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L’emprunt linguistique : du nouveau à l’OQLF

Depuis plus de cinquante ans, l’Office québécois de la langue française (OQLF) s’emploie sans relâche à garder la langue française vivante au Québec. L’aménagement linguistique est au cœur de ses travaux, et le traitement de l’emprunt est une composante essentielle de son action de francisation et de promotion du français.

Par Johanne Maltais

Des années 1960 jusqu’au tournant des années 1980, l’évaluation des emprunts s’est effectuée, à l’Office, en fonction de la dichotomie emprunts de luxe/emprunts de nécessité, sans suffisamment tenir compte de l’usage réel, d’une part, et des ressources du français, d’autre part. Par la suite, c’est la coexistence entre un terme français et un emprunt qui est devenu le critère implacable d’exclusion de ce dernier.

Vers une nouvelle stratégie terminolinguistique

Au fil du temps, toutefois, un constat s’est imposé. Les décisions qui ne tiennent pas compte des emplois légitimés, ou qui les contredisent parfois, ne servent pas toujours l’atteinte des objectifs en aménagement linguistique. En fait, pour que l’Office mène à bien sa mission de francisation, il est nécessaire que son message soit non seulement entendu, mais également reçu et, surtout, relayé par les locuteurs et les locutrices. Le fait de déconseiller, envers et contre tous, l’emploi de certains emprunts depuis longtemps passés dans l’usage français neutre ou standard (par exemple, match, leadership ou cocktail) n’a pas toujours eu les effets escomptés et a sans doute contribué à donner de l’Office une image d’intransigeance.

Il a donc fallu se rendre à l’évidence : l’aménagement linguistique ne peut plus se faire en vase clos, à la recherche d’un idéal langagier souvent inatteignable. L’omniprésence et la rapidité des communications, ainsi que l’influence énorme des médias sociaux, augmentent le pouvoir et le poids de l’usage effectif, qui rivalise fortement avec les prescriptions des organismes d’aménagement et autres critiques de la langue. Dans un tel contexte, puisque les travaux de l’Office ont comme objectif ultime de voir s’implanter les termes qu’il propose, la stratégie terminolinguistique la plus sensée en matière de traitement de l’emprunt est certainement d’adapter ses actions à la réalité sociolinguistique actuelle et d’effectuer les changements qui s’imposent dans les méthodologies de travail, tout en respectant, bien entendu, l’esprit du mandat confié à l’Office par la loi.

Pour un renouveau dans la continuité

C’est dans cet esprit que l’Office a revisité ses processus d’analyse des emprunts et a adopté, le 31 janvier 2017, une nouvelle Politique de l’emprunt linguistique. Les modifications et les ajouts sont nombreux, mais ils s’inscrivent néanmoins dans la continuité des réflexions qui les précèdent. De fait, les grands principes énoncés dans la politique de 20071 restent généralement d’actualité. Ainsi, la norme de référence, pivot de toutes les analyses, demeure le français standard en usage au Québec. De plus, la politique continue de promouvoir l’amélioration de la compétence linguistique des locuteurs et des locutrices et la stimulation de la créativité lexicale en français. Cependant, l’importance accordée à certains principes diffère. La reconnaissance d’emprunts implantés et légitimés en français est dorénavant un principe phare, par exemple.

En outre, bien que les principaux critères d’analyse des emprunts soient les mêmes, ils sont envisagés différemment. La coexistence d’un terme français avec un emprunt à l’anglais, par exemple, n’est dorénavant plus un critère de rejet absolu de ce dernier. En fait, l’acceptation ou la non-acceptation d’un emprunt n’est pas tributaire d’un seul critère, mais repose sur l’analyse de plusieurs éléments interreliés, comme on peut le constater dans le schéma décisionnel ci-dessous. Cette représentation simplifiée illustre les divers éléments de recherche et les « chemins » d’analyse que la politique de 2017 propose pour le traitement des emprunts intégraux, des emprunts hybrides ou des faux emprunts à l’anglais2. Il est à noter que les calques de l’anglais et les emprunts à d’autres langues sont traités en fonction de schémas décisionnels adaptés à leurs particularités. image graphique

Un pas en avant

La Politique de l’emprunt linguistique de 2017 représente un pas en avant important pour l’Office. Il n’en reste pas moins que la résistance à l’envahissement du français par l’anglais demeure le principal cheval de bataille de l’Office québécois de la langue française. Cette résistance s’organise dorénavant en fonction d’une vision plus actuelle de la langue française, cette belle épicurienne qui s’approvisionne à tous les étals.

En définitive, les apports externes, dans le développement d’une langue, ont toujours existé, et on n’y changera rien. Il importe malgré tout, pour l’Office, d’en canaliser la portée afin d’en contrôler avec lucidité les effets dans la langue d’accueil.

1. Office québécois de la langue française. Politique de l’emprunt linguistique, [Montréal], 2007, 22 p. (politique adoptée par l’Office québécois de la langue française à sa séance du 14 septembre 2007).

2. Emprunt intégral : unité lexicale d’une langue emprunteuse qui résulte du transfert complet de la forme et du sens d’une unité lexicale d’une autre langue, sans adaptation ou avec une adaptation minimale (p. ex., parking); emprunt hybride : unité lexicale d’une langue emprunteuse qui résulte du transfert du sens et de la traduction partielle de la forme d’une unité lexicale d’une autre langue; faux emprunt : unité lexicale nouvelle dans une langue emprunteuse, qui résulte d’un transfert de traits formels empruntés à une autre langue, mais dont la forme, intégrale ou non, n’existe pas dans cette dernière.

Johanne MaltaisJohanne Maltais est terminologue à l’Office québécois de la langue française depuis 2001, où elle agit à titre de terminologue experte responsable des politiques et des méthodes de travail. De 2013 à 2017, elle a œuvré au sein du comité responsable du remaniement de la Politique de l’emprunt linguistique.


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