à l’attraper par l’oreille. En matière de pornographie, l’esthétique de l’image n’est pas tout; le son et le langage ont une part importante à jouer dans le résultat final. En conséquence, pour exciter davantage le public, on amende la trame sonore. On ne traduit ainsi pas seulement des mots, mais des voix, des sons, une ambiance. Les sons du sexe doivent séduire : les dialogues sont traduits soit pour laisser libre cours à l’imagination, soit pour donner une impression de réalisme, selon le courant cinématographique dont se réclame la cinéaste. Mais peu importe la tradition, la visée reste la même : améliorer la qualité de l’original.

Les types de doublage interlinguistique varient selon le genre de pornographie, la maison de production, la région et parfois même les actrices choisies par la cinéaste. Certains doublages s’éloignent des dialogues d’origine, d’autres transforment la voix des personnages ou inscrivent ceux-ci dans un contexte géographique ou social différent de l’original. Dans les productions doublées au Québec, comme À la recherche des chattes canadiennes (V.O. Northern Exxxposure: In search of Canadian beaver, Shawn Ricks 1994), on tente en général de limiter la variation linguistique et les accents, de même que les expressions et termes québécois au profit d’un français artificiellement international3, bien que plusieurs actrices conservent, par choix ou malgré elles, leur accent, leurs locutions et leur lexique.

La traduction comme tremplin de la production

Avant les années 1990, les films pornographiques dont la Régie du cinéma du Québec (RCQ) autorisait la distribution étaient uniquement des films étrangers doublés ailleurs qu’au Québec (principalement en France) ou offerts seulement dans la langue originale – la majorité d’entre eux4. On présupposait alors que la compréhension des dialogues était secondaire à l’expérience érotique du public. Selon les statistiques de la RCQ, seulement 70 films étrangers distribués en vidéo ont été doublés en français entre 1980 et 1995, dont 27 versions originales en italien, 24 en anglais et 19 en allemand.

C’est grâce à la popularisation du cinéma érotique, avec des émissions comme Bleu Nuit, diffusée à la chaîne télé TQS de 1986 à 2007, que l’industrie du doublage pornographique s’est subséquemment développée au Québec. Selon Falardeau et Laperrière,

[l]es années quatre-vingt-dix ont vu les États-Unis prendre d’assaut le marché de la vidéo érotique destinée à la location et à la télévision. […] Le glissement d’une programmation majoritairement axée sur les titres européens à une production nord-américaine correspond à cette nouvelle réalité. Le doublage a donné un cachet particulier à ces œuvres aux titres et répliques désopilantes, gracieuseté de traductions inventives5.

Cette soudaine croissance de la traduction et de la diffusion de films érotiques et pornographiques, marquée également par une augmentation des sorties en vidéo, a ouvert la porte à l’autorisation de production locale sur le marché. En 1994, la RCQ accorde une licence à 7 longs métrages québécois, qu’on trouvera sur les étagères aux côtés de 180 parutions étrangères. De ces films, Putain de chômage (Daniel Ménard, 1993), long métrage indépendant d’une qualité discutable, même pour l’époque, est considéré par plusieurs comme étant officiellement le premier film pornographique québécois. Avant l’arrivée de ces productions légales, les films X locaux étaient distribués par l’entremise de réseaux parallèles (annonces classées, magazines échangistes, etc.).

Parmi les productions marquantes des débuts de la pornographie québécoise, on trouve également Sex Fan Club (Ron King, 1994), Les pipeuses de l’entrepôt (Ron King 1994), Montréal est une ville ouverte (Mr. White 1996) et Quebec Sexy Girls 1 et 2 (Stéphane Chouinard, 1995; Christian Larouche, 1995). Bien qu’ils soient produits fièrement au Québec, ces films ne séduisent pas le public pour autant. Dans un article publié en 1994 dans le mensuel pour adultes Québec Érotique (qui n’existe plus aujourd’hui), on précise que,

selon [Stan, propriétaire du club vidéo Sexe-O-Choix], [ces films] sont de mauvaise qualité, n’offrent que peu d’action aux clients qui sont habitués à beaucoup plus. Les histoires prennent trop de place, les explications sont trop longues. Ils ennuient les clients en mal d’action6.

Le genre pornographique québécois de cette époque s’inspire du cinéma étranger et des productions clandestines qui l’ont précédé. Les premiers pornographes québécois s’appuient à la fois sur le son enregistré par les caméscopes et sur la postproduction, ajoutant de la musique aux scènes de sexe, selon la tradition. La pornographie québécoise présente cependant ses propres particularités culturelles. On y aborde notamment des thèmes comme la précarité financière et la santé des travailleuses du sexe (Putain de chômage) ou la vie post Révolution tranquille, alors que religieuses, démons, corruption et criminalité se côtoient dans un décor de neige, d’églises et de ruelles sombres (Montréal est une ville ouverte).

L’industrie pornographique québécoise produit aussi des films en langue anglaise destinés au marché international. Ils sont rarement doublés pour le public d’ici, ce qui fait du film Les jeunes québécoises (V.O. The Young Quebecers, Claudio Castravelli, 1979), produit en anglais et doublé au Québec, à la fois un précurseur et une exception.

La suite de l’histoire

La traduction audiovisuelle pornographique, qu’elle soit intralinguistique ou interlinguistique, gardée très active notamment par l’obligation qu’ont les câblodistributeurs et les chaînes de vidéo sur demande de doubler le contenu étranger qu’elles programment, a eu une grande influence sur la production de cinéma pornographique au Québec. De fait, c’est en grande partie grâce au développement de l’industrie du doublage érotique et pornographique québécois que la production locale tient aujourd’hui sa part du marché aux côtés de films traduits et étrangers.

  1. Afin d’alléger le texte, le féminin est utilisé comme genre générique et donc inclut le masculin.
  2. Ziplow, Steven. The Film Maker's Guide to Pornography. New York : Drake Publishers, 1977.
  3. von Flotow, Luise. « When Hollywood Speaks ‘International French’: The Sociopolitics of Dubbing for Francophone Québec ». Quebec Studies, vol. 50, 2009 : 27-45.
  4. Les productions québécoises étaient illégales à l’époque.
  5. Falardeau, Éric et Laperrière, Simon (Dir.). Bleu Nuit : Histoire d’une cinéphilie nocturne. Montréal, Éditions Somme Toute, 2014 : 36.
  6. Gervais, Pierre. « Vidéo XXX : Derrière le rideau ». Québec Érotique, vol. 1, no 2, octobre 1994 : 7-10.

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