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Apprentissage de la traduction : rudiments d’éthique

La formation universitaire en traduction présente des enjeux éthiques bien particuliers qui méritent d’être soulignés, ne serait-ce qu’en raison de leur prolongement éventuel dans l’exercice professionnel. En voici un survol du point de vue d’un récent diplômé du baccalauréat.

Par Simon Frappier, traducteur agréé

Incertitude du langage

D’entrée de jeu, l’étudiante* doit apprivoiser l’incertitude qui est au cœur de la traduction et a fortiori du langage lui-même. Hormis dans les cas d’équivalence « parfaite » entre deux langues, l’apprenante navigue en zone grise, munie d’un compas différent de celui de ses collègues. En effet, chacune est dotée de sa sensibilité propre, possède un bagage cognitif unique et maîtrise diversement ses langues de travail. Celles-ci, d’ailleurs, ont bien des mystères à révéler… À l’issue de cette rencontre nouvelle avec les langues, l’étudiante verra ses notions instinctives transformées en connaissances réfléchies et se réappropriera ses moyens de communication à titre de véritables outils de travail. Et si elle constate des lacunes, il lui faudra les combler avant qu’elles ne nuisent à sa prestation de services.

Accueil de la critique

La proposition de solutions en classe constitue pour plusieurs un véritable calvaire en raison d’un double manque de confiance (en des compétences en cours de développement) et de recul (par rapport à des suggestions qui, en fin de compte, ne font pas corps avec la personne qui suggère). Pour être mieux disposée à s’ouvrir et à accueillir la critique, l’apprenante doit laisser son ego de côté en distinguant clairement ses propositions d’elle-même. Dès lors, le courage aidant, elle pourra prendre la parole, maximiser son apprentissage personnel (par la validation immédiate de son processus de réflexion) et contribuer à celui du groupe (grâce aux exemples variés de traductions sur lesquels l'enseignante peut se prononcer).

Matière textuelle et plagiat

Dans le cadre de son travail, la traductrice ne se gêne pas pour ratisser la Toile, piller des solutions ingénieuses et reprendre les formules bien tournées qu’elle déniche au gré de ses recherches. On sait que la phraséologie s’apprend par imitation et que tous les documents écrits relevant de domaines de spécialité sont de potentielles sources d’inspiration. Dans une certaine mesure, le « plagiat » de la matière textuelle est donc encouragé en traduction.

Cet état de fait peut toutefois ouvrir la porte à de graves problèmes éthiques dans le contexte universitaire et, plus précisément, dans celui des évaluations en temps limité. Du moment où l’enseignante autorise l’accès à Internet, qu’est-ce qui empêche l’apprenante de consulter des camarades, de donner comme sienne la traduction d’autrui, voire de recourir à la traduction automatique? L’enseignante n’a pas nécessairement les ressources pour évaluer s’il y a plagiat et doit s’en remettre à la bonne foi de ses étudiantes. Il n’est pas vain de rappeler que tout le « contrat éducatif » repose sur cette présomption d’honnêteté. En communiquant de manière transparente ses sources, l’apprenante parfait son sens critique et permet à l’enseignante de sanctionner ses compétences réelles et son discernement, qualité phare du professionnalisme.

Traduction automatique

À l’heure où tant le marché que la recherche en traductologie plaident pour une intégration croissante de la traduction automatique (TA) à la formation universitaire, l’étudiante pourrait se croire dispensée de maîtriser le transfert linguistique. Il existe un risque bien réel de plomber l’acquisition des compétences qui y sont liées si l’apprenante décidait de recourir largement à la TA en classe et pour la réalisation de ses travaux, plutôt que de s’astreindre à traduire « à la main ». Bien sûr, les outils technologiques sont là pour rester, mais le passage à l’université sert à apprendre les rudiments du métier de façon bien encadrée. Par ailleurs, le travail effectué en classe à l’aide des outils est en fait de la postédition, qui n’est rien de moins que de la révision comparative, laquelle exige un lot de compétences différent de celui qui est associé à la traduction à proprement parler.

Développement de compétences

Il y a un problème éthique que l’on sous-estime parfois et que la nature même de l’apprentissage en traduction amplifie : la tentation du moindre effort en quête du diplôme, le proverbial « bout de papier » qui serait le sésame du marché.

La formation en traduction est axée non sur l’acquisition de savoirs, mais sur le développement de compétences (savoir-faire et savoir-être). Si l’étudiante n’a que peu de matière à apprendre par cœur, elle doit cependant s’investir dans les activités pédagogiques et saisir toutes les occasions de s’exercer à la traduction, car c’est en forgeant que l’on devient forgeronne.

Or, certaines apprenantes pourraient se croire déjà suffisamment outillées et estimer superflues les activités qu’on leur propose. Pis encore, elles pourraient en venir à juger leur présence aux cours comme une perte de temps. La pernicieuse mentalité du clientélisme qui s’est emparée des universités encourage la recherche de la facilité et, par extension, l'absentéisme occasionnel ou chronique. Un tel désengagement du processus d’apprentissage porte lourdement à conséquence pour tous les acteurs impliqués : l’université, le personnel enseignant, le groupe et, surtout, l’étudiante elle-même.

Conciliation études-travail

Depuis plusieurs années, on remarque qu’une part très importante de la population universitaire ne se consacre plus exclusivement à ses études, mais occupe un emploi en parallèle pour subvenir à ses besoins et payer ses frais de scolarité. La nécessité de la conciliation études-travail entraîne son lot de contraintes. Jongler avec les nombreuses exigences de la vie moderne peut ainsi amener l’apprenante à négliger ses études malgré ses bonnes intentions. L’enjeu éthique devient d’autant plus délicat si, entreprenante, elle parvient à percer le marché du travail à titre de pigiste tout en demeurant sur les bancs d’école. Elle pourrait être tentée de délaisser l’université au profit du travail à temps plein. Toutefois, la vaste majorité des employeurs exigent que leurs traductrices détiennent un baccalauréat ou une maîtrise, ce qui rend l’abandon des études beaucoup moins attrayant. Quoi qu’il en soit, et dans le meilleur des cas, ce cumul de rôles aiguise le sens des priorités, une qualité essentielle de la traductrice.

Poursuivre sa formation

Une fois son diplôme en poche et les cabinets dans sa mire, l’(ex-)étudiante ne peut s’asseoir sur ses lauriers. En fait, il lui incombe désormais de se tenir à jour et de poursuivre par elle-même sa formation dans un milieu en constante mutation : les langues évoluent, les domaines bougent, les outils changent et les pratiques aussi. Comme il y a toujours place à l’amélioration, l’apprenante ne devra jamais cesser d’apprendre.

* Le texte est rédigé au féminin parce que les femmes sont résolument majoritaires dans les programmes universitaires de traduction.

Simon Frappier est traducteur chez KPMG. Diplômé de l’Université de Montréal en littérature comparée et en traduction, il y poursuit ses études en traductologie.


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