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Un ordre pas comme les autres

Donald Barabé, président de l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec nous parle de la visibilité et de la présence médiatique de l'Ordre, de ses rapports avec les autres ordres professionnels et de sa position concernant la réserve d'actes.

Propos recueillis par Caroline Mangerel, traductrice agréée

Circuit : La traduction est-elle une activité professionnelle comparable  aux autres? Si c’est le cas, en quoi l'OTTIAQ est-il différent des autres ordres?

Donald Barabé : Plusieurs facteurs font en sorte que la traduction souffre d'un statut moindre par rapport à d'autres professions. Le fait que ce soit une profession à prédominance féminine contribue malheureusement à cette perception, tout comme l'association erronée du bilinguisme à la capacité de traduire.

L'OTTIAQ est un ordre à titre réservé, c'est-à-dire que ses membres ne sont pas les seuls à offrir des services de traduction au Québec. La profession n'est donc pas réglementée dans son ensemble et peut faire l'objet d'une perception négative à cet égard. Et bien entendu, la protection du public n'est pas assurée non plus pour les traductions qui sont effectuées par des traducteurs non agréés.

C. : Le Guide pour le grand public précise que « L’OTTIAQ vise également à favoriser le rayonnement des professions langagières qu’il représente en assurant leur valorisation auprès des publics concernés, en faisant la promotion des compétences de ses membres et en encourageant l’utilisation de leurs services auprès des organismes publics et privés, des entreprises ainsi que des particuliers1. » Parlez-moi de la présence médiatique de l'Ordre. Comment la campagne publicitaire des dernières années s'inscrit-elle dans cette volonté de faire connaître au public l'existence et l'importance d'un ordre professionnel?

D. B. : L'Office des professions nous a fait remarquer que l’OTTIAQ n’est pas très présente dans les médias pour se prononcer sur les enjeux qui le concernent. C'est en grande partie en réaction à cette constatation que nous avons lancé la campagne publicitaire qui a débuté en 2016, avec les panneaux au centre-ville de Montréal, les capsules vidéo avec Vincent Graton et les bannières pour courriel, entre autres.

Nous avons aussi pour objectif d'augmenter les effectifs de l'Ordre. En augmentant la visibilité de l'OTTIAQ, nous espérons attirer de nouveaux membres, notamment de la relève, et c'est d'ailleurs pourquoi nous avons formé un comité des jeunes de moins de 35 ans.

De plus, dès qu’il est question de protection du public, l’OTTIAQ doit se prononcer sur certaines questions linguistiques. Il est de notre responsabilité de prendre position dans l'espace public. Je pense par exemple aux erreurs de traduction qui peuvent nuire aux consommateurs. Nous nous assurons de publier un avis dans les médias chaque fois que ce type d'événement est porté à notre attention. Cela permet en outre à l'Ordre de s'associer favorablement à la qualité de la langue et au professionnalisme en ce qui concerne la traduction.

C. : Quel est le rôle de l'OTTIAQ par rapport aux autres ordres, pour la question de la traduction?

D. B. : Les autres ordres n'ont aucune obligation d'avoir recours à des traducteurs agréés. Mon prédécesseur Réal Paquette y faisait allusion récemment dans une lettre ouverte, soulignant qu'il était « assez paradoxal que le gouvernement du Québec ait créé il y a 25 ans un ordre de traducteurs, terminologues et interprètes agréés (OTTIAQ) dont l’unique mandat, à l’instar des autres ordres professionnels, est d’assurer la protection du public, mais qu’il ne s’oblige pas lui-même à recourir à ses membres2 ».

Plus généralement, pour tous les membres du Conseil interprofessionnel du Québec (CIQ), il y a une responsabilité personnelle engagée par les professionnels lorsque leurs textes sont traduits. Par conséquent, si un comptable traduit son propre texte, par exemple, il devrait être responsable de cette traduction. Cette situation à elle seule devrait suffire à convaincre les autres ordres de faire appel à des traducteurs agréés. Certains en comprennent déjà la nécessité mais c'est loin d'être systématique.

C'est dans ce contexte que l'OTTIAQ a déposé à l'Office des professions du Québec (OPQ) un mémoire intitulé Demande de modernisation du champ d’exercice des traducteurs, terminologues et interprètes agréés et de réserve d’activités professionnelles en traduction.

C. : Vous avez été responsable du Comité sur la réserve d'actes. Pouvez-vous me parler de ce mémoire? Où en est-il?

D. B. : Il a été déposé en mars 2016. Il demande d'une part la modernisation des champs d’exercice des trois professions, champs qui se retrouvent dans le Code des professions à l’article 37, soit la traduction, l’interprétation et la terminologie, et d'autre part la réserve d’actes professionnels pour les traducteurs agréés pour certains domaines, comme la traduction législative. La traduction erronée et la certification d’une traduction erronée de certains documents peuvent entraîner un préjudice grave ou irrémédiable, et les traducteurs agréés possèdent les connaissances, compétences et habiletés spécialisées permettant d’éviter ce genre de préjudice.

L'OPQ a décrété un embargo à partir du moment où il a reçu le mémoire. C'est pour cette raison que nous n'avons pas pu en dire plus que l'information déjà diffusée entre autres dans des numéros antérieurs de Circuit. Nous ne pouvons divulguer ni la teneur exacte de nos demandes, ni le justificatif de la position de l'Ordre. Quand l’embargo sera levé, les membres pourront prendre connaissance des demandes de l’Ordre, notamment quels sont les champs d’exercice qui doivent être modernisés. À titre d'exemple, l'OTTIAQ a fait son entrée dans l'OPQ en 1992, avant Internet! Bien des choses ont changé depuis dans le quotidien de notre profession.

On ne sait pas quand cet embargo sera levé, mais j’ai bon espoir que ce soit pour bientôt. Chose certaine, notre demande suit son cours.

C. : Qu'en est-il des professions de terminologue et d'interprète en ce qui a trait à la réserve d'actes?

D. B. : Pour ce qui est de l'interprétation, la situation a beaucoup changé au Québec au cours des dernières décennies. L'interprétation de conférence n'est plus l'activité principale. On compte beaucoup plus d'activité en milieu social, soit l'interprétation médicale et judiciaire ainsi que celle liée à l'immigration. Rien de cela n'est toutefois réglementé : dans le domaine médical, aujourd’hui, des enfants mineurs servent d'interprètes entre leurs parents et le personnel hospitalier, parfois même pour des diagnostics les concernant eux-mêmes. Il s'agit bien entendu d'un enjeu important de protection du public.

La demande est actuellement largement dominée par l’interprétation en milieu social. Mais il n’existe pas de diplôme, ni au niveau collégial ni au niveau universitaire, ni même de formation officielle. En effet, même si la demande existe bel et bien, le problème concerne les combinaisons linguistiques, qui ne constituent pas de masse critique permettant de justifier la création d’un cours. Par ailleurs, la plupart des interprètes communautaires travaillent à temps partiel, et il est difficile de vivre de cette seule activité. Le domaine fluctue selon les aléas sociopolitiques. C’est le problème de l'œuf et de la poule conjugué aux complexités de l'offre et de la demande.

En ce qui concerne la terminologie, soulignons déjà que le Québec est la seule région du monde où les terminologues font partie d'un ordre professionnel. Leur rôle est d'une certaine façon plus effacé par rapport au public, mais prépondérant pour tout ce qui a trait à la néologie, ce qui les lie fortement au développement des sciences et des technologies. Les terminologues jouent un rôle essentiel dans le mandat de défense de la société contre l'acculturation, qui constitue le deuxième mandat de protection du public de l'OTTIAQ. Ils occupent justement une position délicate entre la néologie, le respect de l'usage et la protection de la langue.

Pour ce qui est de la question des actes réservés, ils sont actuellement encore en réflexion.

C. : Si vous pouviez résumer le point le plus important dans ce dossier, que diriez-vous aux membres de l'OTTIAQ?

DB : De se tenir informés. Le mémoire est sous embargo, mais il est important d'en suivre le développement. C'est l'avenir de notre profession qui se joue.

1. OTTIAQ, À quoi sert la traduction? Guide pour le grand public, mars 2015, p. 5.
2. Réal Paquette. Lettre d'opinion : Au Québec, la traduction des lois devrait être faite par des traducteurs agréés. 2018.


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