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A rose, by any other name… 

Ce ne sont bien sûr pas les pièges de la traduction vidéoludique qui ont inspiré ces mots à Shakespeare. Ils représentent toutefois bien l’esprit qui doit animer les traductrices soucieuses de rendre de façon impeccable l’atmosphère d’un jeu pour le plaisir de ses adeptes. 

Par Valérie Florentin, traductrice agréée 

Les jeux de rôles sont vendus sous forme de livres, d’environ 300 pages au format lettre, dans lesquels sont décrits des univers narratifs. La traduction de tels ouvrages est souvent considérée, avec raison, comme un juste milieu entre traduction littéraire et traduction technique. Le côté technique est, bien entendu, lié aux inévitables règles liées à un tel jeu, qui sont non seulement multiples, mais aussi complexes pour toute personne néophyte en la matière, reposant souvent sur un système de caractéristiques et de valeurs numériques. Le côté littéraire, lui, est celui qui va permettre l’immersion des groupes dans un univers fantastique et se doit donc d’être précis et accessible… C’est là que la terminologie entre en jeu. 

Prenons comme exemple une série qui se déroule dans un Moyen-Orient médiéval fictif (imaginez des samouraïs dans un pays imaginaire et des hordes mongoles parcourant des steppes d’inspiration eurasienne). 

Dans un tel cadre, une certaine précision terminologique est nécessaire (par exemple, les samouraïs portent un katana et un wakizashi, un fait historique relativement connu, et adopter le terme générique de sabre ou, pire, d’épée frustrerait la frange du public qui a choisi le jeu pour son thème). Il faut donc se lancer dans des recherches sur l’époque et la géographie pour éviter de commettre un impair, d’autant que les traductions sont souvent commentées (comprendre décortiquées et critiquées) sur les réseaux sociaux. Ce sont la plupart du temps les termes en lien avec la faune et la flore qui sont remis en question. La terminologie dans ce domaine repose en grande partie sur 1) des noms latins et 2) des référents géographiques. La question se pose alors quand vient le temps de traduire ces termes : où est le moindre mal? Les noms latins sont exclus d’office puisqu’ils nuiraient à la crédibilité de l’univers décrit (pourquoi un peuple moyen-oriental médiéval emploierait-il le latin?). Le problème est que souvent, dans le texte original, les espèces endémiques sont désignées par un terme latin ou un référent géographique. Ainsi, la Corbicula fluminea s’appelle un corbicule asiatique, une petite corbeille d'Asie ou une palourde asiatique; le macaca fuscata est un macaque japonais (en anglais : snow monkey); les protobothrops elegans (une famille de vipères) sont surnommés Habus de Sakishima (en anglais : elegant pitviper); et puisqu’il faut bien une fleur pour justifier le titre de cet article, parlons aussi du rhododendron mucronulatum (aussi appelé azalée mucronée, mais cela ne change rien au dilemme). Dans de telles conditions, comment assurer une précision terminologique et préserver l’immersion dans un monde fictif? 

De temps à autre, une appellation générique assortie de l’adjectif « endémique » fait l’affaire. Dans le cas à l’étude, parler d’une palourde d’eau douce endémique fait bien comprendre qu’il s’agit d’un mollusque propre à la région et l’ajout « d’eau douce » donne une précision complémentaire. On n’indique pas l’espèce précise, mais cela suffit en contexte. Même chose pour les macaques, qui ne sont pas vraiment importants dans l’histoire, mais qui donnent un peu de couleur locale. La vipère a retrouvé son nom japonais de sakichima habu, puisque l’appellation est juste assez répandue pour être connue et, surtout, cela apporte une touche d’exotisme supplémentaire à peu de frais. 

Passons maintenant aux azalées. Dans l’univers décrit dans le jeu, les habitants de cinq vallées d’un pays imaginaire (mais de toute évidence inspiré de la Corée) s’unissent et prennent le nom de Jindallae League en l’honneur des cinq pétales de la fleur qui symbolise la région. Jindallae est un mot d’inspiration coréenne et le remplacer par mucronée fait perdre l’un des rares liens entre la région fictive et son inspiration du monde réel. Le syntagme ligue jindallae garde ce lien, mais fait perdre la référence à la flore locale… La solution a été d’ajouter une explicitation intégrée à même la phrase : « la Ligue jindallae porte le nom local de l’azalée mucronée ». 

Vous l’aurez constaté, la solution dépend du contexte puisque, plus que la précision terminologique, la lisibilité du texte et le plaisir de jouer priment.  

Valérie Florentin est traductrice autonome et chargée de cours au campus Glendon de l’Université York. 

 


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