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La déontologie en traduction, terminologie et interprétation professionnelles

Par Donald Barabé, traducteur agréé, président de l’OTTIAQ

En sociologie des professions, trois critères font consensus pour déterminer si une occupation est en fait une profession. D’abord, elle se fonde sur un savoir spécialisé; ensuite, elle nécessite une formation de haut niveau, souvent universitaire; enfin, elle préconise un idéal de service concrétisé dans un code de déontologie1. Il sera ici question du troisième élément, le code de déontologie, mais surtout de la déontologie de nos trois professions.

Si « l’éthique relève de la conscience et de la raison2 », le déontologique, lui, relève de la conscience et de l’intégrité professionnelles.

Il existe dans le monde un grand nombre d’organisations regroupant des traducteurs, interprètes et terminologues, bien que moins pour ces derniers. Elles ont en commun deux caractéristiques nous intéressant. La première est qu’elles se sont à peu près toutes donné pour mission de promouvoir et de défendre les intérêts de leurs membres. La seconde est que peu d’entre elles se sont dotées d’un code de déontologie.

L’OTTIAQ diffère de ces organisations sur trois plans. D’abord, il a été institué par les autorités publiques en vertu de la loi régissant les ordres professionnels, le Code des professions. Ensuite, à l’instar de tous les ordres professionnels – il y en 46 au Québec réglementant 55 professions –, l’OTTIAQ « a pour principale fonction d’assurer la protection du public3 » et non la promotion des intérêts de ses membres. Enfin, comme l’exige le Code des professions, l’Ordre s’est doté d’un code de déontologie « imposant au professionnel des devoirs d’ordre général et particulier envers le public, ses clients et sa profession4 ». Il vaut sans doute la peine de rappeler que, en vertu du Code des professions, le terme professionnel ne peut s’appliquer qu’aux seuls membres des ordres professionnels5.

Le code de déontologie6 de l’OTTIAQ est un document juridique énonçant les devoirs des traducteurs, terminologues et interprètes agréés, devoirs qu’ils partagent avec les quelque 400 000 membres des autres ordres professionnels. Voici les principaux :

  • art. 1 : appuyer toute mesure susceptible d’améliorer la qualité et la disponibilité des services professionnels
  • art. 3 : accepter des mandats dans les limites de ses compétences
  • art. 4 : s’abstenir d’exercer dans des conditions susceptibles de compromettre la qualité de ses services
  • art. 8 : s’acquitter des mandats conformément aux normes professionnelles et aux règles de l’art et mettre à jour ses compétences
  • art. 9 : s’acquitter de ses obligations professionnelles avec intégrité
  • art. 18 : engager pleinement sa responsabilité civile personnelle
  • art. 19.2 : sauvegarder son indépendance professionnelle

Les traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec ont les mêmes obligations en vertu du Code des professions et les mêmes devoirs en vertu de leur code de déontologie que les professionnels des autres ordres. Cependant, ils sont sans doute les seuls professionnels à avoir un double mandat de protection du public. 

Le premier mandat, de nature juridique, est commun à celui des membres des autres ordres. Il s’agit du mandat de protéger le public contre les risques de préjudice grave, irrémédiable ou difficilement remédiable de nature physique, morale, financière, matérielle ou juridique7. On comprendra que ce mandat, en traduction, vise essentiellement les textes pragmatiques8, seuls susceptibles d’entraîner de tels préjudices.

Le second mandat, de nature déontologique celui-là, est propre aux membres de l’OTTIAQ. Il s’agit de protéger la société contre l’acculturation. Bien qu’aussi fondamental que le premier, il est souvent occulté. Cela tient sans doute au fait que la notion de public est entendue dans son sens étroit de membres du public pris individuellement et le concept de préjudice, dans son sens concret. Dans les faits, public s’entend également de la collectivité formée par les personnes physiques et morales qui la composent et préjudice s’étend au tort pouvant être causé à des éléments immatériels d’une société, en l’occurrence l’identité linguistique et culturelle.

Ce mandat de protection de la société contre l’acculturation est à ce point occulté qu’aucune théorie de la traduction n’en tient véritablement compte. Il est pourtant central à l’acte traductionnel et à la notion de qualité en traduction. L’objet du présent article n’étant pas de donner une définition de la qualité, rappelons-en simplement les balises : 

  • en traduction professionnelle, le texte cible doit toujours être de qualité au moins égale à celle du texte source et devrait même souvent le surpasser, les auteurs de l’original étant rarement des rédacteurs professionnels;
  • une traduction de qualité inférieure aurait pour effet d’inférioriser le lecteur du texte cible par rapport à celui du texte source.

La seconde balise est au cœur de la protection de la société contre l’acculturation, car la traduction se fait très largement depuis une langue dite forte vers une langue qui l’est moins. La « force » d’une langue tient à la valeur et au prestige dont elle jouit9. C’est ainsi que, dans le monde, l’anglais est actuellement plus prestigieux que l’espagnol, que celui-ci l’est davantage que le bambara et que celui-là, plus que le peul.

Or, en apprentissage des langues comme en traduction, les langues fortes exportent leurs faits de langue et de culture (par ex., tournures de phrase, schèmes de pensée), alors que les langues moins fortes – dites faibles en linguistique – ont davantage tendance à importer ces mêmes faits. Il s’ensuit une certaine perméabilité des langues, conséquence de ce mouvement d’import/export. C’est ici que le mandat de protection de la société contre l’acculturation prend tout son sens.

Si nous habitons aujourd’hui le village planétaire de Marshall McLuhan, nous vivons en même temps sur une « planète de villages » qui ont tous la volonté de préserver leur identité linguistique et culturelle. Et, dans le monde universalisé et interconnecté d’aujourd’hui, les communications entre les « villages » sont incontournables. 

Le lecteur de la traduction, l’utilisateur de lexiques et le récepteur de l’interprétation sont les égaux de leurs homologues en langue source. Leur besoin de compréhension et leur souci de préserver leur langue et leur culture sont les mêmes. Les premiers ne sauraient être placés en situation d’infériorité par rapport aux seconds du fait que la forme ou le fond du message transmis est déficient. Une traduction de qualité inférieure à l’original irait à l’encontre du mandat de protection du public (individus et société).

Ainsi, une traduction erronée sur le fond risquerait de causer un préjudice au lecteur de la langue cible en raison de l’information inexacte qu’elle véhicule. Une traduction erronée dans la forme causerait un préjudice à la fois au lecteur et à la société en raison de sa non-conformité au génie de la langue et de la culture.

Nos traductions professionnelles sont lues, utilisées, publiées et répandues dans toute la société. Il en va de même de nos recherches terminologiques et de nos prestations en interprétation. Il est facile d’imaginer l’effet qu’elles auraient sur la langue et la culture si nous nous mettions à y « canceller des appointements ».

Le mandat de protéger l’identité linguistique et culturelle nous est unique au sein du système professionnel et contribue à rendre nos trois professions ô combien intéressantes. 

  1. Martineau, S., « Un champ particulier de la sociologie : les professions ». Paru dans Pour ou contre un ordre professionnel des enseignantes et des enseignants au Québec. Québec : Les Presses de l’Université Laval, 1999
  2. Pym, A., Pour une éthique du traducteur, Presses de l’Université d’Ottawa, 1997, p. 68
  3. Code des professions, art. 23, http://legisquebec.gouv.qc.ca/fr/showdoc/cs/C-26
  4. Idem, art.87
  5. Idem, par.1. c
  6. OTTIAQ, Code de déontologie, http://legisquebec.gouv.qc.ca/fr/ShowDoc/cr/C-26%2C%20r.%20270/
  7. Office des professions du Québec, Guide d’analyse préliminaire des demandes d’encadrement professionnel – Critères et processus, septembre 2018
  8. Textes « qui servent essentiellement à véhiculer une information et dont l’aspect esthétique n’est pas l’aspect dominant » (Delisle, J., L’analyse du discours comme méthode de traduction – Théorie et pratique, Éditions de l’Université d’Ottawa, 1984, p. 22)
  9. Calvet, L.-J., Pour une écologie des langues du monde, Plon, 1999

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