Imprimer
Partage :

Pour l’engagement sociétal du traducteur

James Archibald
Par James Archibald

Le 1er février 1974, le Code des professions, loi-cadre régissant les professions au Québec et pièce maîtresse du système professionnel québécois, entre en vigueur.1 L’objectif est la veille et la protection. Les traducteurs2 ne s’y retrouvent pas. Quelque dix-sept ans après la création de l’Office des professions (OPQ), celui-ci, sous la présidence de Thomas Mulcair, recommande à l’État la création d’un ordre professionnel regroupant les traducteurs et interprètes agréés.3 Il s’agissait d’un ordre à titre réservé dont les membres n’avaient aucun droit d’exercice exclusif.

Toujours est-il ce nouvel ordre avait ceci en commun avec les autres ordres professionnels en raison d’une structure de déontologie visant les relations avec les clients, d’une part, et le public, d’autre part, si bien que les traducteurs avaient sur le plan juridique des droits et obligations sis dans la loi. Ceux-ci se déclinent dans le Code de déontologie qui régit le comportement du traducteur en société.4  Ainsi était consacré le statut sociétal embryonnaire du traducteur.  La veille qu’exerçait l’OPQ avait comme objectif d’assurer que la mire de ce nouvel ordre de traducteurs et d’interprètes se fixe carrément sur la protection du public.  Par conséquent, tout membre du public qui se croit lésé par un acte professionnel du traducteur en exercice disposait dès lors d’un moyen de recours contre des présumées fautes professionnelles. L’accent était sur l’individu, ses actes et la qualité de ceux-ci dans un modèle qui s’est inspiré des tendances régulatrices d’alors, axées sur la protection des consommateurs. La préoccupation centrale du système se limitait presque exclusivement aux actes posés par les professionnels agissant à titre individuel. Les responsabilités collectives et le rôle sociétal des langagiers professionnels n’étaient pas encore une préoccupation de premier plan bien qu’elle le fût en coulisse.

Par contre, la plupart des associations professionnelles de traducteurs se préoccupaient de l’insertion responsable de leurs membres en société. Mais, la force de la loi n’était pas au rendez-vous. Toutefois, cette tradition de l’insertion des traducteurs dans la vie de la société n’a rien de nouveau à en juger d’après le rôle joué par les traducteurs dans les cours princières et les centres de traduction dès le moyen-âge. Leur influence se faisait sentir au-delà des mots traduits.5 

Cette influence relevait de la valeur du capital intellectuel des traducteurs, car ils possédaient non seulement les compétences linguistiques exigées des langagiers professionnels, mais aussi le loisir d’acquérir des connaissances encyclopédiques qu’ils pouvaient ensuite mettre à la disposition des princes et de ceux qui se prévalaient des services des centres de traduction dès l’époque. Il ne fallait attendre ni l’explication de la valeur des connaissances encyclopédiques qui sera mise en relief par la théorie interprétative de la traduction6 ni la valeur première de l’expérience de traduire selon Jean-René Ladmiral7. De tout temps, le savoir, les connaissances et l’expérience des traducteurs ont toujours été au service de la société.

Grâce à un nouveau virage stratégique, l’OPQ a redéfini et recontextualisé en 2012 le rôle sociétal du professionnel en exercice et, par voie de conséquence, celui des traducteurs agréés. Cette nouvelle orientation ne fait qu’étendre le poids moral de l’acte professionnel au-delà de la surveillance et de la protection du public en rétrospective car, jusqu’en 2012, la protection du public était axée sur les fautes professionnelles individuelles.  

Dans un effort de modernisation de ses rôles de surveillance et de protection, l’OPQ s’est donné comme nouveau mandat d’actualiser ces deux notions de manière à faire valoir le capital intellectuel que représente le corps professionnel des traducteurs dans la société du  XXIe siècle.

Cette nouvelle orientation est moins axée sur la réparation des fautes professionnelles. Cet aspect de la vie professionnelle n’est pas pour autant relégué aux oubliettes.  Il est plutôt renforcé par une réflexion en amont sur la portée de l’acte professionnel à proprement parler. Celui-ci est censé être posé par une personne qui fait preuve de compétence en la matière, d’une intégrité au-dessus de tout soupçon, de transparence dans la gestion de l’information et de respect du droit de  recours contre des fautes professionnelles. À ces quatre piliers de la responsabilité sociale – compétence, intégrité, transparence, respect des droits – s’ajoute l’engagement  sociétal du professionnel, et en l’occurrence celui du traducteur agréé.

C’est une manière innovatrice de concevoir en amont la fonction de protection du public. Il est clair que « les ordres professionnels représentent [...] un pôle de compétence et de savoir qui peut contribuer »8 à une meilleure compréhension des grandes questions du jour dont se préoccupent les citoyens.  Motivé par une responsabilité sociétale accrue, le langagier professionnel puise dans ses connaissances, son savoir et son « expérience du traduire », pour emprunter le terme de Ladmiral, dans le but d’éclairer des débats de société.  Grâce à l’expertise dont chaque traducteur dispose dans son domaine de spécialité, il a le pouvoir de devenir un « véritable promoteur de réflexion et d’innovation sur certains enjeux de société »9.

D’après le groupe de recherche de l’OPQ qui s’est penché sur cette question10, « le rôle sociétal peut se manifester par la prise de position publique, dans la mesure où elle s’inscrit dans la mission première de l’ordre; elle doit être pertinente, liée à l’intérêt du public et à des enjeux qui relèvent de la compétence des professionnels de l’ordre »11.

À ce chapitre, la protection du public peut aussi englober la protection du bien public. Chez les traducteurs, le bien public qui mérite protection n’est rien d’autre que la langue commune partagée par tous les citoyens. Le français a souvent été par le passé « victime des tra-      ductions »12. Qui pourrait mieux protéger le public contre les emprunts de mauvais aloi, les néologismes réfractaires au système de la langue et les calques sournois insoupçonnés dans la langue de tous les jours sinon le traducteur ?  Il s’agit d’une fonction de veille et de protection qui ne se cache pas dans les agences de traduction ou les services linguistiques des entreprises ; c’est un rôle qui se joue sur la scène publique. Sous l’emprise de cette nouvelle orientation sociétale,  le traducteur muni de ses compétences, de son « expérience du traduire » et de son sens de responsabilité sociale a un devoir moral de se produire sur cette même scène.

Cette nouvelle orientation sociétale justifie pleinement le rôle de veille linguistique des traducteurs de manière à leur octroyer l’obligation, voire le devoir, d’exemplarité dans la production de textes traduits. Par voie de conséquence, le traducteur surveille de plein droit la qualité de la langue commune et joue un rôle de premier plan dans le maintien de l’identité nationale dont la langue est le support incontournable.

Au fond, le système professionnel québécois encouragera dorénavant le professionnel compétent, intègre et bien informé à alimenter le débat politique et social de façon à contribuer à l’éducation des citoyens et à la protection du bien commun.  La portée de la vie professionnelle s’en trouvera élargie, et le traducteur professionnel fera ainsi acte d’engagement sociétal et exercera une responsabilité déontologique utile au développement de la société.

J. Archibald
Université McGill

 James Archibald est directeur de l’Unité de formation en traduction et communication écrite à l'Université McGill.  Sa recherche se focalise sur les communications, la traduction et la glottopolitique. Chevalier dans l'Ordre des Palmes académiques, il est membre de l’Office des professions du Québec et du Conseil supérieur de la langue française.


1. Code des professions

2. Le masculin est utilisé à titre épicène.

3. Office des professions du Québec.  25 ans au service de sa mission de protection du public – Anthologie commémorative 1974-1999,  p. 163. QUÉBEC: OPQ, 1999.

4. Code de déontologie de l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec, Code des professions

5. Voir Contamine, Geneviève, dir.  Traduction et traducteurs au moyen âge. Paris : Éditions du CNRS, 1989.

6. ISRAËL, Fortunato et Marianne LEDERER. La théorie interprétative de la traduction. PARIS : Lettres modernes Minard, 2005.

7. Jadir, Mohammed et Jean-René Ladmiral, dirs. L’expérience de traduire. PARIS : Honoré Champion, 2015.

8. Office des professions du Québec (OPQ). Le rôle de surveillance de l’Office des professions : Un tournant guidé par l’actualisation de la notion de protection du public, p. 11.  QUÉBEC : OPQ, 2012.

9. Ibid.

10. James Archibald, Université McGill et Office des professions ; François Gauthier, Collège des médecins du Québec ; Manon Lambert, Ordre des pharmaciens du Québec ; Paul Desrosiers, Administrateur nommé, Barreau du Québec. De l’Office des professions : Jean Paul Dutrisac, président ; Christiane Gagnon, vice-présidente ; Hélène Dubois, directrice de la recherche et de l’analyse ; Jean-François Paquet, directeur des affaires juridiques ;  Lucie Boissonneault, responsable des communications ; Marie-Ève Chouinard, agente de recherche et Louise Caron, avocate.

11. Ibid.

12. Bouchard, Chantal. La langue et le nombril : histoire d’une obsession québécoise. Montréal : Fides, 1998/2002.

A Life in Translation
Bruce Knowlden, Certified Translator, ATINS

An interview by Barbara McClintock, Certified Translator, OTTIAQ

Many OTTIAQ senior members may remember Bruce Knowlden since he was president from 1996 to 1999 and then president of the Canadian Translators and Interpreters Council (now called the Canadian Translators, Terminologists and Interpreters Council) and a member of the FIT Council from 1999 to 2002. After moving east to the Maritimes, he also served as president of the Association of Translators and Interpreters of Nova Scotia from 2006 to 2008 and from 2009 to 2011.

Circuit: Could you describe how and why you got involved with OTTIAQ? Did you play a role in the fight for professional recognition?

Bruce Knowlden: In the early 1990s, I had been working as a translator for about 10 years, and I decided it was time to get more involved in my profession. I volunteered to chair the recruitment committee at the STQ, and over the next 10 plus years I had the opportunity to serve in various capacities. I was indeed involved in the process that led to professional recognition. I remember going to meetings at the Office des professions and meeting with university representatives. We had a lot of committees and mechanisms to set up. I also remember reading a book about mentoring, which was very popular at the time. The idea struck me that mentoring might be a way to help translation graduates transition from the university to the profession. We invited the author to a committee meeting, and gradually the idea caught on. I’m proud to see that OTTIAQ now has a well-organized and effective mentoring program. I feel fortunate to have been at the right place at the right time and to have helped OTTIAQ become a full-fledged professional order.

My work with OTTIAQ also opened up many opportunities for me nationally and internationally. I had fun helping organize the XVI FIT World Congress in Vancouver in 2002, which by all accounts was a great success. Moreover, I was approached about organizing a Canada-Cuba translation symposium in co-operation with McGill University, the Cuban translators’ association and the Cuban government translation service, which I’m sure OTTIAQ members still attend.

Circuit: Could you tell us a little about your experience as co-chair of the Final Report of the Canadian Translation Industry Sectoral Committee published in 1999? Given its conclusions, do you have any thoughts on what we can do in Canada and in Quebec to promote the profession?

Bruce Knowlden: Again, I was in the right place at the right time. I was president of OTTIAQ when Industry Canada approached us about doing a study to see if translation was indeed a “sector of economic activity.” The Sectoral Committee was the first of a number of industry associations and I think it got the ball rolling. As things progressed, I began to wonder about the role of professional associations in the “industry,” since our mandate was to protect the public and maintain professional standards. The role of industry associations was to promote the economic interests of their members. I think the professional associations helped strengthen the industry, and we have now reached a balance where both kinds of associations play their proper roles.

The best way for a professional translation association (called “order” in Quebec) to promote the profession is to continue making the public aware that translation is a profession, which requires a university education; that the profession is regulated by the certification process and other mechanisms; and that using the services of a certified translator or interpreter is in the client’s best interests. And most importantly, we need to make sure we are doing our job right, so that the public’s trust in certified translators and interpreters is maintained.

Circuit: Do you think that the role of reviser should be encouraged despite the time pressures and cost-cutting that all professional translators are facing? Should professional translators take a chance on their work being “good enough”?

Bruce Knowlden: Revision is an important part of the profession. It is essential in helping translation graduates become bona fide professionals, be it through mentoring or supervision in a translation firm or unit. However, once you have become a bona fide professional, like any other professional, you are solely responsible for your work. It should not need to be revised. Of course, if you are fortunate enough to have access to the services of a good proofreader, you should definitely take advantage of that, since no one is perfect. And translations that are destined for publication should go through an editing process, like any text that is going to be published. If the client does not have the capacity to do that, the freelancer or translation firm or unit can provide the service. But I don’t think that every translation needs to be revised.

Circuit: What are your thoughts on the future for professional translators in a context where there is a lot of pressure on fees?

Bruce Knowlden: Towards the end of my career, I went back to translating, because I was more comfortable with words than numbers. And it’s been a long time since I was involved in the Sectoral Committee. So I don’t feel comfortable commenting on the translation market at this point. I know there are challenges for both freelancers and translation firms and units, especially in our globalized economy, but as translation professionals our services will always be needed, and hopefully people will be willing to pay a fair fee for them.

Circuit: Which books are you reading or have you read that you consider significant?

Bruce Knowlden: I have read many books about translation and language over the years and most have been well worth reading. Not too long ago I enjoyed reading The Story of French by Jean-Benoît Nadeau and Julie Barlow. I also read the sequel, The Story of Spanish, which was very informative. Of course being a translator means keeping abreast of what is going on in the world. I recently read Le Capital au XXIe siècle by Thomas Piketty and This Changes Everything by Naomi Klein, both of which provided thought-provoking perspectives on the state of the world. Lately, I have been reading Spanish and Latin American literature for the university classes I am taking, which has opened up a whole new world.

Circuit: Do you have any plans for your retirement?

Bruce Knowlden: I retired not long ago. And I did so with a sense of accomplishment. I contributed to my profession in my own small way and I think I did good work as a translator, in part thanks to a desire to maintain the standards of my profession. I’m going to continue working on a degree in Spanish and Latin American Studies at Dalhousie University, which I have been doing part time over the past several years. I eventually plan to get involved in volunteer work, not in the translation profession but rather in the area of social justice or something like that.
If I may, I would like to thank my friends and colleagues at OTTIAQ for accompanying me on my journey. Keep up the good work.

Circuit: Thank you and best wishes for a happy retirement!

N.B. The opinions expressed in this article are solely the author’s.

Un anglicisme… pathétique?

Par Étienne McKenven, traducteur agréé

Les ouvrages de référence disent tous la même chose : « pathétique » se dit de ce qui bouleverse, attriste, émeut profondément. Or, cet adjectif donne l’impression d’être de plus en plus utilisé dans le sens – aucunement attesté – de lamentable, nul, pitoyable, etc., sens qui correspond à une des acceptions du mot anglais pathetic. On entend presque quotidiennement « pathétique » qualifier l’attitude d’untel, la performance d’une équipe sportive ou telle décision d’un gouvernement. Nulle trace dans ces exemples de la commisération qui sous-tend le mot tel qu’il est défini dans les dictionnaires.

Une recherche rapide dans les archives de revues et de journaux fait croire que le phénomène serait relativement récent, les premières occurrences de « pathétique » au sens anglais apparaissant dans les années 1980.

Comment expliquer son existence?

L’existence de plusieurs anglicismes peut s’expliquer par un élément de séduction particulier. Toutefois, dans le cas qui nous occupe, l’« argument de vente » qui fait la popularité du mot ne va pas de soi.

D’une part, il ne cerne pas une notion normalement implicite en français mais que les locuteurs de cette langue, à force de l’entendre exprimée en toutes lettres en anglais, finissent par conceptualiser, au point où ils ont du mal à se passer d’un signifiant pour en parler. Qu’on pense à l’anglicisme intégral lift, comme dans J’habite dans le même quartier que toi; tu veux un lift?, pour exprimer une réalité que le français n’avais jamais jugé utile de nommer et qui fait chez nous une rude concurrence aux mille et une manières sous-entendues d’exprimer la chose (Je te raccompagne?, Tu montes?).

D’autre part, il n’offre pas de solution magique pour traduire des mots anglais dont les contours sémantiques ne correspondent jamais parfaitement à l’un ou l’autre des équivalents français. La langue administrative fourmille de ce genre de cas. Qu’on pense à enforcement, dispose of, reporting, outreach, etc., qui se traduisent en français de façon très variable et avec un succès relatif, parfois dans un seul et même texte. « Pathétique » n’est pas le genre d’anglicisme à offrir une panacée à la traduction d’une réalité qui ne correspond exactement à aucun mot français.

Enfin, il ne constitue pas vraiment un nouveau mot-valise qui permettrait à un locuteur de faire l’économie de précision dans son discours, comme c’est le cas de certains anglicismes. Le mot adresser, comme dans adresser un problème, est de ceux-là : grâce à lui (ou à cause de lui), il n’est plus nécessaire de préciser si on va régler le problème en question ou simplement l’étudier. Un générique suffit. Ce phénomène de perte de précision ou de remplacement de plusieurs mots par un seul n’est pas vraiment en jeu dans le cas qui nous occupe.

En somme, on serait en présence d’un simple remplacement, sans raison particulière, d’un mot français (selon le cas : nul, minable, lamentable, etc.) par un autre... Des anglicismes semblables existent (charger trois dollars, travail clérical, etc.), mais leur apparition remonterait à il y a beaucoup plus longtemps.

Hypothèse

Il y a tout de même une particularité qui se dégage de cette utilisation de « pathétique » : une certaine ambiguïté quant à l’intention du locuteur. Ainsi, si X déclare qu’Y est pathétique, veut-il dire qu’Y suscite la tristesse ou le mépris? Dans certains cas, le contexte ne laisse aucun doute, mais dans d’autres, bien qu’on puisse se douter que l’intention du locuteur n’est pas des plus nobles, le mot s’interprète un peu des deux façons. D’ailleurs, un être méprisable étant souvent à plaindre, le mépris et la pitié cohabitent plutôt bien ensemble.

Et s’il y avait dans cette ambiguïté un début d’explication? Lorsqu’on insulte quelqu’un, il est fort pratique de pouvoir affirmer, si les choses tournent mal, qu’on ne cherchait qu’à faire naître de la compassion. L’anglicisme « pathétique » devrait donc sa popularité à la possibilité qu’il offre de lancer de la boue sans se salir les mains… On trouve plusieurs exemples du mot dans l’arène politique. Un hasard?

Cette hypothèse vaut ce qu’elle vaut, mais ce ne serait pas la première fois qu’un anglicisme fait son chemin en séduisant par l’idée inédite qu’il évoque. Qu’on pense à « partager » au sens d’envoyer, transmettre, faire suivre, etc. Du strict point de vue du sens, il n’ajoute rien à ceux-ci, mais il offre au locuteur une nouvelle image pour exprimer sa pensée. On ne se contente plus d’envoyer froidement ses photos à ses amis, on les leur « partage », ce qui est bien plus convivial. Cela n’est pas très sérieux, certes, mais il demeure que « partager », qui occupe une place de choix dans la rhétorique des géants de l’informatique et des réseaux sociaux, s’est répandu dans ces acceptions comme une traînée de poudre.

Quel avenir pour pathétique?

Dans le sens de lamentable, pitoyable, etc., « pathétique » fait son chemin. Or, à quel avenir est-il promis? Obtiendra-t-il un jour ses lettres de noblesse? En ce moment, des mises en garde figurent dans certains ouvrages de référence et billets de blogue. Toutefois, il est utilisé en Europe francophone; fera-t-il son entrée dans les dictionnaires pour autant? C’est à voir. Si cela devait arriver, le langagier aura toujours la possibilité de l’ignorer. Sauf si, un peu comme pour « partager », la pression de l’usage, des clients, des échéances serrées, de l’uniformité, etc., devient si forte qu’il doive un jour se faire violence. Voilà qui serait vraiment pathétique… dans le vrai sens du mot!

Étienne McKenven est réviseur au Groupe Megalexis.

Du nouveau à l’agrément!

Le 17 décembre dernier, deux nouveaux règlements concernant l’agrément sont entrés en vigueur :

  • le Règlement sur les conditions et modalités de délivrance des permis de l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec;
  • le Règlement sur les normes d’équivalence de diplôme et de la formation pour la délivrance d’un permis de l’ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec.

Ces règlements bonifient plusieurs aspects du processus d’agrément. D’abord, un pouvoir décisionnel a été octroyé au Comité de l’agrément pour l’analyse des demandes d’agrément. Les décisions seront ainsi prises plus rapidement qu’avant. Ensuite, un Comité d’appel distinct a été mis en place pour étudier les demandes de révision en cas de refus de l’agrément.

Ces règlements permettent également d’intégrer le programme de mentorat de l’Ordre au troisième stage coop des programmes universitaires reconnus par l’Ordre qui offrent cette option. De nouveaux critères d’évaluation seront aussi pris en considération par le Comité de l’agrément pour les équivalences de formation.

La permanence de l’Ordre et le Comité de l’agrément ont profité de ces modifications réglementaires pour optimiser le traitement interne des demandes d’agrément. Un plan de standardisation et d’informatisation a ainsi été élaboré et mis en œuvre. Les candidats à l’exercice pourront dorénavant bénéficier de nouveaux formulaires électroniques, par exemple. De plus, l’information pour chaque profil de candidat est clairement identifiée sur le site Web de l’Ordre à la section « Devenir membre ». La dernière étape de notre projet d’amélioration consistera à dynamiser la présentation visuelle de cette section du site Web.

Grâce à la rationalisation du processus d’agrément, l’étude des demandes des futurs membres sera plus simple, plus rapide et donc plus efficace. L’OTTIAQ continue de mettre tout en œuvre pour répondre adéquatement aux besoins de ses membres actuels et futurs.

Hélène Gauthier
Directrice – Affaires professionnelles et secrétaire de l’Ordre

La langue française à la sauce médiévale

Par Isabelle Veilleux, traductrice agréée

Ueltschi, Karin. Petite histoire de la langue française. Le chagrin du cancre, Imago éditeur, 272 pages, mars 2015, ISBN : 9782849528303

Une histoire du français

Aimez-vous vous faire raconter la langue française? C’est une histoire que nous avons entendue bien des fois, mais qui pourrait s’en lasser? Chaque auteur arrive à nous en faire découvrir une nouvelle facette et à lever un peu plus le voile sur notre langue. Petite histoire de la langue française est l’œuvre de Karin Ueltschi, professeure de langue et de littérature du Moyen Âge. Le point de vue est résolument celui de la médiéviste, qui prend plaisir à s’attarder à l’époque médiévale, si riche et tout de même peu connue, berceau du français. Les chapitres s’ouvrent presque tous sur une citation de Rabelais, écrivain que l'auteure décrit comme « le bon génie de notre langue, démiurge splendide dans toute son impertinence et son irréductible insoumission ».

Français écrit, français parlé

Le fil conducteur de cet ouvrage est l’opposition entre l’oral et l’écrit, la transcription à l’écrit ne s’étant pas faite sans heurts. En effet, l’alphabet du latin ne comptait pas suffisamment de lettres pour rendre compte de tous les sons de la langue romane. À ses débuts, le français, comme les autres langues vernaculaires, « avait un défaut majeur par rapport au latin » : il était modulable et mouvant. L’écrit connaît donc de nombreux flottements et produit « une orthographe incertaine, aux variantes infinies », le « chevalier » sera tour à tour cevaliers, chevaler, chivalers. Puis des traités de grammaire et d’orthographe commenceront à fleurir dès la fin du XIIIe siècle. Fait cocasse, la grammaire du français est née en Angleterre – le français y était une langue que tout homme cultivé voulait maîtriser.

L’auteure, quant à elle, semble avoir un faible pour ceux qu’elle appelle les « jongleurs », ceux par qui se transmettait la tradition orale. Ce sont ces jongleurs, migrant de foire en foire, de village en village, artistes à l’imagination foisonnante, qui sont à la source de bien des œuvres littéraires du Moyen Âge. À eux s’opposent les clercs, gardiens de la tradition écrite, qui connaissent l’alphabet et qui recopient des textes en latin. Les clercs se mettront cependant à traduire (ou, dans une large mesure, adapter) des textes du latin au français, puis à écrire directement en français, malgré la difficulté de rendre à l’écrit toutes les sonorités de la nouvelle langue. Tout au long de son livre, Karin Ueltschi présente de nombreux exemples pour illustrer toutes les époques et toutes les étapes de la transposition à l’écrit.

Le lecteur comprend le choix du sous-titre du livre, Le chagrin du cancre, lorsqu’il arrive au passage où l’auteure explique que les dictionnaires « vont s’emparer de la question orthographique, ce qui aboutit à terme à la situation contemporaine où l’orthographe est devenue l’indicateur par excellence du degré de maîtrise du français, du niveau d’instruction, et un marqueur social de première importance ». Le « bon usage » qui s’est imposé à partir du XIXe siècle fera pleurer bien des enfants (et parfois les plus grands). Désormais, pour maîtriser la langue, il faut en maîtriser l’orthographe. Fini les variantes; l’usage du français se normalise et tout ce qui s’écarte de la norme est désormais une faute.

L’éternel jongleur

Dans sa conclusion intitulée « La revanche du jongleur », l’auteure nous rappelle que notre français, à sa naissance, n’était rien de plus qu’une langue de communication orale et que c’est dans l’oralité qu’une langue puise sa vitalité. Pour que la langue reste vive, il lui faut conserver la mémoire du passé, tout en l’enrichissant du présent. Ainsi l’auteure souhaite-t-elle « un monde jeune avec une antique mémoire ».


Partage :