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La déontologie au quotidien

Par Betty Cohen, traductrice agréée

Loin de n’être qu’un grand principe, la déontologie teinte ou doit teinter toutes les activités d’un traducteur, terminologue ou interprète agréé. Voici quelques exemples concrets qui concernent essentiellement les relations avec les clients, mais débordent très vite sur les responsabilités du professionnel envers ses pairs et sa profession.

Compétences

Selon l’article 3 du Code de déontologie de l’OTTIAQ, « avant de dispenser un service professionnel, le membre doit tenir compte des limites de ses aptitudes, de ses connaissances ainsi que des moyens dont il dispose. Il ne doit pas, notamment, entreprendre des travaux pour lesquels il n’est pas suffisamment préparé, sans obtenir l’assistance ou l’information nécessaires. » Le traducteur, terminologue ou interprète agréé prend tous les jours des décisions en fonction de cet article. Il le fait tout d’abord pour des raisons économiques. Comme chacun sait, accepter un projet pour lequel on n’a pas les compétences requises coûte cher en temps du fait des recherches et lectures supplémentaires que cela exige. Il faut donc se poser la question de la rentabilité d’un tel projet avant de l’accepter. Il faut également prendre en considération la qualité globale de la traduction (sera-t-elle idiomatique et respectera-t-elle vraiment la terminologie et la phraséologie du domaine, etc.?) et la responsabilité professionnelle que cela implique. Il est évident que la question ne se pose pas de la même façon selon les langues, c’est pourquoi le Code précise « sans obtenir l’assistance ou l’information nécessaires ». Il est évident que le langagier doit faire appel à son jugement.

Secret professionnel

Qu’on soit dans l’obligation de garantir la sécurité et la confidentialité des documents ou des discours qu’on traduit est une évidence. Cette exigence est d’autant plus forte aujourd’hui que les technologies progressent avec, pour corollaire, les risques en matière de cybersécurité. Il est donc important désormais de pouvoir offrir au client la possibilité d’échanger des documents sur un site sécurisé. La plupart des clients ne s’en prévalent pas, mais le fait de l’offrir ne fait que souligner le professionnalisme du prestataire. De la même façon, l’archivage « nuagique » doit être fait avec prudence, en vérifiant les sécurités offertes par le fournisseur.

Cela dit, le secret professionnel ne s’arrête pas là. Il faut également ne rien laisser sur les bureaux, ne pas évoquer des clients ou documents avec les collègues dans l’ascenseur, éviter de travailler dans des lieux publics comme certains aiment le faire. Bref, toujours avoir à l’esprit sa responsabilité envers son client, quelle que soit la situation. Car un bris de confidentialité peut coûter extrêmement cher.

Conflit d’intérêts

Le conflit d’intérêts ou l’apparence de conflit d’intérêts peuvent également avoir de graves conséquences. Le délit d’initié est l’exemple le plus parlant pour un traducteur. Quiconque travaille dans le domaine financier sait à quel point il est facile de se dire : « Mais voyons, pourquoi refuserais-je ce contrat? Mes petits placements de traducteur n’ont certainement aucun effet sur le marché. » Détrompez-vous! S’il y a délit d’initié et enquête, et que vous êtes associé au dossier en cause, vous serez mis dans le même sac que le richissime membre de la direction. Il est donc très important de faire preuve de jugement et de peser les conséquences d’une simple apparence de conflit d’intérêts avant d’accepter un projet. 

Rémunération

Citons à nouveau notre Code de déontologie, article 24 : 

« Les honoraires sont justes et raisonnables s’ils sont justifiés en raison des circonstances et proportionnés aux services rendus. Le membre doit notamment tenir compte des facteurs suivants pour la fixation de ses honoraires :

a) son expérience; b) le temps consacré au mandat; c) la difficulté du mandat; d) l’importance du mandat; e) la responsabilité assumée; f) la prestation de services inhabituels ou exigeant une compétence ou une célérité exceptionnelles. »

Le mot magique, dans l’article 24 est « la responsabilité assumée ». En effet, nous offrons un service et non un produit, même si ce service aboutit à un livrable concret. Le contrat préparé par un avocat est un livrable concret, le rapport préparé par un travailleur social en est également un. Pour autant, personne ne met en doute le fait que ces personnes offrent un service. À ce service est rattachée une responsabilité professionnelle et c’est exactement cela que le client doit rechercher et rémunérer. Par conséquent, le discours des langagiers débutants qui disent ne pas vouloir facturer le plein tarif parce qu’ils ne sont pas expérimentés est non seulement infondé, mais il est dangereux pour eux-mêmes et pour l’ensemble de la profession. Pour eux-mêmes parce qu’en cas de problème, leur responsabilité est engagée au même titre que celle d’un traducteur chevronné. Pour la profession parce que, ce faisant, ils font une concurrence déloyale à leurs confrères et consœurs. Donc autant revenir à l’article 3 et obtenir l’assistance nécessaire. Dans la même veine, ne facturer que 25 % d’un document parce que l’on a déjà 75 % en mémoire n’a pas plus de sens, car la responsabilité porte sur l’ensemble du document. On peut, évidemment, selon le client, accepter une réduction d’honoraires, mais encore une fois, il s’agit d’une prestation de service, pas d’une traduction au poids. Et, là encore, agir de la sorte revient à se nuire à soi-même et à nuire aux autres.

Ce ne sont que quelques exemples de situations fréquentes qui font intervenir le jugement et la déontologie du langagier. Il y en a évidemment bien d’autres. C’est pourquoi, considérer le Code de déontologie comme un règlement de plus n’est pas l’attitude adéquate. Il faut plutôt l’utiliser comme un guide, car tout professionnel fait de la déontologie comme M. Jourdain faisait de la prose.

Betty Cohen est associée responsable des Services linguistiques chez PwC Canada.


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