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Le bilinguisme et la traduction au Nouveau-Brunswick

Quel rôle joue la traduction pour la minorité linguistique francophone?

Par Matthieu LeBlanc

Quiconque pense au Nouveau-Brunswick pense non seulement à ses plages, mais aussi à son bilinguisme officiel. Et quiconque pense au bilinguisme officiel pense à la traduction. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on associe le Nouveau-Brunswick au bilinguisme anglais-français et, partant, à la traduction. Mais quel rôle, au juste, est dévolu à la traduction dite pragmatique au Nouveau-Brunswick? De quelle manière s’insère-t-elle dans les processus de communication? Et, surtout, vers quelle langue se pratique-t-elle le plus souvent? Sans la traduction, le gouvernement du Nouveau-Brunswick serait-il en mesure de respecter ses obligations en matière de langues officielles, notamment envers la minorité linguistique francophone? 

La situation sociolinguistique du Nouveau-Brunswick : quelques repères et données

C’est en 1969 que le Nouveau-Brunswick adopte sa première Loi sur les langues officielles, qui proclame l’anglais et le français langues co-officielles de la province. Une nouvelle loi, actualisée, est adoptée en 2002. En 1981, l’Assemblée législative adopte la Loi reconnaissant l’égalité des deux communautés linguistiques officielles au Nouveau-Brunswick, laquelle reconnaît l’égalité des communautés linguistiques anglophone et francophone. En 1982, le Nouveau-Brunswick fait enchâsser certains droits linguistiques dans la Charte canadienne des droits et libertés, et en 1993 la Charte est modifiée pour inclure les principes énoncés dans la Loi reconnaissant les deux communautés linguistiques officielles du Nouveau-Brunswick. Ainsi, les francophones bénéficient de certaines protections et garanties rendues possibles grâce aux lois susmentionnées. Par exemple, la Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick renferme des dispositions sur les débats et les travaux de l’Assemblée législative, les actes législatifs, l’administration de la justice, les communications avec le public, les services de police, les services de santé, les municipalités et les commissions de services régionaux. La Loi reconnaissant l’égalité des deux communautés linguistiques officielles du Nouveau-Brunswick, pour sa part, comporte des dispositions sur la reconnaissance de la communauté linguistique française et la communauté linguistique anglaise, une première dans l’histoire de ces communautés. Le document se veut avant tout l’expression d’une volonté affirmative de l’égalité culturelle, éducative et sociale de ces deux communautés. Il importe également de mentionner que la Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick (2002) a prévu la création du poste de commissaire aux langues officielles. Ce sont là des protections non négligeables pour les membres de la communauté linguistique minoritaire, certes, mais il demeure que les acquis continuent à être remis en question par certains et que, par conséquent, une vigilance continue s’impose.

Un bilinguisme asymétrique

Si l’on s’en tient aux données du recensement de 2016, 64,8 % des Néo-Brunswickois ont déclaré avoir l’anglais comme langue maternelle, contre 31,9 % pour le français. Les autres langues confondues comptent pour 3,3 % de la population. Le français a, au cours des 15 dernières années, connu un léger recul (-1,4 %). Contrairement à la croyance répandue, les Néo-Brunswickois ne sont pas tous bilingues… Si la majorité des francophones (72,1 %) sont bilingues (anglais-français), en revanche seule une minorité d’anglophones (15,4 %) peuvent en dire autant. On assiste ainsi à une réelle asymétrie, en ce sens que le bilinguisme individuel demeure en quelque sorte le propre des francophones. Certes, les francophones du Nouveau-Brunswick ont tout de même, au fil des années, réalisé d’importants gains sur les plans social, économique et institutionnel, notamment grâce à la création d’institutions francophones (système scolaire homogène, réseau de collèges communautaires, université, régie de santé, médias, etc.), d’une part, et aux protections et garanties précitées, d’autre part. Il n’en demeure pas moins que le « fardeau » du bilinguisme repose en bonne partie sur les francophones qui, souvent, se voient contraints d’apprendre la langue de la majorité. Se pose ainsi la question du rôle de la traduction dans un tel contexte.

Le rôle de la traduction pragmatique au Nouveau-Brunswick 

Il va sans dire qu’une province officiellement bilingue doit, pour répondre à ses obligations linguistiques, avoir recours à la traduction. Le Bureau de traduction du gouvernement du Nouveau-Brunswick traduit, bon an mal an, quelque 12 millions de mots. Il compte à l’interne une quarantaine d’employés, pour la plupart des traducteurs et interprètes, puis a recours à un grand nombre de fournisseurs. Du côté du privé, le grand cabinet Lionbridge a un important bureau à Moncton. À cela s’ajoutent plusieurs petites entreprises de traduction et un important bassin de traducteurs et interprètes indépendants. Du côté de la formation, l’Université de Moncton propose depuis 1972 un programme de baccalauréat spécialisé en traduction (anglais-français).

Fait intéressant, la très grande majorité des textes à traduire sont de l’anglais vers le français. Dans la fonction publique provinciale, les fonctionnaires n’ont pas encore le « droit » de travailler dans la langue officielle de leur choix, la province n’ayant jamais inscrit dans la Loi sur les langues officielles des dispositions à cet égard. Ainsi, plus de 90 % des textes produits à l’interne sont rédigés en anglais, et cela même si une bonne proportion des fonctionnaires ont pour langue maternelle le français. Il se trouve donc que la traduction devient en quelque sorte le principal moyen par lequel le gouvernement répond à ses obligations linguistiques. Autrement dit, la grande majorité des publications qui émanent de l’appareil provincial sont des traductions de l’anglais. Il y a donc du travail pour les traducteurs francophones! Mais c’est une arme à double tranchant : si l’on traduit presque uniquement vers la langue de la minorité francophone, cela veut dire que le français n’est presque jamais utilisé comme langue d’expression, comme langue de travail… La traduction, somme toute, contribue à masquer les inégalités entre les langues et les locuteurs.

Le paradoxe de la traduction vers la langue minoritaire

La situation quelque peu paradoxale dans laquelle se trouve le Nouveau-Brunswick n’est pas sans soulever des questions sur la vitalité du français dans certaines sphères de la société1. Outre les institutions dites francophones (écoles publiques, université, collèges, régies de santé), très peu de milieux font un usage systématique du français comme langue de travail. Si la situation est quelque peu différente dans les régions plus francophones de la province — le nord-est et le nord-ouest, notamment —, en revanche dans les régions plus bilingues (le sud-est et la région de Fredericton, p. ex.), c’est l’anglais qui domine largement en milieu de travail. C’est donc la traduction qui, à elle seule, donne au français presque toute sa visibilité et qui en assure la vitalité. En introduisant des modèles (terminologie, phraséologie), elle participe en quelque sorte à l’aménagement du français. Toujours est-il que la visibilité et la vitalité du français ne peuvent pas — et ne doivent pas… — exister uniquement par le truchement de la traduction; on ne peut pas se contenter d’un « bilinguisme de traduction ». C’est ainsi que, pour arriver à un meilleur équilibre, il faudrait que le français soit davantage langue d’expression dans l’administration provinciale, ce qui ne pourra se réaliser que par l’adoption de mesures législatives audacieuses, notamment la reconnaissance, dans la Loi, des deux langues officielles comme langues de travail. C’est là une demande qui a été réitérée par le Commissariat aux langues officielles du Nouveau-Brunswick et par la société civile acadienne (Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick, notamment).

On sait déjà que le français est, au Nouveau-Brunswick, comme dans l’ensemble de l’Acadie, une réelle langue d’expression, dans toutes ses variétés, dans le domaine des arts et de la culture, notamment. Pour qu’il puisse continuer à s’épanouir et à prendre la place qui lui revient, par contre, il importe qu’il devienne langue d’expression, et donc langue de travail, dans toutes les sphères de la société, en commençant par nos institutions. Car si, au Nouveau-Brunswick, la traduction représente un moyen important par lequel on donne une visibilité au français, il ne faudrait pas, en revanche, qu’elle soit la seule et unique mesure d’aménagement linguistique de la langue de la minorité.

1. Pour en savoir plus sur la traduction au Nouveau-Brunswick, on pourra prendre connaissance des travaux de Lise Dubois, qui y a consacré sa thèse de doctorat :

Dubois, Lise (1999). La traduction officielle au Nouveau-Brunswick : sa place et son rôle, thèse de doctorat en linguistique, Université Laval, 290 p. 

Matthieu LeBlanc est vice-doyen de la Faculté des arts et des sciences sociales et professeur titulaire au Département de traduction et des langues à l’Université de Moncton.


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