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Buffy contre la traduction – Certains l’aiment doublée…

Par Charlotte Bosseaux

Toute traduction constitue un défi, mais traduire une chanson est particulièrement ardu. Non seulement les traductrices doivent faire attention au sens et aux rimes, mais elles doivent aussi respecter le rythme et la musique qui enveloppent le texte. Et quand il s’agit de traduire des chansons pour un film musical, il faut de surcroît synchroniser la traduction avec l’image! En général, quand les films musicaux sont traduits en français, les dialogues sont doublés et les chansons, sous-titrées. Il arrive toutefois que la bande sonore (dialogue et chansons) soit entièrement doublée; c’est notamment le cas pour les films des studios Walt Disney afin que les enfants, leur audience principale, puissent saisir l’intégralité du film.

Que le spectacle commence

Illustrons le processus de doublage de chansons et ses conséquences au moyen de l’épisode « Que le spectacle commence » de la série télévisée Buffy the Vampire Slayer (1997-2003, dir. Joss Whedon, 20th Century Fox). Cette série culte américaine raconte l’histoire d’une jeune femme, Buffy Anne Summers. Dans la mythologie de la série, Buffy, est l’Élue [The Chosen One], la tueuse de vampires [The Vampire Slayer]. Sa mission est cruciale : débarrasser le monde de toutes les forces démoniaques. Le combat de Buffy ne se limite pas à affronter les ténèbres; elle doit aussi faire face à ses propres démons. La série a duré 7 saisons (144 épisodes), chacune correspondant à une année dans la vie de Buffy depuis ses 16 ans. Chaque saison tourne autour d’un « mal absolu », une force démoniaque qui doit être anéantie.

Pendant les sept années originales de diffusion, le public a eu le temps et le plaisir de voir les personnages évoluer. Et 15 ans plus tard, les fans se rappellent toujours leurs protagonistes préférés. Ce succès est en grande partie dû à leur caractérisation; à la manière dont ils sont construits et présentés à l’écran, et surtout à la façon dont ils s’expriment. Buffy, par exemple, est connue pour son utilisation ludique et créative de la langue anglaise. Il est donc intéressant de comparer la version originale (VO) et la version doublée (VF) afin de voir s’il y a des changements de caractérisation.

L’épisode « Que le spectacle commence » (titre original « Once More With Feeling ») est le septième épisode de la sixième saison. Pour rappel, à la fin de la cinquième saison, Buffy se sacrifie pour sa sœur et ses amis la ressuscitent au début de la sixième saison. Buffy est donc de retour parmi les vivants, mais elle ne se sent pas à sa place. Elle est déprimée sans que ses amis ne sachent pourquoi.  Le public connaît la raison de son mal-être depuis l’épisode précédent, quand Buffy a expliqué au vampire Spike que morte, elle était en paix; elle pense qu’elle était au Paradis. L’épisode musical « Once More With Feeling » marque un tournant dans la saison : la vérité est révélée. Pourtant, la façon dont cette vérité éclate est quelque peu étrange : les personnages, victimes d’un sort, se mettent à chanter sans le vouloir et confessent ce qu’ils ressentent vraiment.

(Re)donnez-moi ma voix!

En français, cet épisode a été doublé dans son intégralité. Une analyse linguistique, visuelle mais aussi vocale des personnages de la VO et de la VF démontre que leur caractérisation change dans la version française1. Dans le cadre de la traduction audiovisuelle, on peut considérer la voix comme élément à part entière de la traduction puisque l’on traite non seulement des mots mais aussi de leur véhicule, la voix. La voix porte les mots qui font sens en fonction de la façon dont ils sont prononcés. Ainsi, la voix est un élément crucial d’une version doublée car sans voix il n’y aurait pas de traduction. Comme il se doit, la traduction a été adaptée afin que les paroles soient synchronisées avec les mouvements de la bouche des actrices. On constate toutefois que certains choix ont un impact sur la caractérisation des personnages. Ainsi, c’est l’actrice française Claire Guyot, aussi connue pour avoir prêté sa voix à la Petite Sirène des studios Walt Disney (1989) et à Lois dans la série télévisée Lois and Clark, les nouvelles aventures de Superman (1993-1997), qui double l’actrice américaine Sarah Michelle Gellar, interprète de Buffy, et la Française chante plus juste que l’actrice américaine. Par exemple dans la chanson Something to Sing About (traduite Donnez-moi ma vie), quand Buffy livre son secret à ses amis, la voix de Guyot est beaucoup plus posée, et elle donne l’impression que Buffy a une meilleure maîtrise d’elle-même alors qu’elle communique son mal-être et son manque de contrôle. La VF ne transmet pas complètement le ton aigu de Buffy/Gellar, aux côtés quasi enfantins, et son impuissance, car Buffy/Guyot a une voix plus mûre, affirmée et sûre d’elle-même, un atout qui n’en est pas vraiment un si on considère l’intégralité de la caractérisation de l’héroïne.

 

Synchronisation et caractérisation

En ce qui concerne la synchronisation en tant que telle, la traductrice doit prendre des décisions en fonction des mouvements de la bouche des actrices. Donc, si nécessaire une voie passive deviendra une voix active, et un synonyme plus court remplacera un mot à plusieurs syllabes. Dans la VF de l’épisode étudié ici, lorsque l’on voit Buffy en gros plan, on constate que les mots se placent parfaitement dans sa bouche. Par exemple, le mot « peine » se forme de la même façon que le mot anglais « pain », ce choix donc est parfait pour ce qui est de la synchronisation labiale. Par contre, « douleur » [pain] et « tristesse » [peine] ont des significations bien distinctes. Le ton de la voix de Buffy/Gellar est aussi plus aigu au moment de prononcer ce mot qu’il ne l’était au début de la chanson, et cette évolution dans le chant peut être interprétée comme un signe de tension. La voix de Buffy/Guyot n’étant pas nasale, elle communique moins cette tension. De plus, sa voix n’est pas aussi forte que celle de Buffy/Gellar. Buffy/Guyot ne crie pas comme elle et n’exprime donc pas complètement la frustration et la douleur de la VO. Par contre, il y a plus de profondeur et de modulation dans la voix de Buffy/Guyot. On a l’impression qu’elle maîtrise davantage la situation. Toutes ces modifications, sur la longueur du texte, entraînent un changement de caractérisation : ces deux Buffys semblent être dans un état émotionnel différent.

Il y est donc important de regarder au-delà des mots car la façon de les prononcer communique aussi l’état d’esprit des personnages. La complexité du personnage de Buffy, révélée par une analyse de sa qualité vocale et des mots qu’elle prononce, n’est pas complètement communiquée en français. On peut conclure, d’une part, que la voix française de Buffy ne correspond pas vraiment au corps de Gellar : elle n’est pas en phase avec les images et stéréotypes que Buffy/Gellar représente, et cette réalisation est étrange, même parfois troublante. En effet, Buffy incarne la blonde stéréotypée des films d’horreur américains, qui se fait tuer automatiquement en début de film. Gellar donne corps à ce stéréotype et sa voix nasale au rythme rapide, son accent californien et ses tonalités quasi enfantines renforcent cette représentation. Sa voix en chanson sature souvent, c’est-à-dire qu’elle atteint ses limites très rapidement, car la tessiture de Buffy/Gellar est limitée. Cette saturation, cependant, correspond tout à fait aux sentiments de frustration et de dépression de son personnage. Alors que la chanson avance, Buffy/Gellar exprime des sentiments de plus en plus forts tout en maintenant un ton ennuyé. À l’inverse, la voix en chanson de Buffy/Guyot est plus professionnelle, avec une gamme d’émotions plus variée. Guyot n’utilise pas tout le temps toute la force de sa voix et maîtrise son débit vocal. Quand elle chante les rimes, elle prend son temps avec les diphtongues et démontre une très bonne maîtrise vocale. La qualité de la voix de Buffy/Guyot est plus profonde, plus chaude, et plus colorée, et cela donne plus d’intensité et de force à la vérité qu’elle est en train de dévoiler. Toutes ces qualités jouent contre la caractérisation de Buffy puisque cette maîtrise ne reflète pas sa situation. La performance vocale de Buffy/Guyot la fait donc apparaître plus sophistiquée et maîtresse d’elle-même.  

D’autre part, dans cette séquence la taille des plans a vraisemblablement rendu le travail difficile à l’équipe de traductrices, et il est évident qu’elles ont voulu créer une version chantable – plutôt que littérale. Les rimes et la taille des plans (gros plans, par exemple) ont dicté certains choix de vocabulaire qui ne communiquent pas complètement la personnalité de Buffy.  Avant de choisir une voix, il semblerait donc bon de réfléchir à l’impact potentiel de cette voix sur la caractérisation d’un personnage. La traduction de chanson et celle de produit visuel représentent un tout (voix, jeu d’acteurs, et mots) et chaque élément de l’ensemble devrait être pris en compte, pas seulement la partie linguistique. Un choix de voix peut donc tout changer et c’est pour cela que la traduction de versions doublées devrait être envisagée systématiquement comme un tout comprenant non seulement les mots mais aussi les images et la bande sonore, car c’est ce « tout » qui fait sens. Il semble donc important de prendre ce « tout » en considération avant même que le produit ne soit traduit, comme Pablo Romero-Fresco le démontre dans son tout dernier ouvrage (2019).

Et maintenant, qu’allons-nous faire?

Traduire les chansons qui font partie intégrante d’un film ou d’une série télévisée n’est pas chose facile. Il y a un grand nombre d’éléments à prendre en considération : les rimes internes, les pauses, les sons rallongés, la façon dont les mots sont chantés et les sentiments exprimés, et comment les paroles sont liées au jeu des actrices. La VF de l’épisode musical de Buffy n’est peut-être pas tout à fait satisfaisante, si l’on en croit les commentaires des fans (sur YouTube par exemple), mais c’est un très bon exemple du travail technique nécessaire2 qui doit être exécuté pour offrir un produit de qualité à ceux qui préfèrent écouter les mots plutôt que de lire des sous-titres. Et dans le cas présent, entendre une version de Buffy, que beaucoup trouvent plus agréable à l’oreille que celle de la version originale, même si cela a un impact sur sa caractérisation.

  1. Bosseaux, Charlotte (2015) Dubbing, Film and Performance: Uncanny Encounters, Peter Lang.
  2. Le doublage d’une série télévisée est réalisé par une longue liste de professionnelles (productrices, traductrices, dialoguistes, directrices artistiques, comédiennes, ingénieures du son).

Bibliographie
Bosseaux, Charlotte (2015). Dubbing, Film and Performance: Uncanny Encounters, Peter Lang.
Mingant, N. (2010). Tarantino’s “Inglourious Basterds”: a Blueprint for Dubbing Translators?. Meta 55 (4), 712– 31.
Romero-Fresco, Pablo (2019). Accessible Filmmaking : integrating translation and accessibility into the filmmaking process, London : Routledge.

Charlotte Bosseaux enseigne la traductologie à l’Université d’Édimbourg. Elle a publié de nombreux articles en traduction littéraire sur les traductions françaises de Virginia Woolf et de Christopher Brookmyre. Elle travaille aussi en traduction audiovisuelle (films, séries télévisées et documentaires). Elle a notamment écrit sur les versions françaises de la série Buffy contre les vampires et les voix françaises de Marilyn Monroe et de Julianne Moore.

 


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