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Vers un meilleur statut pour le traducteur?

Par François Abraham, traducteur agréé

francois-abraham« Que faites-vous dans la vie? » C’est souvent la première question que l’on pose à quelqu’un dont on vient de faire la connaissance. La réponse servira, entre autres, à évaluer la situation sociale de la personne. Le statut d’une profession revêt donc une importance particulière pour le rang sociétal des individus qui la pratiquent1.

Le statut d’une profession dépend de divers facteurs, comme le niveau d’études qu’elle requiert ou la façon dont la population juge son utilité et sa complexité. Or, s’il est une grande profession qui n’est pas estimée à sa juste valeur sur ce dernier critère, c’est bien la traduction, puisqu’il semble à d’aucuns que n’importe qui peut l’exercer2. Pourquoi?

Afin de tenter de répondre à cette question, voici une brève recension dénuée de complaisance des causes externes et internes de la sous-évaluation de la profession de traducteur au Québec3.

Causes externes

Notre société a une propension à juger une action comme utile seulement si ses répercussions sont concrètes et immédiates. L’ennui, c’est que la traduction est un acte de communication intangible dont les effets d’un manque de qualité peuvent ne se faire sentir qu’à long terme.

On mésestime d’ailleurs le rôle de la communication en général. Pourtant, que ce soit la prévention des conflits interpersonnels, la promotion d’une idée ou la réputation d’une entreprise, des aspects cruciaux de la vie dépendent en premier lieu de la capacité à bien communiquer pour bien se faire comprendre.

En outre, il apparaît qu’une profession est encore jugée un peu moins prestigieuse si elle est majoritairement pratiquée par des femmes que si ses effectifs sont principalement masculins. Et quand on sait que près de 70 pour cent4 des traducteurs sont en fait des traductrices…

La traduction souffre aussi de la difficulté qu’on éprouve quand il s’agit de la classer dans une catégorie socioprofessionnelle. Les nomenclatures statistiques officielles en sont la preuve. En France, par exemple, les professions et catégories socioprofessionnelles (PCS) rangent les traducteurs dans les Professions intermédiaires, administratives et commerciales – à l’exception des traducteurs littéraires qui appartiennent à la catégorie Professions de l’information, des arts et des spectacles. Le Système de classification des industries de l’Amérique du Nord (SCIAN) catégorise la traduction dans Autres services professionnels, scientifiques et techniques. Enfin, pour la Classification nationale des professions (CNP), les traducteurs font partie du Personnel professionnel des arts et de la culture. Alors, ces derniers sont-ils des travailleurs administratifs, des professionnels ou des artistes?

On peut aussi se demander jusqu’à quel point le grand public connaît la traduction. À peu près tout le monde pense en savoir suffisamment sur la majorité des professions pour donner son avis à leur sujet, mais sur quels éléments les gens s’appuient-ils? En quoi les traducteurs les aident-ils à formuler un jugement éclairé?

Causes internes

Les traducteurs ne mesurent pas toujours l’importance d’expliquer les multiples facettes de leur profession aux non-traducteurs. C’est pourtant une tâche essentielle s’ils espèrent les sensibiliser à sa difficulté. Il s’agit également d’un effort de longue haleine, qui réclame une immense persévérance.

Nous pâtissons aussi du peu d’échanges que nous avons avec le grand public. La raison en est d’abord que les langagiers indépendants ne dialoguent à peu près qu’avec des intermédiaires, que ce soient les acheteurs ou les cabinets. Quand ils n’agissent pas comme s’ils n’étaient que virtuels! Quant aux salariés, si certains ont la chance d’avoir accès aux utilisateurs finaux, nombre d’entre eux sont encore cantonnés (ou se cantonnent eux-mêmes) à l’opération de transfert linguistique.

Il est vrai que nous avons un certain mal, professionnellement, à sortir de la zone de confort que constitue le milieu langagier. Combien de traducteurs sont membres actifs d’une chambre de commerce? À combien de journées carrières participons-nous? À combien d’associations professionnelles ou sectorielles proposons-nous de venir expliquer l’intérêt d’une bonne traduction pour les activités de leurs membres?

Les universités québécoises et canadiennes ont élaboré des programmes d’enseignement de la traduction d’une qualité assez unique. Cependant, ces programmes sont essentiellement axés sur le processus traductionnel. Or, le milieu du travail est aujourd’hui extraordinairement complexe et pour tirer son épingle du jeu, un professionnel doit maîtriser les diverses dimensions de sa pratique, pas seulement le volet technique. Pourquoi ne pas imaginer des formations universitaires incluant une orientation gestion, développement des affaires ou technologie langagière? Par exemple à la maîtrise ou lors d’une quatrième année de baccalauréat? Certaines de ces options auraient aussi le mérite de positionner le traducteur non pas uniquement comme un simple spécialiste d’une opération, mais aussi comme un dirigeant en puissance.

La recherche en traduction souffre exactement du même problème, elle porte très peu sur l’environnement professionnel et socioprofessionnel et sur son évolution. De plus, il n’y a à proprement parler pas de mouvement de réflexion dans ce domaine au sein des associations et des entreprises5 ou chez les langagiers. Ce manque nuit à l’innovation en matière de pratique, qui permettrait d’adapter cette dernière à la réalité d’aujourd’hui.

La recherche n’est pas non plus favorisée par le faible taux d’association des traducteurs. Quand à peine le tiers des personnes exerçant un métier sont fédérées, il est difficile pour ce métier d’atteindre la masse critique nécessaire pour créer un effet d’entraînement. Il faut aussi se rappeler qu’à l’origine, le regroupement des langagiers en un ordre professionnel (l’actuel OTTIAQ) découlait de la volonté de marquer son appartenance aux professions de renom. Les traducteurs ne devraient jamais oublier cet objectif.

Enfin, une raison de la sous-estimation du statut social de la traduction est la focalisation sur le mot. Il est en effet difficile de faire valoir que la traduction est avant tout l’adaptation d’idées, quand on facture au mot6 ou qu’on s’évertue à insérer le vocable « mot » dans ses slogans marketing. Le seul outil qui change des mots en d’autres mots, c’est un dictionnaire, ou un logiciel de traduction automatique!

Le statut professionnel de la traduction n’est peut-être pas ce qu’il devrait être, mais nous en connaissons maintenant certaines raisons. Il n’en tient qu’à nous pour que cela change!




1. Pour cette introduction, je me suis inspiré de Yannick Lemel et Lee Rainwater, Les déterminants du statut social. Compte Rendu d’une expérimentation en France, PDF [s. d.].
2. Voir à ce sujet la cote relative de la traduction dans Lemel et Rainwater, Op. Cit., p. 85.
3. Même si certaines réflexions peuvent aussi concerner la traduction littéraire, cet exercice vise plus particulièrement la traduction pragmatique.
4. Selon Emploi Québec, Information sur le marché du travail, la traduction dans la province serait exercée à 69 % par des femmes.
5. Dans le but d’améliorer le statut des traducteurs et de la traduction, s’entend.
6. Abraham, François, Pour en finir avec la facturation au mot!, blogue.

 

François Abraham est traducteur et conseiller en traduction au sein de Communications Léon, une microentreprise de traduction, de rédaction et de scénarisation. Il a été président de l’OTTIAQ de 2009 à 2012.


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