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Témoignage



Je ne l’ai jamais emporté : regard sur la non-binarité

« Inclure, ça veut dire accueillir, ça veut dire aimer au lieu de haïr. L’écriture inclusive, c’est la langue qui ouvre les bras pour que tout le monde trouve sa place. Pour qu’on puisse parler depuis notre place dans le monde. »

— Martine Delvaux (elle)1

 

Par Marie Pelletier, trad. a.

 

« On ne naît pas femme, on le devient2. »

Déjà à son époque, Simone de Beauvoir établissait que le genre est une expérience sociale et qu’il ne s’assimile pas forcément au sexe biologique. Dans un passé plus récent, la personne qui a rédigé cet article a mis bien des années à comprendre pourquoi elle habitait mal son corps. Nous y reviendrons. Survolons d’abord quelques notions essentielles.

Identité, sexe et genre

Retenons d’emblée la différence entre le sexe et le genre. Le premier s’entend des caractéristiques sexuelles primaires et secondaires avec lesquelles nous naissons; c’est le sexe attribué à la naissance. Le genre, lui, j’aurais envie de dire, est tout ce que le sexe n’est pas : une condition muable, évolutive et, surtout, nuancée. Les thérapeutes et essayistes Alex Iantaffi et Meg-John Barker, dans leur ouvrage Unique en mon genre, précisent que : « Si le sexe s’appuie sur un ensemble complexe de caractéristiques physiques internes et externes, le genre, quant à lui, est un terme générique qui peut désigner notre identité, nos expressions, nos rôles, voire un ensemble plus vaste d’attentes socioculturelles3. »

Michel Dorais, sociologue, ajoute : « Le genre reposant sur des repères et des normes sociales ou culturelles elles-mêmes changeantes, il est plus subjectif et fluide que le sexe biologique. L’identité de genre se manifeste souvent (mais pas forcément, une personne pouvant tenir secret son sentiment intime en ce qui concerne son genre) dans ce que l’on appelle le rôle de genre, qui s’exprime par l’apparence, la gestuelle, l’habillement, et tout ce qu’on donne à voir dans l’expression de soi4. »

Parmi les expressions de genre qui transcendent le cadre de la binarité, il y a notamment (sans s’y limiter), les personnes agenres (qui ne s’identifient qu’au genre humain [et c’est mon cas]), les personnes bigenres, qui s’identifient aux deux genres binaires, les personnes demi-genres, qui s’identifient à un genre binaire et à un genre neutre, les personnes de genre neutre ou neutrois, qui s’identifient à un troisième genre, et les personnes au genre fluide (genderfluid), dont l’expression de genre varie au fil du temps5.

Pendant des années, donc, j’ai senti, sans pouvoir la nommer, la dichotomie entre qui je pensais être et la façon qu’on avait de me nommer, de me décrire, de me définir. Je n’ai jamais estimé appartenir au genre féminin; pour moi, c’est incontestable. Mais quelle est alors la solution? Peut-on dans ce contexte seulement appartenir au genre masculin, impératif amené par la binarité? Si je ne suis pas femme, suis-je donc forcément homme? À ce moment précis dans ma vie (n’oublions pas que le genre est fluide et peut donc évoluer), j’estime simplement appartenir au genre humain, sans affiliation particulière à l’un des genres susnommés.

Des réflexes à reconstruire

Il y a quelque temps, lors d’une conversation à distance avec une collègue – puisque nous ne pouvons pas travailler sous le même toit depuis mars 2020, pandémie oblige – je faisais un tour d’horizon des nouveaux pronoms et de la question de la rédaction épicène en prenant bien soin de mentionner que chaque personne non binaire a ses préférences. Cet extrait m’est resté en mémoire :

– C'est dur quand même de penser à tout ça. (elle)
– Oui. C’est ce qu’on nous apprend dès la petite enfance, c'est normal. C'est des décennies à reconstruire. (ma réponse)

Se défaire de ses oripeaux, réapprendre, et pis encore, s’exposer au risque de faire des erreurs, tel l’enfant qui apprend à parler, c’est dur. Encore plus pour une personne qui a des troubles d’apprentissage qui l’empêchent de bien assimiler la langue. Le langage inclusif, c’est un peu ça : réapprendre à parler et à écrire une société qui sort du cadre de la binarité. Ce processus peut prendre du temps, même si on en a la volonté. Par réflexe, on peut encore, par exemple, privilégier le masculin neutre tant à l’oral qu’à l’écrit puisque quiconque exerce la profession aujourd’hui a bien retenu, depuis l’école primaire, qu’il faut « simplifier le texte ». Or, cette simplification a comme conséquence l’effacement d’une quantité appréciable de genres. Malgré les avantages qu’ont apportés la féminisation et une certaine démasculinisation de la langue, cette dernière demeure campée dans la binarité6. Pour ma part – et d’autres personnes non binaires à qui j’ai parlé de la question sont d’accord avec moi – j’ai toujours l’impression qu’il faut « défoncer des portes » et qu’il faut concrétiser notre identité de genre, particulièrement à l’écrit. Les personnes non binaires ont une voix et il faut qu’elle se fasse entendre. Ce militantisme linguistique est toutefois compliqué par la quantité de néologismes nécessaires et aussi parce qu’il nous renvoie à une partie fondamentale de nous-mêmes.

(Re)trouver sa voix

Tout ce qu’un groupe marginalisé et parfois invisibilisé souhaite, c’est d’être reconnu, entendu et validé. Or, pour concrétiser cette aspiration, on doit livrer une partie importante de soi : son identité globale, y compris son expression de genre. Certaines personnes non binaires y arrivent facilement; d’autres sont encore loin de faire leur coming out.

Quiconque a déjà traduit le sait : il faut constamment faire des choix, que ce soit par souci de concision, pour respecter l’esprit de la langue d’arrivée ou encore pour s’accorder avec les préférences organisationnelles. Il en va de même quand il s’agit d’opter pour l’inclusion et en cette matière, les choix ne sont pas toujours aussi ardus qu’on le pense. Avec un peu de créativité, on peut éviter les expressions genrées, préférer des synonymes, reformuler, ou même demander à la personne qui a rédigé le texte original quelles sont ses préférences. Certaines organisations commencent d’ailleurs déjà à préciser les leurs à ce chapitre.

Le guide Apprendre à nous écrire propose quelques astuces pour remplacer les substantifs genrés, notamment :

  1. Les mots épicènes (« expert.e » remplacé par « spécialiste » ou « invité.e » remplacé par ( « convive »)
  2. Les noms communs à genre grammatical fixe (« parents » pour remplacer « le père et la mère »)
  3. Les noms neutres (« électorat » pour remplacer « électeurs/électrices » ou « corps policier » pour remplacer « policier/policière »)
  4. Les noms généraux (« personnes vivant avec un handicap » au lieu de « les handicapé.e.s »)7

Enfin, le meilleur conseil que je puisse donner, c’est d’entamer le dialogue avec son entourage, ses collègues et son lectorat, et d’être à leur écoute. Demandez-vous ce que vous pouvez faire pour rendre vos écrits, vos paroles et même vos gestes plus inclusifs. Tout le genre humain y gagnera, en particulier en cette période où, comme le dit si bien une personne qui m’est chère, nous parlons de plus en plus, mais communiquons de moins en moins.


Marie Pelletier a fait ses armes à Québec il y a près de vingt ans et se passionne aujourd’hui pour la traduction scientifique et médicale, la diversité et l’inclusion, les arts de la fibre et la course à pied.



1 Cité dans : Club Sexu et les 3 sex, Apprendre à nous écrire : guide et politique d’écriture inclusive, 2021), p. 27

2 Beauvoir, Simone de, Le deuxième sexe. 1949

3 Iantaffi, Alex, Barker, Meg-John, Unique en mon genre, Améthyste Éditions, 2021, p. 48.

Dorais, Michel, Repenser le sexe, le genre et l’orientation sexuelle, volume 40, numéro 3, automne 2015, p. 37–53. Dans Internet : https://www.erudit.org/fr/revues/smq/2015-v40-n3-smq02336/1034910ar/

Wikipédia, Non-binarité, 2022. Dans Internet : https://fr.wikipedia.org/wiki/Non-binarit%C3%A9

Club Sexu et les 3 sex, Apprendre à nous écrire : guide et politique d’écriture inclusive, 2021).

7 Ibid., pp. 24¬26

 

 

 

 

1.      Les mots épicènes (« expert.e » remplacé par « spécialiste » ou « invité.e » remplacé par « convive »)

2.      Les noms communs à genre grammatical fixe (« parents » pour remplacer « le père et la mère »)

3.      Les noms neutres (« électorat » pour remplacer « électeurs/électrices » ou « corps policier » pour remplacer « policier/policière »)

4.      Les noms généraux (« personnes vivant avec un handicap » au lieu de « les handicapé.e.s ») [1].



[1] Ibid., pp. 24¬26


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