Imprimer
Partage :

Journalisme, politique et traduction

Par Chantal Gagnon, traductrice agréée, et Esmaeil Kalantari

Le 9 décembre 2019, le quotidien américain The Washington Post publiait un article sur l’intervention militaire des États-Unis en Afghanistan, autorisée en 2001 par George W. Bush après les attaques du 11 septembre. L’article reposait sur quelque 2000 pages de documents confidentiels obtenus par le Post en vertu de la loi américaine sur l’accès à l’information. On y retrouvait plusieurs citations de militaires et de politiques ayant joué un rôle important pendant la guerre. Parmi les hommes politiques cités figurait Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense de 2001 à 2006, qui a écrit au début de la guerre, dans une note destinée à l’interne :

I may be impatient. In fact, I know I’m a bit impatient... We are never going to get the U.S. military out of Afghanistan unless we take care to see that there is something going on that will provide the stability that will be necessary for us to leave.

The Washington Post, 2019

Les citations de ce genre sont légion dans les articles de presse. En fait, les recherches en communication ont établi que les citations font partie intégrante de la structure narrative des articles de journaux1 et 2. Soulignons par ailleurs que l’article publié par le Post est rapidement devenu une source de renseignements pour d’autres journaux à l’extérieur des États-Unis. Ainsi, dans un article intitulé « “Afghanistan Papers” : ce que révèlent les documents obtenus par le Washington Post », le quotidien français Le Figaro a publié une traduction des propos de Rumsfeld :

Je suis peut-être impatient. En fait, je sais que je suis un peu impatient. Nous n’allons jamais retirer l’armée américaine d’Afghanistan, à moins de veiller à ce qu’il se passe quelque chose qui fournira la stabilité qui nous permettra de partir.

Le Figaro, 2019

Or, jamais le mot « traduction » n’apparaît dans l’article du Figaro, malgré les 22 citations traduites. En fait, les recherches en traductologie montrent que les journalistes traduisent souvent les citations dans leurs articles3 et 4. Grâce à ces traductions, les journalistes exposent leurs lecteurs à tout un éventail d’idées et de représentations à propos de certains enjeux politiques. Christina Schäffner, professeure émérite à l’université Aston, au Royaume-Uni, nous rappelle d’ailleurs dans un article de 20105 que de nombreux discours politiques sont médiatisés chaque jour par la traduction.

L’invisibilité de la traduction journalistique

Dans le monde du journalisme, la traduction est donc une activité récurrente, mais souvent invisible. Du point de vue des journalistes, la traduction est généralement considérée comme partie intégrante des tâches de rédaction. Du point de vue des lecteurs, les traductions journalistiques sont souvent perçues comme des textes « originaux », car les journalistes évitent d’utiliser les mots « traduction » ou « version » dans leurs textes6.

Lorsqu’il lit les actualités internationales, le public sait intuitivement que certaines informations qui lui parviennent sont traduites. Dans l’exemple de la note de Donald Rumsfeld parue dans Le Figaro, les lecteurs français ont fort probablement compris que cet homme politique américain avait rédigé ses propos en anglais. L’invisibilité de la traduction peut cependant être particulièrement problématique dans les actualités nationales produites en régions multilingues. C’est le cas au Canada, et particulièrement au Québec : lorsque certains politiques bilingues s’expriment en français ou en anglais, les lecteurs ignorent souvent la langue d’origine du discours.

Cette réalité est importante, car la structure et la fonction des discours politiques peuvent subir certains changements dans le processus de traduction journalistique. Par exemple, le 2 mai 2011, le chef démissionnaire du Bloc québécois Gilles Duceppe a prononcé un discours en français, à la suite des élections fédérales. Duceppe a été cité ainsi par le Globe and Mail et le National Post :

“I’m leaving, but others will follow, until Quebec becomes a country,” Mr. Duceppe told party faithful in a short speech at a somber election night rally in Montreal on Monday night. (Le gras est de nous.)

The Globe and Mail, le 2 mai 2011

As a result, Gilles Duceppe immediately announced his resignation as leader of the sovereigntist party, declaring in his concession speech: “I am leaving, but others will follow, until Quebec becomes a party.” (Le gras est de nous.)

The National Post, le 3 mai 2011

Dans ces exemples, les journalistes ne précisent pas que les citations correspondent à des traductions du discours de Duceppe. Or, l’ancien chef du Bloc québécois avait déjà pris la parole en anglais à la télévision, et il était tout à fait plausible que l’extrait ait été prononcé en anglais. De plus, on remarque que la traduction du National Post contient un non-sens (until Quebec becomes a party), ce qui donne une image négative de l’ancien chef du parti. Les lecteurs du National Post peuvent avoir eu l’impression que la pensée de Duceppe était incohérente7.

À bien des égards, l’invisibilité de la traduction dans les actualités est contraire au principe de transparence en journalisme. Ce principe préconise en effet la divulgation des processus journalistiques afin d’améliorer la crédibilité des articles aux yeux du public8 et 9. On comprend que l’utilisation du mot « traduction » dans les textes d’actualité fait partie de l’idéal de transparence du journalisme. Si les journalistes masquent la traduction, c’est souvent pour des raisons stylistiques, afin d’éviter la lourdeur d’expressions comme « notre traduction » ou « en anglais dans le texte »10. Une traduction visible rappelle pourtant au lectorat que des écarts sémantiques ou pragmatiques ont pu se glisser entre une déclaration originale et sa traduction. Comme on l’a vu, lorsqu’ils traduisent, les journalistes commettent parfois des erreurs, entre autres parce qu’ils n’ont pas de formation en traduction. Selon le traducteur et professeur Brian Mossop, c’est pour des motifs économiques que les quotidiens se soucient peu de cette problématique11.

En général, les hommes et les femmes politiques organisent leurs discours avec prudence, en peaufinant tant le contenu que la prestation, afin de susciter des réponses sociales souhaitables. Cependant, l’effet communicatif de ces discours dépend en grande partie de la manière dont les journalistes les traduisent pour le public. Dans ces circonstances, que le monde journalistique se préoccupe aussi peu de la traduction demeure étonnant.

 

Chantal Gagnon est professeure agrégée au Département de linguistique et de traduction de l’Université de Montréal. Ses recherches portent sur la traduction politique et sur la traduction journalistique, et son enseignement, sur la traduction économique.

Esmaeil Kalantari est titulaire d’un doctorat en traductologie de l’Université de Montréal. Ses recherches portent principalement sur la traduction journalistique.


  1. Nylund, Mats. 2003. “Quoting in Front-Page Journalism: Illustrating, Evaluating and Confirming the News”, Media, Culture & Society, 25 (6): 844851 [https://journals.sagepub.com/doi/pdf/10.1177/0163443703256007] (Consulté le 8 janvier 2020).
  2. Grunwald, Ebbe. 2005. “Narrative Norms in Written News”, Nordicom Review, 26 (1): 6379. [https://www.nordicom.gu.se/sites/default/files/kapitel-pdf/180_063- 080.pdf] (Consulté le 8 janvier 2020).
  3. Kalantari, Esmaeil. 2019. On the Conceptual and Methodological Aspects of (Political) Journalistic Translation Research, Thèse de doctorat, Université de Montréal. [http://hdl.handle.net/1866/22665] (Consulté le 8 janvier 2020).
  4. Schäffner, Christina. 2008. “‘The Prime Minister Said ...’: Voices in Translated Political Texts”, SYNAPS Fagspråk, Kommunikasjon, Kulturkunnskap, 22:325
  5. Schäffner, Christina. 2010. “Political Communication: Mediated by Translation”, Perspectives in Politics and Discourse, dirigé par Urszula Okulska et Piotr Cap, 255278. Amsterdam-Philadelphia: John Benjamins.
  6. Gagnon, Chantal, Pier-Pascale Boulanger et Esmaeil Kalantari. 2018. “How to Approach Translation in a Financial News Corpus?”, Across Languages and Cultures, 19(2): 221240. [https://doi.org/10.1556/084.2018.19.2.5] (Consulté le 8 janvier 2020).
  7. Gagnon, Chantal. 2013. « Traduction et politique canadienne : quel est le rôle des journalistes entre 1942 et 1995 ? », Meta, 58(3): 522541. [https://id.erudit.org/iderudit/1025049ar] (Consulté le 8 janvier 2020).
  8. Fisher, Caroline. 2015. “The Disclosure Dilemma: Returning to Journalism after Political Media Advising”, Communication Research and Practice, 1(1): 5870. [https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/22041451.2015.1042425] (Consulté le 8 janvier 2020).
  9. Phillips, Angela. 2010. “Transparency and the New Ethics of Journalism”, Journalism Practice, 4(3): 373382. [https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/17512781003642972] (Consulté le 8 janvier 2020).
  10. Gagnon, Chantal, Pier-Pascale Boulanger et Esmaeil Kalantari. 2018. “How to Approach Translation in a Financial News Corpus?”, Across Languages and Cultures, 19(2): 221240. [https://doi.org/10.1556/084.2018.19.2.5] (Consulté le 8 janvier 2020).
  11. Mossop, Brian. 1990. “Translating Institution and ‘ldiomatic’ Translations”, Meta, 35 (2): 342354. [https://id.erudit.org/iderudit/003675ar] (Consulté le 8 janvier 2020).

Partage :