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La rétroaction, génératrice d’émotions diverses

Même si on sait que pour apprendre, il faut commettre des erreurs, il n’est pas toujours évident d’accepter une rétroaction. On ignore toutefois souvent que donner cette rétroaction peut être tout aussi difficile. C’est la raison pour laquelle la confiance réciproque, le respect et le souhait de livrer un texte correct, fluide et naturel, issue du travail conjoint, doivent être au cœur de la relation traductrice-réviseure.

Par Mélina Lau

Tout commence par une pensée; notre esprit
et nos émotions sont nos seuls outils. – Raymond Charles Barker1

Aucune traductrice ne saute de joie quand une réviseure lui retourne une traduction remplie de changements. Or, pour avancer professionnellement, elle doit gérer les émotions nées du rejet, perçu ou réel, de sa traduction. Prendre du recul pour évaluer objectivement les modifications apportées à ses choix est un exercice qui demande souplesse et honnêteté envers soi-même. 

Pour réduire la force de ses éventuelles émotions négatives, la traductrice peut commencer par s’imaginer qu’elle a devant elle la traduction de quelqu’un d’autre et ainsi étudier les changements effectués avec une certaine distance. Elle sera ainsi plus à même de solliciter des précisions et de formuler des contre-propositions, au besoin. Cela l’aidera également à ne pas perdre de vue que la relation traductrice-réviseure n’est pas un rapport de subordination, mais plutôt de collégialité. En effet, après la rédactrice, la traductrice est généralement la personne qui connaît le mieux le texte et peut donc collaborer avec la réviseure pour atteindre un objectif commun : livrer la meilleure traduction possible. 

La franchise, un acte de respect

La traductrice est le plus souvent consciente du fait que la réviseure lui fournit une rétroaction pour l’aider à s’améliorer, mais son ego en prend parfois un coup. Néanmoins, une rétroaction franche est sans doute le plus grand cadeau que la réviseure puisse donner à la traductrice, même quand cette dernière perçoit les commentaires comme une remise en cause de son travail. 

Selon Mark Leary, professeur de psychologie et de neurosciences à l’Université Duke : « Le fait que le rejet suscite systématiquement de fortes réactions émotionnelles suggère que l’acceptation et le rejet ont été des enjeux adaptatifs importants tout au long de l’évolution humaine2 » [notre traduction]. Étant donné qu’accepter un rejet perçu va à l’encontre de l’instinct de survie de la plupart des êtres humains, la première réaction face à la situation risque d’être plus viscérale que raisonnée. En effet, beaucoup d’entre nous éprouvent un besoin profond d’être aimés de nos semblables, besoin vital d’un point de vue évolutionniste puisque, à l’époque de la préhistoire, l’ostracisation était synonyme de condamnation à mort. Le rejet d’un travail réalisé avec soin et au mieux des connaissances de la traductrice pourrait ainsi s’apparenter pour elle à une attaque directe.

En revanche, la traductrice qui considère la traduction comme une activité collaborative ne se laissera pas aveugler par son ego. Elle n’hésitera pas à demander de l’aide non seulement à la réviseure, mais aussi à ses collègues qui travaillent dans sa langue cible et à celles qui traduisent dans sa langue source. Elle évitera ainsi de passer des heures à effectuer des recherches infructueuses. Elle s’assurera également de faciliter le travail de la réviseure, notamment en indiquant soigneusement ses sources pour que la réviseure n’ait pas à refaire les recherches.

C’est qu’elle reconnaît que la position de la réviseure n’est pas nécessairement plus confortable que la sienne propre : il est en effet délicat d’assumer le rôle d’évaluatrice, étant donné notamment que la révision n’est pas une science exacte. À long terme, cependant, la réviseure qui résiste à l’envie de tourner autour du pot et qui donne l’heure juste à la traductrice contribuera à cultiver une relation fondée sur la confiance et le respect.

Dans cette optique, la traductrice empathique se mettra dans la peau de la réviseure et comprendra le fait que certaines réviseures font parfois des changements pour « se sentir utiles3 ». Elle acceptera aussi qu’il vaut mieux modifier en cas de doute plutôt que d’avoir à réparer les pots cassés. Par ailleurs, cette traductrice gardera toujours à l’esprit qu’elle ne peut pas contrôler les autres, mais qu’elle peut maîtriser ses propres émotions. Elle ne se laissera donc pas ébranler par la critique et cherchera continuellement à s’améliorer, en s’inspirant des paroles de Nelson Mandela : « Aucun de nous, en agissant seul, ne peut atteindre le succès4. »

Avide de connaissances et passionnée par la transmission du savoir, Mélina Lau est traductrice chez Cartier et Lelarge et membre du comité éditorial de la revue ellipse


1) Barker, Raymond Charles (2011 [1968]), The Power of Decision, New York, TarcherPerigee, 224 p.

2) Leary, Mark R., « Emotional responses to interpersonal rejection », Dialogues in Clinical Neuroscience [En ligne], vol. XVII, no 4, décembre 2015, consulté le 16 février 2022, URL : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4734881/

3) Allman, Spencer, « Acknowledging and Establishing the Hierarchy of Expertise in Translator-Reviser Scenarios as an Aid to the Process of Revising Translations », University of Birmingham [En ligne], 2007, consulté le 16 février 2022, URL : https://www.birmingham.ac.uk/documents/college-artslaw/cels/essays/translationstudiesdiss/allmandissertation.pdf, p. 26

4) Discours d’investiture, 10 mai 1994.


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