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Contrer l’insécurité linguistique au Canada francophone

Bien que l'insécurité linguistique soit très présente en milieu francophone minoritaire au Canada, les artistes de théâtre et les traductrices déploient des efforts importants pour valoriser les variétés locales du français.

Par Anushka Birju

Garder une langue vivante, c’est la parler, l’entendre et l’écrire. Dans une situation minoritaire complexe comme celle des francophones au Canada, ces actes tranquilles du quotidien s’accomplissent de manière plus sporadique, menacés par l’insécurité linguistique. Dans un entretien avec Francopresse en 2019, Annette Boudreau, sociolinguiste acadienne, définit l’insécurité linguistique comme « un sentiment de ne pas être légitime comme locuteur francophone et de ce manque de légitimité découle le sentiment de ne pas être un vrai francophone1 ». Contre ce sentiment envahissant, les artistes de théâtre et les traductrices du Canada francophone font l’effort conscient de valoriser les variétés locales du français, et ainsi de les légitimer. 

Selon le recensement du Canada de 2016, le français est la langue maternelle de 22,8 % de la population canadienne. Les francophones sont donc en position minoritaire par rapport à une population anglophone dominante. De plus, on retrouve la majorité des francophones au Québec (85,4 %), les autres habitant dans des régions où ils forment entre 2 et 30 % de la population. Ainsi, à l’extérieur du Québec, les francophones du Canada sont une minorité par rapport aux locuteurs de l’anglais, mais aussi par rapport à la communauté francophone du Québec.

Chaque région francophone du Canada a sa propre variété linguistique et intègre l’anglais à différents degrés, mais chacune est hantée par l'idéal de ce qui devrait être considéré comme un français « véritable » ou « standard ». Même dans un contexte local, la comparaison entre la façon dont le français devrait être parlé et celle dont on le parle réellement dans différentes communautés provoque un malaise. Quand la variété linguistique des francophones du Canada est comparée au français québécois ou à un français parisien, nombre d’entre eux éprouvent un sentiment d’insécurité. 

Qu’elle soit basée sur leur accent ou sur leur choix de mots, cette insécurité fait en sorte que de nombreux locuteurs du français se sentent obligés de parler ce qu’ils considèrent comme « le bon français ». Cette pression peut les amener à parler anglais ou à ne pas parler du tout dans certains contextes. Ce phénomène a pour conséquence le manque de visibilité et d’usage des différentes variétés du français en milieu minoritaire. La santé de la langue française hors Québec en est ainsi fragilisée, et les français canadiens s’en trouvent menacés.

L’art pour valoriser les parlers minoritaires 

Depuis quelques années toutefois, on voit naître des environnements où les variétés minoritaires de la langue française sont visibles et légitimes. L’un de ces espaces est le théâtre documentaire. Du côté acadien, par exemple, Gabriel Robichaud et Bianca Richard, deux artistes dans la trentaine, travaillent à un projet de docu-fiction théâtrale intitulée Parler mal. Ils en ont effectué une lecture publique au Festival à haute voix du théâtre l’Escaouette de Moncton en février 2020 et une autre à Montréal au Festival du jamais lu du Théâtre aux Écuries en août 2021. L’idée de ce projet est née de leur propre expérience de locuteurs natifs du chiac, variété du français acadien parlé dans la partie sud-est du Nouveau-Brunswick qui mélange le français et l’anglais. Robichaud et Richard ont pris conscience qu’en vieillissant, ils recevaient de plus en plus de commentaires sur leur accent et sur la façon dont ils parlent français, jusqu’à ce qu’ils deviennent hyperconscients de leur façon de s’exprimer. 

Le but de Parler mal est de faire prendre conscience au public de la menace que représente l’insécurité linguistique non seulement pour les francophones du Canada, mais aussi pour tous les groupes minoritaires. En relatant notamment leurs propres expériences, Robichaud et Richard demandent aux spectateurs de les entendre surmonter le silence qui s’est construit au fil des ans. Ils se posent des questions sur la provenance de l’insécurité linguistique, sur son histoire et sur les moyens d’y contrevenir aux niveaux individuel et collectif. Leur projet a un double objectif : il vise d’une part à affronter l’insécurité linguistique des locuteurs minoritaires, et d’autre part à éduquer les publics majoritaires. Il est également possible que les expériences de Robichaud et Richard résonnent chez d’autres francophones du Canada, ce qui pourrait contribuer à atténuer leur insécurité, et ainsi faire en sorte que leur langue et leur culture gagnent en visibilité et en légitimité.

De la même manière, Nicolas Hyatt, musicien ontarien, et Jane Chan, compositrice et violoncelliste britanno-colombienne, cofondent le duo Parler bien en 2018. Ils souhaitent ainsi, de manière inédite, mettre en valeur la musicalité du français des minorités au Canada. Leur plus récent album, intitulé histoires du comté d’essex, combine des extraits d’entrevues avec des francophones du Sud-Ouest de l’Ontario et des compositions musicales uniques. En leur permettant de se raconter, le duo cherche à endiguer le flot négatif de l’insécurité linguistique auquel ces francophones font face.

La traduction pour briser le silence

Pour briser le silence né de l’insécurité linguistique, on peut également emprunter la voie de la traduction. On note par exemple que deux finalistes au Prix littéraire du Gouverneur général 2021, catégorie Traduction vers le français, habitent à l’extérieur du Québec. Georgette LeBlanc, poète acadienne reconnue, a traduit le recueil Ocean (Océan) de Sue Goyette vers le français de la Baie Sainte-Marie en Nouvelle-Écosse aux Éditions Perce-Neige (Moncton, Nouveau-Brunswick). De son côté, Sonya Malaborza, traductrice acadienne, a utilisé des expressions acadiennes et cadiennes de la Louisiane dans certains dialogues du roman à succès The Birth House (L’accoucheuse de Scots Bay) d’Ami McKay. Sa traduction est publiée par la maison d’édition Prise de parole (Sudbury, Ontario). 

En créant dans leurs traductions un espace où les voix minoritaires peuvent être célébrées, LeBlanc et Malaborza contribuent à la visibilité et à la valorisation des variétés de leur langue en milieu minoritaire. Elles montrent à leur lectorat de la grande francophonie qu’il existe plusieurs variétés du français au Canada. La publication de ce type de traduction aide donc à promouvoir ces français minoritaires en leur conférant une certaine permanence. 

Pour qu’une langue reste vivante, il faut l’utiliser. En conséquence, lorsque les locuteurs de différents français canadiens préfèrent l’anglais ou changent leur manière de parler en faveur d’un « bon usage », certaines variétés linguistiques risquent de disparaître. Les artistes et traductrices francophones du Canada en sont conscientes, et grâce à leurs efforts pour faire vibrer les différents français canadiens, les minorités francophones du Canada pourront continuer de vivre fièrement.

Anushka Birju est titulaire d’un diplôme de premier cycle en études françaises et en études espagnoles et latino-américaines de l'Université de Waterloo. Elle y poursuit sa maîtrise en études françaises.


1. https://www.francopresse.ca/actualites/francophonie/entretien-avec-annette-boudreau--regard-sur-les-ideologies-linguistiques--les-nuances-du-francais-a6f674f560d7befbd1c3dfeeb86f3da6


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