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L'empathie cognitive : changer de perspective pour mieux traduire

La traduction des mots qui nomment certaines émotions peut sembler simple lorsque le contexte est commun à la plupart des êtres humains et que ces émotions sont en théorie comprises par tous. « Amour » est love et love est amor. Pourtant, en réalité, personne ne perçoit le monde ni ne ressent les émotions de la même manière. Ainsi, la nécessité de rester fidèle à l’original oblige les traductrices à aller au-delà de leurs propres émotions dans leur quête de précision.

Par Isabelle Lafrenière, traductrice agréée, et Maria Ortiz Takacs, traductrice agréée

Certains contenus, comme les nouvelles ou les textes incluant des idées ou des valeurs qui ne reflètent pas celles de la traductrice peuvent poser de grands défis. Le même texte ayant le potentiel de susciter des sentiments très différents en fonction des expériences et des croyances, le choix des mots pourra ainsi varier d’une traduction à l’autre. Une situation qui provoque la honte chez une personne peut simplement éveiller un sentiment de curiosité chez une autre. Chaque personne est un contexte en soi. 

Le chercheur Joshua Jackson et ses collègues de l’Université de la Caroline du Nord à Chapel Hill et de l’Institut Max Planck de science de l’histoire humaine, en Allemagne, affirment que « la similitude des termes liés aux émotions peut être prédite sur la base de la proximité géographique des langues dont ils sont issus, de leur valence hédonique et de la réaction physiologique qu’ils évoquent » [notre traduction]. La valence se rapporte à l’effet agréable ou désagréable qu’un sentiment peut produire, et la réaction physiologique est liée au maintien de l’homéostasie, c’est-à-dire au processus que le corps humain utilise pour préserver sa stabilité interne indépendamment des changements des conditions externes. D’un point de vue biologique, l’homéostasie est liée à des processus physiologiques tels que le maintien de niveaux corrects de sucre dans le sang, de température corporelle ou d’oxygène. En ce qui concerne les émotions, elle fait référence à tout facteur de stress susceptible de provoquer un déséquilibre homéostatique chez l’être humain. 

Appliquées par extrapolation au domaine de la traduction, les conclusions de Jackson semblent indiquer que la géographie de la langue source et de la langue cible — et la culture, qui en est nécessairement imprégnée —, le niveau de positivité ou de négativité d’un texte et le degré de perturbation physiologique que les mots provoquent chez la traductrice auront un effet sur le texte final. Par exemple, dans le même contexte, en fonction de ces trois variables, la phrase The way the company treated animals upset me pourrait être traduite par « La façon dont l’entreprise traitait les animaux m’a bouleversé(e), fait de la peine, inquiété(e) ou fâché(e) », entre autres possibilités. Les expressions françaises, bien que décrivant toutes des sentiments négatifs, ne sont pas placées au même niveau dans l’échelle de valence émotionnelle, et le choix des mots dépendra en grande partie de l’émotion que le texte fait naître chez la traductrice.

Les émotions de base : mythe ou réalité? 

Il n’y a pas de consensus scientifique quant à l’existence d’émotions dites fondamentales. « S’il existe vraiment des émotions de base, comment peut-il y avoir autant de désaccords à leur sujet?» [notre traduction], s’interrogent les professeurs de psychologie Andrew Ortony et Terence Turner dans leur article What’s Basic About Basic Emotions? publié en 1990. Cette absence de consensus peut rassurer certaines traductrices, qui pourraient se sentir justifiées de donner libre cours à leur interprétation des émotions. Or, cette liberté d’interprétation peut en inquiéter d’autres. En effet, comment traduire des termes que chaque personne peut interpréter différemment? S’appuyer uniquement sur les équivalents sémantiques peut-il conduire à des erreurs graves? Comment s’assurer de ne pas se laisser influencer par nos propres expériences, idées et valeurs dans une tâche où l’objectivité est primordiale? 

C’est là que l’empathie cognitive entre en scène. Ce type d’empathie se définit comme la capacité à comprendre les émotions d’autrui et à reconnaître que chaque personne pense et sent à sa manière. Contrairement à l’empathie émotionnelle, qui consiste à ressentir les émotions des autres et qui donne naissance à la compassion et au réflexe d’agir pour aider quiconque en a besoin, l’empathie cognitive incite à rester à l’écart sans perdre de vue la réalité de l’autre personne. On ne ressent pas le besoin de prendre parti ou de changer de croyance, mais on garde plutôt à l’esprit qu’il n’existe pas de paramètres universels pour mesurer la façon dont les humains perçoivent le monde.

S’éloigner pour mieux comprendre

Un texte n’a pas besoin d’évoquer de fortes émotions conscientes pour provoquer une perturbation. Tout comme les mots parlés, les mots écrits ont le pouvoir de toucher la personne qui les lit sans toujours laisser de traces évidentes. C’est ce qui explique, notamment, que les textes de vente peuvent être si efficaces. Les produits décrits ne sont pas toujours utiles…mais qui ne s’est jamais laissé convaincre par une prose attrayante? 

En dehors de l’adaptation publicitaire et d’autres textes argumentatifs, habituellement la traduction n’a pas pour but de persuader, mais, au contraire, de maintenir la fidélité et l’intégrité des idées de la manière la plus objective possible. En cherchant l’impartialité, même si elle n’est pas d’accord avec les propos du texte, la traductrice cherchera à équilibrer sa propre réponse émotionnelle afin de comprendre l'émotion de l'autrice.

Un article de la revue Frontiers in Psychiatry publié en 2018 affirme que « la compréhension empathique de l’émotion de l’autre est plus facile dans les cas où l’on subit la même émotion, tandis que la compréhension cognitive de l’émotion de l’autre est plus facile si l’on ne subit pas la même émotion, mais que l’on est dans un état émotionnel neutre » [notre traduction].

Si tout stress peut provoquer un déséquilibre homéostatique, l’éviter signifie prendre du recul, s’éloigner du texte à traduire, adopter une position plus neutre et essayer de comprendre le contenu avec la tête plutôt qu’avec le cœur. Les idées exprimées dans le texte ne nous appartiennent pas, et il n’y a pas de place dans une traduction pour amplifier ou réduire l’effet souhaité de l’original. L’empathie cognitive peut aider les traductrices à maîtriser leur stress sans renoncer à leurs valeurs et à leurs façons de penser pour aboutir à un texte fidèle et dépourvu de préjugés.


Références

Hodges, S. D., & Myers, Michael W. (2007). Empathy. In R. F. Baumeister and K. D. Vohs (Eds.), Encyclopedia of social psychology. Thousand Oaks, CA: Sage.

Jackson, J. C., Watts, J., Henry, T. R., List, J.-M., Forkel, R., Mucha, P. J., Greenhill, S. J., Gray, R. D., & Lindquist, K. A. (2019). Emotion semantics show both cultural variation and Universal Structure. In Science, https://doi.org/10.1126/science.aaw8160 

Juckel, G., Heinisch, C., Welpinghus, A., & Brüne, M. (2018). Understanding another person’s emotions—an interdisciplinary research approach. In Frontiers in Psychiatry, https://doi.org/10.3389/fpsyt.2018.00414 

Ortony, A., & Turner, T. J. (1990). What's basic about basic emotions? In Psychological Review, https://doi.org/10.1037/0033-295x.97.3.315 

Perry, B. D., & Pollard, R. (1998). Homeostasis, stress, trauma, and adaptation. In Child and Adolescent Psychiatric Clinics of North America, https://doi.org/10.1016/s1056-4993(18)30258-x 











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