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Billet d’humeur

La qualité en traduction professionnelle

En pratique, la qualité est une notion toute relative : il y a la qualité à payer, à moduler, à contrôler… La confrontation à d’autres domaines aide-t-elle à la cerner?

Par Claude Jean

La notion de qualité

Claude-JeanLorsqu’on m’a demandé d’écrire un article sur la qualité, je me suis dit : « Oh, que voilà une notion difficile à définir en traduction! ». De prime abord, pourtant, c’est simple : pour obtenir une traduction de qualité, il faut faire passer le message exprimé d’une langue à une autre, en respectant les codes de cette dernière, clairement et avec le minimum de moyens, selon le bon vieux principe de l’économie par l’entendement si cher à Paul Horguelin, maître ès révision.

Oui, mais… les codes évoluent, et souvent en désordre. Orthographe ancienne ou nouvelle? Ou un peu des deux? Anacoluthe : vénielle ou impardonnable? Et la poétique hypallage, du blessé grave à la végétation arable, on s’incline en sourcillant ou on refuse férocement? Et que dire du lexique, que l’anglais alimente abondamment alors que le français semble avoir déclaré forfait, surtout en science et en technique?

S’en remettre à l’usage n’est pas facile, car, s’il a le mérite de suivre la réalité de façon inventive en nommant le nouveau et en nous débarrassant de l’ancien, l’usage a parfois le malheur d’être installé par des locuteurs pour qui la langue est le moindre des soucis… et qui se contentent de calquer la langue véhiculaire.

S’en remettre à la machine? Les précieux outils technolangagiers censés nous faire passer à la vitesse Mach 3, mais dont l’emploi se solde trop souvent par une traduction mot à mot, à la limite du lisible et où l’erreur se répercute quasi à l’infini? Il est à espérer qu’ils évolueront en intelligence et en convivialité, mais pour l’instant, les traducteurs automatiques, mémoires de traduction et autres correcteurs sont incapables de repérer une erreur de sens (le contexte étant la glaciologie, il est peu probable que ice shelf se rende par « étagère de glace ») ou de signaler qu’une expression est traduite comme ci aux pages 10, 34 et 47, mais comme ça aux pages 1, 23 et 180 du rapport urgent, à livrer dans l’heure, qui a été traduit par quinze personnes1. Et ils nous font perdre les tournures proprement françaises, comme la forme pronominale (se fonder, se composer) ou les « y » et les « en », qui nous offrent de si jolis raccourcis.

S’en remettre au client – lequel a toujours raison, comme chacun sait? Faut-il entériner ses moindres désirs? D’autant que, dans notre beau Canada, nos experts et demandeurs ne se rendent pas toujours compte que l’expression qu’ils emploient au quotidien et à laquelle ils semblent tenir mordicus est un emprunt direct à leurs collègues anglophones.

Nous en remettre à nous-mêmes, qui connaissons si bien la langue et ses méandres? Mais la connaissons-nous vraiment? Connaissons-nous les expressions à la mode de la langue de départ, les vocabulaires des langues de spécialité – et la complexe réalité qui se cache derrière –, l’évolution de la syntaxe? Nous tenons-nous au courant de tout? Et savons-nous imposer nos choix?

Bref, nous pouvons deviser longuement sur cette notion, sans savoir conclure. Et il y a l’épineuse question de la façon dont la qualité est envisagée par le donneur d’ouvrage et par le gestionnaire du service de traduction : la qualité est-elle une caractéristique intrinsèque du produit – elle va de soi, il serait donc inutile de drainer des ressources pour « l’assurer » et on économise ainsi temps et argent – ou alors s’agit-il d’un attribut modulable – vous me payez plus et je vous fais une révision de première catégorie ou, variante, nous réservons un contrôle réduit ou nul à ce texte de faible rayonnement, mais soumettons cet autre, d’une importance capitale, à un contrôle serré? J’ai vu passer toutes sortes de consignes et contre-consignes au cours de ma carrière et continue de trouver que, pour qui révise plusieurs textes par jour, il n’est pas évident de les rafistoler plus… ou moins, selon la directive de l’heure ou le genre de texte.

La qualité et son contrôle dans d’autres domaines

J’en étais là dans mes réflexions, quand je me suis dit qu’il serait intéressant de discuter de qualité avec des collègues qui avaient coudoyé la notion dans un autre domaine. En effet, je suis entourée de femmes qui ont épousé la traduction en secondes, voire en troisièmes noces. Dans la quarantaine, elles ont quitté le laboratoire de recherche ou d’analyses, l’infographie ou le butinage entre microbiologie, littérature et technique de l’architecture pour devenir traductrices.

Je les ai donc réunies, et notre conversation a pris un tournant inattendu. Les biologistes ont vite abordé l’aspect contrôle de la qualité sous un angle que je n’avais jamais considéré : combien le contrôle est facile en laboratoire et combien il est complexe, long et onéreux en traduction.

Au laboratoire, les protocoles sont rigoureusement établis et suivis, l’expérience doit être répétable, il faut prévoir les solutions étalons et les blancs, et la contamination des échantillons, si contamination il y a, est évidente. Dans le cas d’un laboratoire d’analyses, le plan d’échantillonnage est établi par des biostatisticiens, les sérums étalons proviennent d’entreprises spécialisées, la précision des appareils est vérifiée au quotidien et « automatiquement » – si l’analyse des étalons donne des valeurs aberrantes, il faut régler l’appareil avant de continuer. De plus, les résultats du laboratoire font périodiquement l’objet d’une vérification externe. En somme, le contrôle fait partie intégrante du processus et il est rapide et inflexible.

La situation n’est pas la même en graphisme. Comme la traduction, le graphisme est affaire de communication, et dans les deux domaines, souvent, le travail est considéré comme facile par le client et le maître d’œuvre; il est peu apprécié et les échéances sont serrées. La vérification est systématique mais, contrairement à ce qui se passe en traduction, le produit étant visuel, elle est quasi instantanée, et les aspects à contrôler sont peu nombreux.

Nous pourrions poursuivre les comparaisons mais, disons que, mise en regard de ces autres domaines, la traduction présente de nombreux aspects à contrôler (uniformité et justesse de la terminologie, transfert du message, respect du style, exactitude de l’orthographe et de la grammaire, disposition du texte, etc.), que le contrôle est chronovore, qu’il exige beaucoup de ressources et de connaissances diverses et que la multiplicité et le flou des codes linguistiques introduisent un élément d’imprécision et de subjectivité. Comme aussi, d’ailleurs, le flou du cahier des charges et de la finalité du texte, le destinataire inconnu, etc.2

La qualité qui évolue

Revenons donc à la qualité proprement dite. Curieusement, mes collègues scientifiques et littéraires s’entendent sur un aspect de la question : il y a tiraillement entre le fond et la forme, voire entre la qualité et l’intelligibilité. Ainsi, du point de vue de celle qui a étudié la littérature et la linguistique, la qualité telle qu’elle est envisagée en traduction, c’est-à-dire par la profession, ferait l’objet d’une attention trop rigoriste, trop prescriptive – nous perdons du temps à corriger des erreurs qui n’en seront bientôt plus et manquons d’inventivité. Du côté des laborantines, pragmatiques, on estime que la langue écrite perd du terrain et qu’il faudrait miser sur le message essentiel plutôt que sur les subtilités de sa tournure. Au lieu de pousser les hauts cris devant une transgression de grammaire mineure, il vaudrait mieux s’assurer que le sens y est. Cela est beaucoup plus important… mais évidemment plus difficile, et donc plus long, à déceler.

Nous ne pensons plus, ne lisons plus et n’écrivons plus de la même manière depuis que nous sommes rivés à des écrans. Le texte devient moins linéaire, il seconde souvent l’image plutôt que d’être illustré par elle, il se produit et se consomme vite. La langue se simplifie, et la traduction se redéfinit comme acte de communication plutôt que comme geste littéraire3. Que devient la qualité?

Pour ne pas conclure

La qualité en traduction continue à prendre du temps et, comme chacun sait, le temps, c’est de l’argent. Mais est-il possible d’en faire l’économie? Il ne s’agit pas d’une fioriture ou d’un glaçage plus ou moins épais qu’on étend à volonté. Par ailleurs, comprendre et rendre le message demande de l’attention, de la réflexion et des connaissances. C’est un travail de moine, de tâcheron, mais aussi d’érudit. Ce n’est pas un travail de technicien, comme certains semblent maintenant le croire. Il faut arriver à le reconnaître nous-mêmes et à le faire reconnaître par les clients et les patrons. Nous avons des machines, mais ne pouvons traduire machinalement. Nos outils permettent de « traiter » une masse de mots en un temps réduit, sauf qu’étrangement, ils allongent la durée de révision. Ils participent à la simplification de la langue, à son « lissage », mais ils ne devraient pas la dénuer de ce qui fait sa singularité.

Après des études en langues modernes, en traduction et en environnement, Claude Jean traduit et révise, surtout dans des domaines scientifiques et techniques, et enseigne de temps à autre.


1 Pour une analyse utile de l’effet de la technologie en traduction, je renvoie ceux que ça intéresse à Anthony Pym, « What technology does to translating », Translation & Interpreting, vol. 3, no 1, 2011.

2 Je vous renvoie au numéro de META consacré aux incertitudes en traduction (vol. 61, no 1, mai 2016), en particulier à l’article de Lance Hewson sur « Les incertitudes de traduire ».

3 Je parle ici, évidemment, de traduction utilitaire, qui est le lot du commun des traducteurs.


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