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Le statut d’aspirant : une motivation professionnelle

Par Sophia Bekkoucha

Créé en 2014, le statut d’aspirant à l’Ordre permet aux non-membres d’entretenir des liens privilégiés avec l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes du Québec (’OTTIAQ) et les langagiers membres. L’Ordre a voulu ainsi, dans la foulée de son plan stratégique 2014-2017, démythifier le processus d’agrément et susciter de nouvelles adhésions.

Pendant deux ans, les nouveaux diplômés, non inscrits au programme de mentorat et les professionnels en exercice bénéficient au sein de l’Ordre d’un tremplin idéal pour leur développement professionnel tout en préparant leur dossier de demande d’agrément.

Ces aspirants peuvent participer aux activités proposées par l’Ordre (formations, congrès, Journée mondiale de la traduction, etc.) à un tarif avantageux. Ils pourront, ainsi, approfondir leurs connaissances tout en étant aussi au courant des dernières nouvelles concernant les différentes professions.

L’Ordre possède une vaste communauté d’experts et de talents parmi ses membres. Les aspirants auront la possibilité de se constituer un précieux réseau de professionnels qualifiés en traduction, en terminologie et en interprétation qui les aidera à exercer leur profession avec plus d’assurance.

Ce statut d’aspirant encourage les traducteurs, terminologues et interprètes à se parfaire dans leur domaine d’expertise.

La section Étudiants, Aspirants du site Web de l’OTTIAQ (www.ottiaq.org) explique le processus d’inscription au futur aspirant.

Sophia Bekkoucha est directrice – Communications et service à la clientèle

La censure

Par Philippe Caignon, terminologue agréé, traducteur agréé

Il est de ces sujets, comme la corruption et la lutte au déficit, qui reviennent de façon régulière à la une des journaux ou des magazines d’actualité. Il appert que la censure fait partie de ce groupe « privilégié ». On en discute en effet lorsque les chercheurs travaillant pour l’État fédéral canadien manifestent contre les politiques de censure imposées par le gouvernement, ou encore, lorsque les étudiants des universités et collèges états-uniens s’unissent pour que soient éliminés de la matière enseignée les mots, les idées et les sujets qui les dérangent ou les offensent.

Bien entendu, la censure existe depuis que l’être humain est un être humain. Comme le disait si bien Jean de la Fontaine dans sa fable Le Loup et l’agneau : « La raison du plus fort est toujours la meilleure […] ». L’autorité étatique ou religieuse, la norme sociale, le dictat de la majorité « bien-pensante » ont sans cesse cherché à protéger leur statut et leurs croyances en condamnant l’expression de la dissidence, en faisant obstacle à la diffusion d’une idée ou en exerçant une répression tous azimuts. Nicolas Copernic et Galileo Galilée pourraient d’ailleurs en témoigner de façon éloquente.

Au cours de l’histoire, certaines personnes ont quand même cherché à se débarrasser de la censure. La Déclaration des droits de l’homme rédigée à la Révolution française, par exemple, supprimait la censure. Toutefois, l’intérêt général finit par avoir raison de cette abolition et les documents jugés tendancieux furent proscrits.

De nos jours, de nombreuses multinationales et autres entreprises cherchant à protéger leur image peuvent intenter des poursuites contre toute personne critiquant leurs produits, leurs services, la manière dont elles gèrent leur personnel et s’occupent de leur clientèle ou encore exploitent, voire abusent, une population locale.

Qui plus est, certaines clauses contractuelles peuvent légitimer une forme de censure. Il faut par conséquent faire attention aux ententes qu’on signe, surtout dans l’Internet, car on pourrait avoir abdiqué son droit de critiquer ouvertement l’entreprise avec laquelle on fait affaire.

La censure a quand même ses bons côtés : elle empêche la divulgation de renseignements personnels ainsi que la diffusion d’un contenu invitant à la violence ou à la discrimination; elle protège la société, surtout les jeunes, contre la distribution de la pornographie juvénile; et elle prévient la diffamation, entre autres choses. De fait, la censure est utile lorsqu’elle est exercée avec intelligence et qu’elle s’harmonise avec la liberté d’expression en plus du droit à l’information.

C’est dans ce contexte général que le présent numéro de votre magazine Circuit se situe, car lorsqu’on est une langagière ou un langagier, les éléments épineux que nous venons de citer sont doublés. En effet, que se passe-t-il lorsqu’un choix lexicologique ou terminologique dans une langue source ne fonctionne pas dans une langue cible? Que se passe-t-il quand une idée, une notion, est taboue dans une culture, interdite dans un État ou inacceptable dans une société?

Plusieurs de nos collègues se sont penchées sur ces questions. De fait, s’appuyant sur leur expérience et sur leurs connaissances, elles – car il s’agit majoritairement de femmes – ont proposé leurs solutions, présenté leur réflexion et divulgué leurs découvertes.

 

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BATTISTI, Michèle (2013) « Censurer la censure ? » in Paralipomène – écrits sur le droit et l’information [en ligne], page mise à jour le 21 septembre 2013 et consultée le 1er décembre 2015.

LUKIANOFF, Greg et Jonathan HAIDT (2015) « The Coddling of the American Mind » in The Atlantic [en ligne], page consultée le 30 novembre 2015.

RADIO-CANADA (2014) « Des chercheurs dénoncent les politiques du gouvernement Harper » [en ligne], page mise à jour le 22 octobre 2014 et consultée le 29 novembre 2015.

L’OTTIAQ a mis en place un programme d’encouragement à l’excellence qui consiste à publier dans ces pages la meilleure communication d’un participant à un colloque étudiant sur la traduction organisé par une université québécoise dont le programme est reconnu par l’Ordre. Le gagnant est déterminé par le Comité scientifique du colloque et il reçoit, en outre, une inscription gratuite d’une année comme étudiant inscrit.

Voici le texte de Marc Pomerleau qui lui a valu le prix pour la meilleure communication à l’occasion de la Journée d’études en traduction qui s’est tenue à l'Université de Montréal en 2014.

Des traducteurs activistes en Catalogne

Par Marc Pomerleau

Depuis 2010, les relations entre l’Espagne et la Catalogne sont à couteaux tirés. Dans la foulée d’une querelle constitutionnelle – à laquelle s’ajoutent d’autres désaccords –, l’indépendantisme a pris de l’ampleur au sein de la population. En 2012, dans ce contexte tendu, divers acteurs de la société civile ont fondé l’Assemblée nationale catalane (ANC) afin de mener à bon port le projet d’indépendance politique. En plus d’être représentée géographiquement par des assemblées territoriales régionales (Gérone, Tarragone, etc.) et extérieures (Pays basque, France, Québec, etc.), l’ANC est divisée en assemblées sectorielles (historiens, entrepreneurs, immigrants, etc.). Pour leur part, les langagiers se sont mobilisés en créant l’Assemblée sectorielle professionnelle Traducteurs, correcteurs, interprètes et transcripteurs pour l’indépendance (TCITxI)1.

Les origines

Dans une entrevue qu’elle nous a accordée en juin 2015 à l’Antic Teatre de Barcelone, la coordonnatrice des Traducteurs pour l’indépendance (pour faire plus court) Esther Roig précise que dès la création de l’ANC en 2012, elle et un groupe de traducteurs en sont venus à la conclusion qu'ils devaient s'impliquer d'une façon ou d'une autre. À l’origine, ils voulaient discuter de l’organisation de la profession dans un état indépendant. Peu à peu, et au fil des demandes formulées par l’administration centrale de l’ANC et d’autres assemblées sectorielles, la traduction et la révision de documents se sont imposées comme principales activités du groupe, qui offre également des services de rédaction, d’interprétation et de transcription2.

Dans leur manifeste, les Traducteurs pour l’indépendance lancent un appel aux professionnels de la langue et à toutes les associations du secteur pour qu’ils se joignent à eux en appuyant l’indépendance et en participant au processus en cours, parce que « l’indépendance de la Catalogne est une condition indispensable pour la survie du catalan »3. Sur son site Web ANC Llengua le groupe indique qu’il ne faut pas laisser passer ce moment historique et qu’il faut mettre les professions langagières au service du processus d’indépendance. Concrètement, il s’agit pour eux de « diffuser les raisons qui justifient le bien-fondé de la création d’un État propre et indépendant pour la Catalogne », « traduire du catalan vers d’autres langues les documents de l’ANC », « traduire en catalan ce qui se dit du processus catalan dans la presse d’Europe et d’autres continents », « veiller à la correction linguistique des textes produits par l’ANC » et « compiler et, au besoin, créer la terminologie propre au processus d’indépendance »4. En somme, précise-t-on sur le site Web, les Traducteurs pour l’indépendance veulent mettre leurs « aptitudes de médiateurs culturels à contribution dans le cadre du projet global de l'ANC », c’est-à-dire l’indépendance de la Catalogne.

Par ailleurs, et comme nous l’a indiqué madame Roig, l’Assemblée sectorielle veut « participer à la définition du nouvel État catalan pour que les normes qui le régissent facilitent l’exercice de la profession. Il faut discuter de comment se structurera et s’organisera la profession au sein du futur État catalan ». Voilà notamment ce que faisait valoir le journaliste Josep Maria Pasqual dans un article publié en 2012 : en cas d’indépendance de la Catalogne, il faudra créer les structures officielles régissant l’interprétation et à la traduction, dont l’agrément, réguler les questions linguistiques liées à la représentation internationale de la Catalogne, mettre en place un bureau de traduction, bâtir un nouveau corpus juridique, etc.5 De plus, si une Catalogne indépendante venait à faire partie de l’Union européenne, le catalan deviendrait langue officielle des institutions européennes. Un travail de traduction colossal en devenir. Notons qu'à ce jour, seuls les Traducteurs pour l’indépendance ont abordé la question de l’organisation de la profession en cas d’indépendance : ni l’Association professionnelle des traducteurs et interprètes de Catalogne (APTIC)6 ni l’Association des traducteurs et interprètes assermentés de Catalogne (ATIJC)7 ne se sont prononcées ouvertement sur le sujet.

Qui sont-ils?

Roig indique que toute personne intéressée peut faire partie des Traducteurs, correcteurs, interprètes et transcripteurs pour l’indépendance, soit à titre de membre ou de sympathisant. Pour être officiellement membre de l’Assemblée sectorielle, il faut être membre de l’Assemblée nationale catalane, puis remplir un formulaire en ligne qui consiste essentiellement à indiquer ses coordonnées, sa profession et ses langues de travail. À ce jour, l’Assemblée sectorielle compte plus de 350 membres et sympathisants et l’immense majorité d’entre eux sont des traducteurs professionnels. Bien que la plupart des membres résident en Catalogne, il y en a dans le monde entier. Parfois, précise Roig, « ce sont des gens qui ont habité ici et qui sont retournés dans leur pays d’origine, mais qui connaissent la situation et s’y intéressent ». En cas de besoin pour des langues moins répandues en Catalogne, comme le chinois, l’hébreu ou le tamazight, Traducteurs pour l’indépendance lance un appel à ses partenaires, par exemple l’Assemblée sectorielle des immigrants pour l’indépendance ou les communautés catalanes de l’extérieur. Il arrive que pour certaines langues, il soit difficile de trouver un traducteur et un réviseur. Alors on demande à un Catalan qui maitrise la langue cible de faire la révision : « parfois, il faut trouver des façons de faire créatives. Par exemple, pour les textes en bulgare, un proche qui a vécu en Bulgarie quelques années fait la révision des textes traduits dans cette langue. » Les réseaux personnels sont donc également mis à profit.

En somme, dans certains cas, il faut parfois se résoudre à faire appel à un traducteur amateur. Toutefois, précise-t-elle, les textes sont tous appelés à passer par la révision : « Le contrôle de la qualité se fait notamment en fonction du traducteur. C’est-à-dire que le travail de certains de nos traducteurs n’exige pas une révision en profondeur, tandis que celui d’autres oui. »

Le travail

Les mandats arrivent généralement de l’ANC et des autres assemblées sectorielles. Parfois d’autres organisations formulent des demandes, par exemple le Cercle d’affaires catalan ou la Plateforme pour la langue. Toutefois, ajoute Roig, le groupe travaille en priorité sur les textes de l’ANC. Le choix des langues de traduction relève essentiellement du donneur d'ouvrage : « Quand une assemblée sectorielle demande une traduction, elle sait qui est son public cible. »

Les Traducteurs pour l’indépendance travaillent avec une vingtaine de langues. Dans bien des cas, les clients demandent des traductions en allemand, anglais et français, en plus du catalan et de l'espagnol, évidemment. Toutefois, pour des motifs divers, il arrive que le client demande une traduction pour un public bien précis, d'où la production de documents en arabe, en basque, en norvégien ou en quechua. En ce qui concerne les langues européennes « de pouvoir » comme l’allemand, l’anglais, le français, l'italien ou le néerlandais, il s’agit généralement de traductions destinées au public « externe ». Par exemple, l’ANC a produit de nombreux tracts à l’intention des touristes et autres personnes de passage (gens d’affaires, étudiants étrangers, congressistes). Aux titres évocateurs comme Connaissez-vous la Catalogne? et Que se passe-t-il en Catalogne?, ces documents expliquent la situation politique en Catalogne, du point de vue de l'ANC évidemment. On peut y lire, par exemple, que « le peuple catalan souhaite que ses droits démocratiques soient reconnus », que « la Catalogne est un pays historique avec ses propres langue, traditions et lois » et que « le peuple catalan veut simplement voter pour décider de son avenir ». La plupart de ces tracts contiennent un code-barres 2D qui redirige les lecteurs vers des sites au contenu plus détaillé. Les différents tracts sont distribués stratégiquement en fonction de l’origine et de la langue des gens qui fréquentent tel ou tel endroit. Par exemple, ce ne sont pas nécessairement les mêmes documents qui sont distribués à la Sagrada Família et au Camp Nou, le stade de soccer du Barça. Et le choix des langues n'est pas le même : le japonais est évidemment présent à la Sagrada Família, alors qu'au stade de foot, tout dépend des clubs en présence : à l'occasion du match de la Ligue des champions entre le Barça et Manchester City le 12 mars 2014, ce sont 2000 tracts en anglais qui ont été distribués. En plus d'expliquer aux amateurs anglais en quoi le FC Barcelone est « plus qu’un club », le document présentait le « processus démocratique et pacifique en faveur de l’indépendance promu par la société civile. »8

Bien que l'ANC souhaite sensibiliser les étrangers à la situation politique catalane, Roig précise que la majorité des traductions de l’organisation sont faites pour le marché local. En effet, certains documents sont traduits en arabe, bulgare, chinois, ourdou, punjabi, roumain, tamazight, turc ou wolof, des langues arrivées pour la plupart en Catalogne avec les récents flux migratoires. On veut donc convaincre les immigrants de se ranger du côté des indépendantistes. Roig souligne toutefois que les Traducteurs pour l’indépendance sont autonomes, comme toutes les assemblées sectorielles d’ailleurs : « Si nous voulons préparer un document ou organiser un événement, nous sommes libres de le faire. Si on pense qu’il y aura des Chinois, on traduit le document en chinois sans avoir à demander la permission à qui que ce soit. »

Difficultés

Les Traducteurs pour l'indépendance n'évoluent pas dans un monde à part et font face aux mêmes problèmes que les langagiers en général. Roig indique qu’il n'est pas facile de faire comprendre aux diverses organisations que la qualité de la langue passe par une révision minutieuse : « Elles sont souvent pressées et veulent passer chez l'imprimeur au plus vite », dit-elle. Il arrive donc que des documents imparfaits soient imprimés. Pour pallier en partie ce problème, mais aussi pour aiguiller ses membres, l’Assemblée sectorielle a produit un guide stylistique. Celui-ci aide à uniformiser les textes, tant au niveau du style que de la terminologie. Parfois, le problème réside dans le discours même. Selon le traducteur pour l'indépendance Miquel Strubell, qui est également directeur de la Chaire de multilinguisme à l’Université ouverte de Catalogne, les membres de l'Assemblée sectorielle ont également comme mission de convaincre les rédacteurs de ne pas écrire des textes à saveur populiste ou pamphlétaire et d’utiliser une langue dépourvue d’« adjectifs incendiaires qui divisent le monde entre bons et méchants ». Il en va, selon lui, de la crédibilité du discours indépendantiste9.

Évidemment, le fait que toutes les communications soient virtuelles pose également problème : « Il est difficile de rendre la participation active et d’organiser des réunions. C’est pour ça que nous avons un groupe de coordonnateurs. C’est aussi une question financière : les gens ne sont pas rémunérés. Et quand tu ne payes pas, tu ne peux pas garantir à 100 % la fiabilité. C’est le propre même des organisations qui fonctionnent grâce au bénévolat. »

Le traducteur engagé/activiste et la traductologie

Comme nous le rappelle Yves Gambier dans l’article Réseaux de traducteurs/interprètes bénévoles10, il existe de nombreux groupes ou réseaux semblables, qui souvent veillent à promouvoir certaines valeurs et idéologies, par exemple Traducteurs pour la paix, Traducteurs sans frontières et Tlaxcala, le réseau des traducteurs pour la diversité linguistique. Selon Mona Baker, les traducteurs activistes réfutent l’idée reçue que les traducteurs sont passifs et non interventionnistes. Elle ajoute que, depuis la fin des années 1990, les traducteurs et interprètes forment des « communautés de résistance », notamment en raison d’un « environnement politique de plus en plus turbulent »11. Selon Siobhan Brownlie, auteure de l’entrée « Committed approaches and activism » du Handbook of Translation Studies de John Benjamins, ces nouveaux groupes de traducteurs activistes ne ressemblent pas à ceux d’autrefois : ils s’inscrivent dans des mouvements supranationaux, tirent largement profit des technologies de l'information et de la communication, et ont une identité propre forte (nom officiel, manifeste, etc.)12. Les Traducteurs pour l’indépendance cadrent parfaitement dans ce modèle : quoique majoritairement en Catalogne, ils sont dispersés dans le monde entier; ils travaillent essentiellement en ligne, possèdent un site Web assorti d’un blogue, ainsi qu’un compte Twitter; ils ont un nom officiel, un logo, un manifeste, etc.

Bref, que la Catalogne obtienne ou non son indépendance un jour, les langagiers auront eu leur mot à dire (ou plutôt à écrire) dans cette grande bataille politique.

1Traductors, Correctors, Intèrprets i Transcriptors per la Independència.
2 Marc Pomerleau, Entrevue avec Esther Roig, Barcelone, 24 juin 2015, 28 minutes.
3 ANC Llengua, « Manifest TCITxI pel català », Traductors, Correctors, Intèrprets i Transcriptors per la Independència, 2014. Consulté le 25 septembre 2015, https://ancllengua.wordpress.com/2014/11/03/manifest-tcitxi-pel-catala.
4 ANC Llengua, « Sobre la Sectorial », Traductors, Correctors, Intèrprets i Transcriptors per la Independència, 2012. Consulté le 25 septembre 2015, https://ancllengua.wordpress.com/about/
5 Josep Maria Pasqual, « Traductors per la independència », El Punt Avui, 3 octobre 2012, p. 23.
6 Associació Professional de Traductors i Intèrprets de Catalunya.
7 Associació de Traductors i Intèrprets Jurats de Catalunya.
8 Catalan Foreign Assemblies, « From Camp Nou to the world: Do you enjoy watching Barça? » Assemblée nationale catalane, 11 mars 2014. Consulté le 22 août 2014, http://catalanassembly.org/2014/03/11/from-camp-nou-to-the-world-do-you-enjoy-watching-barca.
9 Miquel Strubell, « Traduint (i corregint) el procés », Tribuna.cat. 2 septembre 2013.
10 Yves Gambier, « Réseaux de traducteurs/interprètes bénévoles », Meta, volume 52, numéro 4, décembre 2007, La traduction et les études de réseaux, sous la direction de Hélène Buzelin et Deborah Folaron p. 658-672.
11 Mona Baker, « Resisting state terror: Theorizing communities of activist translators and interpreters », Globalization, Political Violence and Translation, sous la direction de Esperança Bielsa et Christopher W. Hughes, Palgrave Macmillan, 2009, p. 222-242. 
12 Siobhan Brownlie, « Committed approaches and activism », Handbook of Translation Studies, volume 1,  sous la direction de Yves Gambier et Luc van Doorslaer, John Benjamins, 2010, p. 45-48.

Censure et traduction des discours politiques

Par Chantal Gagnon, traductrice agréée

Pour une définition

La censure correspond à un interdit et elle se décline sous plusieurs formes, qu’il s’agisse de la censure militaire, religieuse ou politique. Comme l’a écrit la traductologue canadienne Denise Merkle en 2010, étudier la traduction et la censure revient à « explorer les manifestations extrêmes de […] l’idéologie sur les traductions » (notre traduction). Lorsque le texte traduit est lui-même éminemment politique, comme c’est le cas des discours politiques, le censeur appartient généralement à une institution en situation de pouvoir. Ici, nous définissons le discours politique au sens large. Ce concept s’étend donc à toute communication écrite ou orale produite par un homme ou une femme du monde politique.

Censure, fascisme et Seconde Guerre mondiale

Dans le monde occidental, certaines périodes de l’histoire contemporaine ont été propices à la censure. C’est le cas de la Seconde Guerre mondiale. On pense notamment à la traduction en français de l’autobiographie d’Hitler, intitulée en allemand Mein Kampf. La version originale a été publiée dès 1925, mais la première traduction en français, intitulée Mon Combat, n’a été publiée que neuf ans plus tard. Cette version française n’ayant pas été autorisée par l’auteur, l’éditeur allemand poursuivit l’éditeur français, qui fut obligé de retirer le livre du marché. En 1938 parut une autre version, celle-là autorisée par Hitler, intitulée Ma Doctrine. Beaucoup plus courte que l’original, la version expurgée réhabilitait le discours d’Hitler, ajoutant même des extraits de discours plus récents, où le Führer expliquait qu’il ne toucherait pas aux frontières françaises. Les deux traducteurs de la version autorisée ont également ajouté des intertitres qui ne figuraient pas dans l’original, ceci afin d’appuyer et de justifier le message antisémite. D’un point de vue stratégique, les manipulations des traducteurs visaient à faire véhiculer les valeurs et les idées fascistes.

La censure politique au Québec et au Canada

S’il n’existe pas, à notre connaissance, de cas extrêmes de censure dans notre pays, il faut quand même dire que ce phénomène n’a épargné ni le Québec ni le Canada. Cependant, même lorsque le gouvernement fédéral canadien a imposé la censure en 1939, cette censure n’était pas très rigide. Comme le rappelle Claude Beauregard : « Dans les faits, au Canada, durant la guerre, le contrôle de l’information n’est jamais absolu. D’une part, les traditions démocratiques assurent à la presse un rôle qu’il est difficile de remettre en question et, d’autre part [le gouvernement fédéral] ne pourra jamais contrôler les conversations entre les individus. »

Entre censure et légitimation

On peut se demander jusqu’à quel point il y a eu censure lors de la traduction de discours politiques au Québec et au Canada. Notre champ d’expertise portant sur les discours traduits de la seconde moitié du XXe siècle, nous explorerons surtout cette période.

Le bilinguisme d’une frange de la population rend sans doute difficiles les traductions radicalement différentes de l’original. Il faut dire aussi que la presse a généralement bien joué son rôle de chien de garde de la démocratie. Par exemple, en 1976, les écarts de traduction dans un discours télévisé de Pierre Elliott Trudeau ont fait réagir Lise Bissonnette au Devoir, qui, dans un article, a disséqué le discours en le comparant à son original anglais. Des journalistes canadiens-anglais ont également mal accueilli la traduction d’un discours télévisé de Lucien Bouchard en 1995. Les grandes divergences entre l'original et la traduction de ces discours, qui portaient tous les deux sur le nationalisme québécois, peuvent-elles constituer un cas de censure en traduction? N’oublions pas que la censure est étroitement associée à la coercition, qui impose une certaine réalité à un auditoire. Or, les discours qui nous intéressent ont été prononcés dans le cadre d’une courte émission télévisée, où les représentants de chaque parti politique officiel avaient droit de parole. Disons aussi que les écarts de traduction ciblaient des réalités politico-culturelles bien précises. Ainsi, Trudeau a présenté une perspective québécoise en français et pancanadienne en anglais. Voici un extrait représentatif (nous soulignons) :

  • FR : Parce que les Québécois sont fiers.
  • ANG : Quebeckers, like citizens of the other provinces, are proud. »

 Quant à Bouchard, il a certes présenté des discours quelque peu différents dans les deux langues. Voici un exemple :

  • FR : Il serait gênant de demander à nouveau au Canada anglais de nous reconnaître comme peuple. Tout cela est fini. Nous sommes au-delà des supplications. De toute façon, elles ne nous ont menés nulle part. Toutes nos demandes se sont brisées sur des nons à répétition.
  • ANG : It is demeaning to ask English Canada to recognise us as a people. All that is finished. We have gone beyond entreaties.

 Les stratégies de traduction de Lucien Bouchard ont été très mal reçues, au point où le Globe and Mail a retraduit pour ses lecteurs des pans entiers du discours. Cependant, dans l’ensemble, l’ancien chef de l’Opposition officielle du gouvernement fédéral reprenait les mêmes idées dans les deux langues.

Plutôt que d’évoquer la stratégie de la censure, on pourrait plus justement évoquer celle de la légitimation. Une tentative, donc, de faire appel à l’argumentation, au charisme et aux principes idéologiques. Mais comme le rappellent Paul Chilton et Christina Schäffner, deux analystes de discours politiques, la frontière est mince entre la coercition et la légitimation. Et Louise Brunette, traductrice agréée et traductologue, a écrit qu’il ne fallait pas confondre la censure et la norme institutionnelle fédérale. Lutte de pouvoir, donc? Certainement. Censure? Pas tout à fait, quoique…

Références

 

  • Baumgarten, Stefan et Chantal Gagnon. 2005. « Written Political Discourse in Translation. A Critical Discourse-Perspective on Mein Kampf », In Political Discourse: Different Media — Different Intentions — New Reflections, dirigé par Wolfgang Thiele, Joachim Schwend et Christian Todenhagen, 11–32. Tübingen: Stauffenburg.
  • Beauregard, Claude. 1998. Guerre et censure au Canada : 1939-1945. Sillery, Québec: Septentrion.
  • Brunette, Louise. 2002. « Normes et censure : ne pas confondre », TTR : traduction, terminologie, rédaction 15 (2):223-233.
  • Chilton, Paul A. et Christina Schäffner. 1997/2011. « Discourse and Politics », In Discourse as Social Interaction. Discourse Studies : A Multidisciplinary Introduction, dirigé par Teun Van Dijk, 206-230. Londres (R-U): Sage Publications.
  • Gagnon, Chantal. 2013. « Traduction et politique canadienne : quel rôle pour les journalistes entre 1942 et 1995? », Meta : journal des traducteurs 58 (3):522-541.
  • Merkle, Denise. 2010. « Censorship », In Handbook of Translation Studies, dirigé par Yves Gambier et Luc Van Doorslaer, 18-21. Amsterdam/Philadelphie: John Benjamins Publishing Company.

Chantal Gagnon est professeure adjointe au Département de linguistique et de traduction de l’Université de Montréal.

 

D’un jabanou sans jive au cadavre exquis

Par Eve Renaud, traductrice agréée

À l’époque, pas si lointaine, où les conversations familiales sur le choix d’un « frigidaire » passaient par l’option « sans givre », il se trouvait toujours quelqu’un pour glisser : « Comme le jabanou… ». Et ce frigidaire à la parenté étonnante conservait déjà pour moi le germe de nombreux cadavres. Exquis, il va sans dire.

C’est qu’il y avait dans notre bibliothèque enfantine quatre petits livres de même facture, dont Promenons-nous à cherche-et-trouve avec un ddibù. C’est de là que je tiens le jabanou et mon goût de l’absurde. Voyez plutôt : « Des ddibùs, tu sais, il y en a de toutes sortes […]. Tous ont une chaînette à leur poche arrière, où ils tiennent leur ddif. Tu ne sais pas ce que c’est qu’un ddif? Moi non plus, je ne sais pas très bien, mais je sais qu’un ddibù sans ddif, c’est impossible. Autant imaginer un jabanou sans jive, pendant que tu y es. » Et si l’on retrouve le ddif du ddibù, le jabanou sans jive conserve tout son mystère.

Seul figure dans les pages liminaires le nom de l’illustratrice. Grâce à Internet, arme d’instruction massive, je viens de découvrir que les quatre opuscules sont de Bodil Selge, auteure suédoise. Pour les avoir relus pas plus tard qu’hier, je sais aussi qu’ils ont été traduits et révisés par des gens pressés. Un « s » final encombre toutes les occurrences du verbe « aller » à la deuxième personne de l’impératif et transforme en conditionnels incongrus quelques futurs de premier groupe à la première personne du singulier.

Je ne me rappelais ni des erreurs ni de l’intrigue, mais je n’avais rien oublié des passages absurdes, dont Nippetopp qui fait pousser de minuscules chevaux à six pattes à partir de graines rouges et Joachim qui trouve une recette, mais ne sait pas bien s’il s’agit d’une recette pour construire une maison de ddibù ou pour confectionner des caramels mous au cola.

Excellente préparation pour le cadavre exquis. Vous êtes sans doute nombreux à connaître ce jeu, peut-être sous un autre nom. En résumé, la version la plus célèbre est une invention des surréalistes, André Breton en tête, avec Marcel Duhamel et Jacques Prévert, entre autres. Il s’agit d’écrire un groupe sujet sur un papier qu’on replie pour masquer son choix avant de le passer au joueur suivant, qui écrit un adjectif. Nouveau pliage, nouveau transfert, à deux personnes qui écriront, successivement, un verbe et un complément. La première phrase produite par les inventeurs (ou, à tout le moins, ceux à qui on doit le nom du jeu) était « Le cadavre exquis boira le vin nouveau ». Le groupe a inventé également une version picturale de sa trouvaille.

C’est en cherchant un jeu de mots à présenter à un cours de portugais que je suis tombée sur une version actualisée de la chose. En effet, sur le site Web que je fréquente depuis, le jeu a été légèrement modifié. On peut choisir de commencer un cadavre et l’on dispose alors de 60 caractères pour écrire la première des dix lignes que comptera le texte final. Une ligne peut correspondre ou non à une phrase complète, voire se terminer par un mot incomplet. La personne qui choisit plutôt de continuer un cadavre verra uniquement le contenu de la ligne précédant celle qu’elle doit écrire. Elle saura toutefois combien de participants l’ont précédée (et, par conséquent, s’il lui faut conclure), puisque des pointillés indiquent combien de lignes précèdent celle dont elle voit le contenu. Le système nous empêche d’écrire deux lignes de suite. La magie opère pendant la nuit et au matin, nous voyons la fournée de la veille. Outre les historiettes cocasses et presque cohérentes que nous arrivons parfois à produire, c’est une curieuse école où l’on apprend la tolérance (il a bien fallu arrêter de souligner les fautes parce que le groupe menaçait de se dissoudre) et où l’on pratique échanges culturels et calembours… de niveaux divers.

Voici un exemple qui remonte à 2013. (N’oubliez pas qu’au moment d’écrire, on ne voit que la ligne précédente, d’où, parfois, un certain manque de logique.)

Pourquoi c’est tout blanc? Suis-je dans la neige ou au pa
villon de Sèvres, où se trouve le fameux maître ès talons?
Oui, il a eu un petit rôle dans les Fourberies d’escarpin et
a aussi interprété le Mis en Croc, passé assez inaperçu à ca
use d’une balade imaginaire. À l’école des flemmes, on
rencontre plein de vicieuses ridicules car les femmes se van
tent plus qu’elles n’agissent selon ce qu’en a dit Jean-Baptis
te de La Salle avant d’être canonisé. Ce n’est pas parce qu’
on est homme-canon au cirque qu’on ne va jamais à l’église.
On y entre même parfois avec détermination. Par la rosace.

Certes pas nobélisable, mais le cadavre exquis reste un de mes signets tripots favoris.

 
 

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