Imprimer
Partage :

Écriture inclusive : la stylistique comparée au secours de l’idiomaticité

Qui eût cru que le livre Stylistique comparée de l’anglais et du français, publié par Jean-Paul Vinay et Jean Darbelnet en 1958 au masculin générique (époque oblige) et ne brillant pas particulièrement par son ouverture à la différence (encore l’époque!), nous serait un jour utile pour traduire de manière inclusive?

Par Caroline Tremblay, traductrice agréée


Les valeurs d’équité, de diversité et d’inclusion ayant la cote au sein des entreprises et des organisations, on nous demande de plus en plus de produire des textes inclusifs, c’est-à-dire qui « permet[tent] de s’adresser à des groupes diversifiés (pour que chaque membre s’y sente inclus), aux personnes dont on ignore le genre ou aux personnes non binaires ». Cette pratique est à distinguer de la rédaction épicène, qui « vise à assurer un équilibre dans la représentation des hommes et des femmes » à l’aide des doublets, notamment, et de la rédaction non binaire, qui « recour[t] aux néologismes comme le pronom de troisième personne iel ou le nom frœur en remplacement de frère/sœur […] en complément de la formulation neutre1 ».

S’il suffit souvent d’opérer quelques changements lexicaux (adopter police officer au lieu de policeman) et de remplacer les pronoms genrés par le singulier they pour répondre à la commande en anglais, les nombreuses marques du masculin et du féminin nous donnent bien du fil à retordre lorsque vient de temps de traduire vers le français.

Force est de constater que notre langue latine ne se laisse pas aussi facilement neutraliser que sa cousine germaine, et que bien des tentatives de traduction inclusive se soldent par des formulations lourdes, opaques et peu idiomatiques en français. Heureusement, Vinay et Darbelnet2 nous offrent de fabuleux outils pour surmonter ces difficultés.

 

Petit rappel des procédés de traduction

L’ouvrage de Vinay et Darbelnet répertorie sept procédés de traduction répartis dans deux catégories :

  •        les procédés directs
    • l’emprunt (utilisation d’un mot en langue source pour combler une lacune lexicale)
    • le calque (reproduction d’une expression ou d’une structure de la langue source en langue cible)
    • la traduction littérale (traduction mot à mot qui respecte les contraintes de la langue cible)
  •         les procédés obliques
    • la transposition (changement de catégorie grammaticale)
    • la modulation (changement de point de vue ou de catégorie de pensée)
    • l’équivalence (remplacement d’un élément figé en langue source par un élément figé véhiculant le même message en langue cible)
    • l’adaptation (modification du message pour tenir compte de la réalité culturelle du public cible)

S’éloigner de l’anglais pour se rapprocher de notre idéal

Les procédés de traduction obliques énoncés par messieurs Vinay et Darbelnet, plus particulièrement la transposition et la modulation, s’avèrent fort utiles pour résoudre certains problèmes de traduction inclusive sans recourir aux doublets (féminisation) ou aux néologismes (rédaction non binaire).

 

Tabler sur la prédominance du substantif en français

Les auteurs de La stylistique comparée, puis Jean Delisle dans sa Traduction raisonnée et bien d’autres pédagogues après eux nous ont enseigné la « prédominance du substantif en français3 ». En clair, on traduit souvent un verbe ou un adjectif en anglais par un nom en français.

Voilà qui s’avère très pratique pour notre entreprise, puisque nos adjectifs et nos verbes, nommément nos participes passés, varient généralement en genre. Conséquence : la traduction par une même forme grammaticale, à moins de pouvoir compter sur un adjectif épicène de sens équivalent, nous mène le plus souvent vers un écueil, comme le montre l’exemple qui suit4.

          If you are well prepared, you will also be more confident.

          Si vous êtes bien préparé, vous serez aussi plus sûr de vous.

Ici, le remplacement du participe passé et de l’adjectif par deux noms équivalents sur le plan sémantique permet de produire un énoncé épicène et idiomatique.

          Une bonne préparation renforcera aussi votre confiance en vous.


Quitter le plan du réel pour celui de l’entendement

Si la transposition s’effectue assez facilement, à condition d’avoir un nom de la même famille ou d’un sens équivalent à disposition, on ne peut pas en dire autant de la modulation, qui nécessite de se détacher non seulement de la forme, mais souvent aussi du fond.

Comme on peut le constater dans l’exemple qui suit, l’utilisation de l’adjectif intelligents pour qualifier le nom épicène jeunes ne respecte pas tout à fait notre objectif d’inclusivité.

          The youths were extremely intelligent and a pleasure to work with.

          Les jeunes étaient très intelligents et ce fut un plaisir de travailler avec eux.

Or, en substituant un équivalent plus abstrait à l’adjectif, relativement concret, nous rendons la phrase complètement épicène et renforçons le caractère idiomatique de notre traduction par l’emploi d’une expression imagée typique de la langue française.

          Les jeunes avaient l’esprit très vif et ce fut un plaisir de travailler avec eux.

Ces procédés, habilement maniés et combinés à d’autres stratégies comme l’implicitation, la personnalisation et la dépersonnalisation ainsi que l’utilisation de formes épicènes et de génériques, permettent dans beaucoup de cas de produire des textes inclusifs conformes à la norme linguistique établie. De plus, en nous obligeant à un effort conscient pour nous éloigner de l’anglais, cette démarche favorise la fluidité et l’idiomaticité. Qui l’eût cru?


Après avoir travaillé pour le Bureau de la traduction, à son compte, en cabinet, au gouvernement fédéral, et enseigné pendant huit ans la traduction, la rédaction et la révision à titre de chargée de cours universitaire, Caroline Tremblay partage maintenant son temps entre l’Université d’Ottawa, où elle occupe un poste de traductrice-réviseure, et Magistrad, où elle donne des formations sur la concision, la révision comparative et la traduction épicène.



1 Banque de dépannage linguistique, « Rédaction épicène, formulation neutre, rédaction non binaire et écriture inclusive »

2 Stylistique comparée de l’anglais et du français, pp. 46 à 55

3 Idem, p. 104

4 Tous les exemples sont tirés de Linguee.






Partage :