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La complainte de la réviseure des médias

Par Danielle Jazzar, traductrice agréée

La réviseure des médias, 
Ayant révisé toute sa vie,
Se trouva fort dépourvue
Quand la traduction automatique fut venue!

Pas un seul petit texte 
Sans anglicisme ou faute de syntaxe.

Ô rage, ô désespoir! Comment réagir? Y a-t-il une solution?

Incursion dans la vie d’une réviseure de l’information confrontée aux problèmes d’écriture courants et aux logiciels en ligne de traduction automatique.

Tous les matins, la réviseure arrive dans la salle de nouvelles pleine d’entrain. Une page blanche, un jour nouveau. Un petit bonjour à l’équipe présente, déjà à l’œuvre depuis quelques heures, et la voilà qui se jette dans l’arène. 
Ouverture des pages web de l’info, des ouvrages de référence en ligne et des courriels… 15 plaintes depuis la veille! 

En effet, un texte peut avoir le plus beau des sujets et être divinement écrit, s’il y reste une mini-coquillette, il perd toute sa valeur : 
Comment se réjouir d’une (rare) victoire du Canadien si « Kovalchuk a fait une savante passe pour amassé son cinquième point en six matchs »?
Comment se révolter contre des « lobbys et des groupes qui nuise à l’intégrité du Québev »?
Comment s’inquiéter de « la frilosité des investisseurs fasse aux effets de l’épidémie de coronavirus »?
En deux temps, trois mouvements, la réviseure a redoré leur blason.

Entre-temps, l’actualité brûlante prend le dessus. Les nouvelles de dernière heure se suivent, les alertes doivent être envoyées, et notre fourmi court d’une table à l’autre pour les vérifier. 
De l’est à l’ouest du pays, des dizaines de journalistes écrivent quotidiennement des articles qui doivent être publiés à l’instant même, avant révision. Des centaines de textes sortent, relus par une petite poignée de réviseurs qui peinent à les suivre.
Le travail à la chaîne continue. Notre réviseure ratisse les textes pendant que pleuvent les coups de fil : conseils linguistiques, demandes de justification de corrections, sollicitations pour de l’aide à la traduction, et autres demandes de recherche de termes inexistants en français.
S’ensuivent les grands reportages, les révisions de sous-titrages et autres longs formats de plus de 20 pages, où les corrections sont mises dans la marge pour approbation, ou modification, par les avocats, ce qui entraînera, bien entendu, une deuxième révision.
Puis commencent les conférences de presse, en français, mais parfois en anglais. C’est là que ça se corse. 
Les textes sont truffés de citations telles que :
« L’exposition est loin d’être une qui est ordinaire, mais une exceptionnelle dans une métropole en pleine effervescence multiculturelle confrontée à plusieurs défis. »
ou
« Il y aura de plus en plus de pression sur notre port de devenir les prochains quartiers, les prochains parcs. »
ou un homme politique qui fait son mea culpa :
« Je suis un échec en tant que mari, je suis un échec en tant que père, en tant que fils, en tant que frère, en tant qu'ami ou employé. »
ou un candidat démocrate à la présidentielle américaine très satisfait de sa campagne :
« Une campagne, dont certains ont estimé qu'elle n'avait pas lieu d'être, a pris la tête de la course pour remplacer le président actuel avec une meilleure vision pour le futur. » 
Et là, c’est l’évidence : le coupable est un des logiciels gratuits de traduction automatique. La seule solution, à part renvoyer le texte pour réécriture, c’est de passer la citation dans l’autre sens, la lire en anglais et la retraduire.

Autre beau défi : traduire le président américain Donald Trump. Le moindre tweet déclenche une polémique dans toutes les salles de rédaction non anglophones du monde. 
Deux d’entre eux sont sortis du lot.
Celui qui a fait couler le plus d’encre était un tweet de colère à l’égard des Dreamers, Haïtiens, Salvadoriens et autres migrants accueillis aux États-Unis du temps d’Obama et dont Trump ne voulait plus renouveler la résidence : « Why are we having all these people from shithole countries come here? » 
Les choix de traduction de ce terme ont fait le tour du monde. L’AFP les a répertoriés dans un texte croustillant : selon les sensibilités à la vulgarité, les termes choisis allaient de « pays de merde », « pays de chiottes », « trous à merde », « trous à rat », « cul du monde », à certains termes plus fleuris, comme vukojebina, en serbe, qui veut dire « l'endroit où les loups copulent », ou un terme choisi par les Taïwanais qui veut dire « pays où les oiseaux ne pondent pas d’œufs ». 

Un autre terme a donné du fil à retordre aux journalistes et aux réviseurs quand, parlant d’une conseillère qu’il a renvoyée, Trump a tweeté : « Good work by General Kelly for quickly firing that dog! ». La salle de rédaction a choisi de traduire « dog » par « chienne », même si la réviseure, dictionnaires à l’appui, expliquait qu’il y avait glissement de sens. Les plaintes n’ont pas tardé à fuser. Le mot « chienne » est resté, mais entre guillemets, et le tweet de Trump a été affiché en anglais à côté.

Dans l’après-midi, pendant que les textes affluent, survient un petit coup de fil qui demande un « mini-travail » à faire « à temps perdu » pour « dans deux jours » : une petite formation de deux petites heures à donner à des stagiaires. Et c’est reparti. Les textes continuent à pleuvoir, et notre réviseure jongleuse équilibriste se transforme en pieuvre qui essaie tant bien que mal de colmater un matelas d’eau qui fuit de partout, en rêvant du jour où les programmes de journalisme comprendront encore plus de cours obligatoires de grammaire et d’initiation à la traduction, et où les finissants seront pratiquement eux-mêmes des réviseurs.

Et quand le soir fut venu, la réviseure exténuée entendit une petite voix lui murmurer : Vous révisiez? J’en suis fort aise! Eh bien dormez maintenant!

Mais c’est pour mieux recommencer le lendemain…
Sisyphe, quand tu nous tiens!


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