Imprimer
Partage :

L’importance sociale du dictionnaire en ligne Usito

Une première description du français en contexte québécois, canadien et nord-américain

Par Hélène Cajolet-Laganière

Usito s’inscrit dans la riche lignée des dictionnaires réalisés sur le continent américain et qui, à l’instar de l’American Dictionary of the English Language (1828) de Noah Webster, ont été conçus pour donner une description plus « américaine » des langues qui s’y sont implantées, dans la foulée des grandes traversées (britannique, espagnole, portugaise). Seul le français ne disposait pas d’une telle description reflétant sa composante américaine. 

Le dictionnaire Usito est né du désir de combler les lacunes des ouvrages lexicaux européens, notamment en ce qui a trait à la description de l’usage du français en contextes québécois, canadien et nord-américain, et plus particulièrement de son registre standard, et à la mise en valeur de la culture et des référents culturels d’ici.

Ce que propose Usito, c’est d’élargir le cadre descriptif de la langue française de façon à pouvoir mieux intégrer les usages québécois, canadiens et nord-américains de cette langue. Pour ce faire, il dégage de l’ensemble des usages du français une zone commune entre, d’une part, la francophonie du Québec et plus largement du Canada, et, d’autre part, la francophonie européenne, centrée sur la France. Et au-delà de cette zone commune, il signale, grâce à des marques géographiques, à des indicateurs, à des remarques ou encore dans les définitions et les exemples, les emplois caractéristiques des différentes aires de la francophonie. 

Une lexicographie basée sur des corpus textuels 

Le dictionnaire Usito n’est pas le résultat de l’adaptation d’un dictionnaire déjà existant. Ainsi, avant son élaboration, plusieurs années ont été consacrées à la mise en place d’une infrastructure informatique et à la création de la Banque de données textuelles de Sherbrooke (BDTS), représentative des différents usages du français au Québec et plus largement au Canada. Cette banque comporte plus de 52 millions d’occurrences tirées de plus de 15 000 textes spécialisés, littéraires, journalistiques ou didactiques ainsi que de transcriptions d’enquêtes orales. L’exploitation de ce corpus textuel a permis l’établissement d’une nomenclature repensée (soit les mots et emplois à décrire) ainsi qu’un traitement lexicographique adapté à la réalité nord-américaine touchant les définitions, les exemples et référents culturels, les citations littéraires, les expressions, locutions, cooccurrents, proverbes, de même que les valeurs et l’imaginaire culturel collectif associés à ces emplois.

De la BDTS ont été extraits plus de 10 000 emplois caractéristiques de l’usage du français au Québec et plus largement au Canada, généralement passés sous silence ou décrits avec imprécision dans les dictionnaires usuels élaborés en France. Les données de la BDTS ont également permis de cerner les ressources lexicales visant à nommer de manière précise les réalités québécoises, canadiennes et nord-américaines dans tous les domaines de la vie courante et professionnelle. Ces milliers de mots, sens, expressions font état de notre manière d’être, de penser et de vivre, des mots dont on a besoin dans le cadre de notre vie sociale, politique, économique, culturelle, sportive. C’est notamment fondamental pour les immigrants, à qui il importe de fournir les mots et les référents culturels pour qu’ils puissent mieux s’intégrer à leur nouvelle terre d’accueil.

Un marquage original

Le marquage géographique dans Usito est original, voire unique. Les ressources communes du français ne sont pas marquées. Par ailleurs, dans les cas de concurrence linguistique, Usito utilise la marque Q/C (emploi caractéristique du Québec, et plus largement du Canada) ou F/E (emploi caractéristique de la France, et plus largement de l’Europe). Des renvois synonymiques permettent d’établir les liens entre ces variantes géographiques et les autres ressources lexicales du français. Voir, à titre d’exemples, les articles : soccer, football, aréna, aquaforme, achigan, amphithéâtre, andragogie, autopatrouille, banc de neige, bleuet, camp de jour, chefferie, chiropratique, chirurgie d’un jour, cidriculteur, couvre-visage, masque N95, crème glacée, clavarder, courriel, cyberintimidation, divan-lit, égo-portrait, électrocardiogramme, fosse à saumon, fèves au lard, glucomètre, halte routière, huart, infolettre, itinérant, lave-auto, lac-à-l’épaule, magasinage, mot-clic, motoneige, minisérie, mitaine, outarde, profilage racial, quatre-roues, rabaska, relationniste, rouge-gorge, semaine de relâche, souper, service de garde, tête de violon, trappage, urgentologue, véhicule récréatif.

Dans les cas où il s’agit de décrire des réalités politiques, juridiques, administratives, socioéconomiques, culturelles, géographiques, sportives, ou autres, propres au Québec, au Canada, à l’Amérique du Nord, ou inversement, à la France, à l’Europe, Usito utilise plutôt un indicateur contextuel, une précision intradéfinitionnelle ou encore une remarque explicative. Voir, à titre d’exemples, les articles : accommodement raisonnable, acériculture, assurance-chômage, Autorité des marchés financiers, conseil d’arrondissement, classe d’accueil, cabane à sucre, clause dérogatoire, coroner, cour des petites créances, Cour suprême, Conseil du Trésor, Déportation (des Acadiens), demiard, common law, discours du trône, éducation permanente, journée pédagogique, lieutenant-gouverneur, leader parlementaire, McIntosh, Cortland, abénaquis, algonquin, attikamek, optométriste, péréquation, pouponnière, pourvoirie, pied carré, pilote de brousse, procureur de la Couronne, régime des rentes, Salon bleu, suffragette, sirop d’érable, smoked-meat, souverainiste, sabbatique, Vendredi fou.

Ce marquage est également utilisé pour les sigles et acronymes (CHSLD, CPE, CLSC, MRC, REER, TPS, TVQ, ZEC); les fêtes (Action de grâce(s), fête du Travail, Halloween); les titres de fonctions (ingénieure, docteure); les gentilés (Manitobain, Britanno-Colombien); les références historiques (Révolution tranquille, crise du verglas); les expressions (perdre la carte, mettre la puce à l’oreille de qqn, faire l’épicerie, ne pas être sorti du bois, tenir le gros bout du bâton). À noter également certains particularismes de l’Acadie, de l’Ouest canadien, etc.

D’un point de vue normatif, la priorité a été donnée aux emplois du registre standard, qui servent de base à la hiérarchisation normative de l’ensemble des usages. Les emplois qui ne relèvent pas du registre standard de la langue ou qui sont connotés sont précédés ou suivis d’une marque ou remarque normative de manière à informer l’usager sur la recevabilité de tous les emplois décrits par rapport à un discours soigné. Le contenu et l’organisation des articles permettent à l’usager d’obtenir des réponses instantanées, à jour et ancrées en contexte québécois et nord-américain à des questions touchant tous les aspects de la langue, y compris les emplois spécialisés.  

Une veille linguistique constante

L’actualité, les avancées technologiques, la politique, l’environnement, l’alimentation et la santé publique, notamment, ont des répercussions sur les mots que l’on emploie, sur le vocabulaire. Ces mots reflètent les mutations de la société et de l’économie, de même que les avancées de la science et de la technologie. L'équipe responsable d'Usito est à l’affût de ces mots et sens nouveaux. La fréquence du mot et sa dispersion dans de nombreuses sources sont les principaux facteurs de sélection. Pour tous ces nouveaux emplois, le dictionnaire fournit l’information lexicogrammaticale normée, soit, selon le cas : l’orthographe standard, y compris les variations d’emploi et l’orthographe rectifiée; la classe grammaticale, le genre, le pluriel ou l’invariabilité; le tableau de conjugaison; le système de renvoi (synonymes, antonymes, hyponymes, hyperonymes, etc.); les marques géographiques ou de domaines spécialisés, les restrictions d’emploi (registre de langue, connotation); ainsi que des exemples et des remarques normatives. Pour les emprunts critiqués à l’anglais, il indique les équivalents proposés pour les remplacer, les avis de recommandation des organismes officiels et tout autre renseignement pertinent.

Enfin, le système d’infobulles, le panneau latéral d’accès direct au contenu à droite des articles, l’interface de navigation ainsi que l’affichage des quelque 70 000 articles du dictionnaire, lequel s’adapte dynamiquement à différentes tailles d’écrans (tablettes, téléphones intelligents, etc.), simplifient tous les aspects de l'utilisation du dictionnaire. 

Hélène Cajolet-Laganière est professeure associée au Département de communication de l’Université de Sherbrooke.


Partage :