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L’écriture inclusive comme instrument de décolonisation 



Par Karim Chagnon, trad. a.

La tendance à l’écriture inclusive s’ancre de plus en plus dans les milieux culturels, notamment dans les galeries d’art, les musées et les revues littéraires qui entament des démarches de décolonisation de leur pratique. La réflexion portant sur ce type d’écriture s’inscrit dans une remise en question des rapports aux genres et, plus largement, des identités en marge de la société dominante. Ayant d’abord vu le jour dans les milieux militants et culturels, ce courant invite à repenser la langue française en Amérique dans le but de créer de nouvelles alliances avec des personnes et des réalités historiquement discréditées et marginalisées1. Dans cette perspective, les langues française et anglaise sont appelées à se transformer et les institutions culturelles ont un rôle important à jouer. En effet, lorsque les grandes institutions culturelles s’intéressent aux questions de colonialité et de genres, elles changent leurs pratiques langagières.

Du militantisme et des arts

Le domaine des arts est sans doute un des lieux de prédilection pour réfléchir aux luttes sociales. En fait, l’art est une façon puissante de se connecter avec des identités qui ont été discréditées et marginalisées par la société coloniale (notamment pour les personnes queer, trans, noires, bispirituelles). Par exemple, à l’été 2020, lors des soulèvements du mouvement Black Lives Matter/La vie des Noir·es compte, le centre d’artistes autogéré articule en collaboration avec Studio XX a organisé des séances de traduction collective de ressources antiracistes pour diffuser ces travaux en français. Bien que l’histoire de la suprématie blanche soit documentée au Québec2, force est de constater que la grande majorité des outils théoriques et des témoignages émanent de la sphère anglophone, un reflet, sans doute, de la volonté d’exceptionnalisme des institutions québécoises quant à cette réalité. Les chercheur·euses Vincent Desroches3 et Amaryll Chanady4 avancent quelques hypothèses pour expliquer l’effacement de groupes marginalisés dans l’échafaudage des institutions culturelles québécoises depuis la Révolution tranquille. Cela pourrait s’expliquer par une résistance historique et contemporaine au courant anglophone des Cultural Studies, surtout états-uniennes, dont on craint l’importation des discours; ou encore la complexité du statut du Québec, une colonie d’implantation avec ses périphéries autochtones et noires (physiques et symboliques), mais qui a également subi la colonisation. Cet écart persiste jusqu’à aujourd’hui, d’où le besoin de traduction de ressources vers le français. Ainsi, un groupe ad hoc de personnes issues du monde de la traduction professionnelle, du militantisme et des arts s’est réuni en ligne pour partager des documents à traduire et créer un protocole d’écriture inclusive ainsi qu’un glossaire d’expressions inédites ou non consacrées dans l’usage en français.

Une terminologie décoloniale

De nombreux termes sont ainsi appelés à être repensés. Par exemple, pour faire en sorte que la notion d’esclavage ne s’applique plus à l’identité d’une personne, comme c’est le cas quand on utilise le mot « slave/esclave », on préférera l’expression « enslaved person / personne mise en esclavage » pour refléter plutôt l’action que subit une personne contre son gré. Ces réflexions terminologiques s’inscrivent dans un examen plus large du racisme et de l’antiracisme au niveau sociétal5. C’est dire que la réflexion terminologique, tout comme la création de néologismes et leur traduction conséquente, est indispensable pour définir des concepts afin d’aborder des enjeux politiques. Dans cette même veine, on se penchera sur la définition de la notion d’intersectionnalité et de termes comme « blanchité » ou « blanchitude »6 (whiteness) pour y voir des constructions raciales au même titre que « personnes racisées ou racialisées » ou encore la notion de « blackness ». D’ailleurs, comment traduire ce dernier terme? Des néologismes existent, notamment « condition, identité ou conscience noire » ou alors « noirité » ou noiritude », alors que le terme « négritude » est chargé d’un tout autre sens historique7. Bien sûr, la langue étant dynamique, ces choix de traduction sont appelés à évoluer au fil du temps et des changements sociaux. Néanmoins, le centre d’art articule a publié des traductions en langage inclusif sur son site web et ses réseaux sociaux dans le but de contribuer à la lutte contre le racisme anti-Noir·es et anti-Autochtones et a par ailleurs adopté une programmation et une structure plus inclusive. Il a poursuivi cette démarche en encourageant fortement les autres centres d’art à emboîter le pas8.

Revaloriser les origines

Pour aller encore plus loin dans la prise en compte des luttes des diverses communautés marginalisées, il faut savoir que certaines identités faisant usage d’un langage neutre demeurent distinctes dans leurs origines et leurs traditions. À titre d’exemple, l’identité bispirituelle (Two-Spirit) ne s’applique qu’aux personnes et communautés autochtones. Ce terme, proposé par Albert McLeod (Cri-Métis) en 1990 lors de la troisième Native American/First Nations gay and lesbian conference, vient du terme en langue anishnaabemowin niizh manidoowag (une personne ayant à la fois un esprit féminin et un esprit masculin)9. Il a été choisi pour remplacer le terme colonial « berdache » et pour distinguer les personnes bispirituelles des personnes gaies allochtones10. Depuis, le terme englobe diverses identités de genres, expressions, rôles et orientations sexuelles pour les personnes autochtones de l’Île de la Tortue (au Canada et aux États-Unis). Avant la colonisation, les personnes bispirituelles détenaient un statut valorisé au sein de presque toutes les communautés puisqu’elles portaient en elles deux esprits, masculin et féminin, et représentaient parfois un troisième ou quatrième genre. Selon les communautés, elles étaient les visionnaires, les médiatrices, les gardiennes de cérémonies, les guérisseuses et les porteuses de médecine11. Au tournant du 19e siècle, le nombre de personnes bispirituelles diminue. Les missions chrétiennes et les outils d’assimilation culturelle comme les pensionnats ont eu pour effet de museler cette tradition dans certaines communautés autochtones12.

Le rôle des professions langagières

La réappropriation croissante et la visibilité accrue de l’identité bispirituelle depuis quelques générations13, 14 font en sorte que les pronoms neutres sont parfois de mise pour désigner les membres de cette communauté, au même titre que pour certaines personnes trans, non binaires, intersexes ou non conformes dans le genre. Cela s’applique également à une grande variété de termes appartenant le plus souvent à des cultures précises. En matière de traduction ou de rédaction, dans le doute, il est fortement conseillé de s’enquérir de la façon dont les personnes s’identifient et d’employer les termes qu’elles-mêmes utilisent.

Tout en reconnaissant que la société change constamment et qu’il existe toujours plusieurs solutions aux questions linguistiques, les professions langagières devraient prendre acte des appels à repenser les effets des langues coloniales dans la marginalisation de diverses réalités et participer activement à cette réflexion.


Karim Chagnon est membre de l’OTTIAQ avec une spécialisation en traduction littéraire et des sciences humaines. Iel est candidat·e au doctorat dans le programme de sémiologie à l’UQAM et son projet de recherche porte sur les pratiques de traductions décoloniales dans les productions artistiques autochtones.



1 Dalie Giroux, L’œil du maître. Figures de l’imaginaire colonial québécois, Montréal, Mémoire d’encrier, 2020, p. 38.

2 Voir à ce sujet l’essai de Robyn Maynard, NoirEs sous surveillance. Esclavage, répression et violence d’État au Canada, traduit par Catherine Ego, Montréal, Mémoire d’encrier, 2019.

3 Vincent Desroches, « Présentation : en quoi la littérature québécoise est-elle postcoloniale? », dans Québec Studies, vol. 35, no 1, 2003, p. 3.

4 Amaryll Chanady, « Rereading Québécois Literature in a Postcolonial Context », dans Québec Studies, vol. 35, no 1, 2003, p. 32.

5 https://www.frustrationmagazine.fr/un-article-destine-aux-blancs-ou-quand-le-racisme-quotidien-et-structurel-nest-ni-un-delire-victimaire-ni-reserve-aux-cours-magistraux/

6 Alexandra Pierre, « Mots choisis pour réfléchir au racisme et à l’anti-racisme », Racisme, exclusion sociale et laïcité de l’État, Revue Droits et libertés, 2017, en ligne, < https://liguedesdroits.ca/mots-choisis-pour-reflechir-au-racisme-et-a-lanti-racisme/>.

7 Fabrice Schurmans, « Blackness », Politique Africaine, 136, décembre 2014, en ligne, <http://journals.openedition.org/eces/2172>.

8 Articule, « Lettre ouverte aux centres d’artistes autogérés du Québec : Au-delà des déclarations », le 12 juin 2020, En ligne, <https://www.articule.org/fr/lettre-ouverte-centre-dartistes-audela-declarations-solidarite>

9 Il existe également de nombreux termes selon les peuples pour décrire ces identités qui s’avèrent complexes quant à leur rôle social. Voir Michelle Filice, Encyclopédie canadienne, https://www.thecanadianencyclopedia.ca/en/article/two-spirit

10 Le terme « berdache » fut employé par les missionnaires et les anthropologues pour décrire les personnes bispirituelles. Historiquement, ce terme renvoie au plus jeune partenaire dans un couple gai avec une grande différence d’âge. Le terme est aujourd’hui considéré comme désuet et offensant. Ibid.

11 Rainbow Resource Centre, « Two-Spirit People of the First Nations », en ligne, <https://rainbowresourcecentre.org/files/16-08-Two-Spirit.pdf>.

12 Michelle Filice, op. cit.

13 Ma-Nee Chacaby, Un parcours bispirituel. Récit d’une aînée ojibwé-crie lesbienne, traduit de l’anglais par Sophie M. Lavoie, Montréal, Les éditions du remu-ménage, 2019.

14 Indigenous Curatorial Collective, « Issues in Art, Curation and Community Care : Queer, 2Spirit & Gender Minority Perspectives », Roundtable discussion with Adrienne Huard, Logan McDonald, Elder McLeod, Keisha Erwin, Ravyn Ariah Wngz et Ange Loft, 10 mars 202, en ligne, < https://vimeo.com/521963663>.


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