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Réflexion


La formation en traduction à l’heure de la TA

Si vous vous demandez dans quelle mesure les logiciels de traduction automatique gratuits accessibles au grand public influent sur les programmes de formation en traduction, vous n’êtes pas un cas isolé. Toutefois, cette question épineuse fait rarement l’objet de discussions ouvertes. 

Par Valérie Florentin, traductrice agréée 

Les logiciels de traduction automatique posent un grand nombre de problèmes, notamment eu égard à la propriété intellectuelle. Faut-il dès lors interdire leur utilisation au cours de la formation? Plusieurs se rangent à cette opinion, au motif qu’il faut bien apprendre à marcher avant de savoir courir, mais dans les faits l’interdiction est presque impossible à faire respecter, d’autant plus que les logiciels de traitement de texte comprennent des fonctions de correction et que certains autres logiciels spécialisés en correction grammaticale sont acceptés, alors qu’ils aident également à produire de meilleurs textes, ou minimalement à commettre moins d’erreurs de langue. Pourquoi alors interdire certains logiciels et pas d’autres? Souhaite-t-on ainsi ralentir l’évolution technologique ou y a-t-il d’autres raisons plus complexes?

Quoi qu’il en soit, tenter d’interdire les logiciels est vraisemblablement une cause perdue. En effet, il a été démontré que la nouvelle génération se sert des logiciels gratuits pour une foule de raisons, notamment pour vérifier la traduction d’un mot (plutôt que de consulter un dictionnaire) ou pour valider son travail (et elle compare alors son texte à celui proposé par l’outil)1. Est-il alors concevable d’interdire des outils qui sont devenus de véritables aides à la traduction? 

De plus, sous quel prétexte interdire ces logiciels dans un contexte éducatif qui privilégie l’enseignement significatif, c’est-à-dire représentatif de la réalité professionnelle? Bien entendu, il demeure possible d’affirmer que le recours à un logiciel pour accomplir le travail scolaire s’apparente à un manquement à l’éthique intellectuelle, et toutes les universités ont un règlement à ce sujet, mais encore faut-il pouvoir prouver hors de tout doute raisonnable que le texte a été traduit par une machine et non par l’étudiante… Il s’agit d’un long processus qui peut mener à des sanctions très sévères, trop peut-être à une époque où notre métier s’automatise. D’autres s’inquiètent aussi que des finissantes qui auraient compté sur l’outil toute leur scolarité se trouvent dépourvues de compétences nécessaires sur le marché du travail, une préoccupation légitime dans certains domaines où la propriété intellectuelle prime. Cependant, même dans ces domaines, les logiciels de traduction automatique ont récemment fait leur entrée sous une forme payante censée garantir la confidentialité des données.   

Les nouvelles approches pédagogiques devraient reposer sur l’apprentissage de la responsabilité professionnelle. Ainsi, enseigner, par exemple, les dangers de publier sur Internet un texte émanant d’un client semble être un argument plus convaincant, tout comme présenter les obstacles éthiques à une telle pratique. Est-il raisonnable de demander à notre clientèle de payer pour une traduction alors que le service rendu est de la postédition? S’il existe un tarif dégressif applicable en cas de recours à une mémoire de traduction, ne faut-il pas appliquer au minimum un tarif dégressif pour de la postédition? Pouvons-nous décemment nous prétendre les autrices d’un texte que nous avons simplement postédité? Qu’en est-il de l’empreinte écologique du recours à de tels logiciels? Il est aussi possible d’envisager une critique de l’outil même puisque de nombreux biais latents (sexisme et racisme en tête) ont été soulignés au cours des années2, 3

De plus, ces questions ouvrent la porte à une analyse critique des outils disponibles puisqu’elles se posent tout autant pour le recours aux mémoires de traduction : si nous travaillons régulièrement avec une clientèle qui ne nous a pas fourni de mémoire de traduction initiale mais que nous en avons établi une, devons-nous appliquer un rabais pour les phrases qui figurent dans notre mémoire personnelle? Quelle est l’empreinte écologique des recherches sur Internet? Quels biais n’avons-nous pas remarqués dans les logiciels d’usage courant ou quels biais avons-nous remarqués sans oser les signaler? 

Alors, faut-il interdire ou éduquer? La question demeure valide, mais l’interdiction a fait son temps, sauf peut-être pour les examens papier-crayon en classe, qui ne sont toutefois plus du tout représentatifs de la réalité professionnelle. L’autrice de ces lignes a, pour sa part, pris position sur la question : depuis 2021, les aspects éthiques font l’objet de discussions en classe et les étudiantes doivent ajouter une note après les phrases qui ne sont pas d’elles (repérées sur Internet, traduites par un logiciel, etc.) ou qu’elles n’auraient pas trouvées seules (l’entraide est permise étant donné que toute professionnelle en exercice a recours à ses collègues face à une incertitude). Les résultats positifs de cette approche font en sorte qu’aujourd’hui, ce qui était au départ une simple discussion éthique s’est transformé en module complet sur le sujet, plus détaillé, mieux argumenté. 

Valérie Florentin est traductrice autonome et chargée de cours au campus Glendon de l’Université York. 


1. Hellmich, E. A. (2021). “Machine Translation in Foreign Language Writing: Student Use to Guide Pedagogical Practice”. Alsic, 24, 1. Disponible à : http://journals.openedition.org/alsic/5705 [consulté le 8 novembre 2022].
2. Prates, M.O.R., Avelar, P.H. & Lamb, L.C. (2020). “Assessing gender bias in machine translation: a case study with Google Translate”. Neural Computing & Applications, 32, pp. 6363–6381.
3. Zou, J. et Schiebinger, L. (2018). “AI can be sexist and racist—it’s time to make it fair”. Nature, July 18, 2018. Disponible à : https://www.nature.com/articles/d41586-018-05707-8 [consulté le 8 novembre 2022]. 


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