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Le panache qui se mérite

Par François Lavallée, traducteur agréé

« […] toute ma vie est là :
Pendant que je restais en bas, dans l’ombre noire,
D’autres montaient cueillir le baiser de la gloire!
C’est justice, et j’approuve au seuil de mon tombeau :
Molière a du génie et Christian était beau! »

Edmond Rostand
Cyrano de Bergerac, acte 5, scène 6

Francois copie

Je me souviens de ce résumé d’un article devant être publié dans une revue de sciences sociales, et dont je révisais la traduction. L’auteur y parlait en anglais du Jacobinism caractéristique de l’État québécois. Le traducteur avait traduit ce terme par « centralisation des pouvoirs » en m’indiquant qu’il avait bel et bien trouvé la définition du terme, mais qu’il avait préféré mettre « une expression plus fréquente ». C’était une erreur que je me suis empressé de corriger.

Je ne reproche pas exactement à ce traducteur de ne pas avoir connu le mot « jacobinisme » – après tout, il avait pris la peine de le chercher, et il ne s’était pas trompé sur le sens. Ce que je considère, c’est qu’il aurait dû connaître et le mot, et l’usage qu’on en fait. Certes, le mot « jacobinisme » est un mot spécialisé, mais il est courant dans les milieux habitués à parler d’histoire, de politique et d’administration publique. Le texte était destiné à un public d’érudits, et manifestement, en utilisant ce terme, l’auteur voulait marquer son appartenance à ce cercle d’érudits. Le traducteur se devait de savoir tout cela – et d’agir en conséquence, car il est le « truchement » de l’auteur.

Pourquoi cette anecdote dans un article devant traiter du statut social du traducteur? Parce que le statut social, c’est quelque chose qui se mérite. Un traducteur se doit d’avoir la culture générale qu’il faut pour ne pas commettre cette erreur. Une culture générale qui va bien au-delà de ce qu’on apprend à l’université. Une culture générale qui vient d’une curiosité saine et irrépressible qui devrait être inscrite dans l’ADN du traducteur, pour que celui-ci se montre à la hauteur de la noble tâche qu’on lui confie.

Vous me direz : « Moi, je suis loin de traduire des textes d’érudit. » Qu’à cela ne tienne. Que l’on traduise un texte universitaire, un texte technique ou un texte de gestion, nous sommes les porteurs du bouclier d’Abraracourcix – l’auteur – et c’est à nous qu’il incombe de faire ce travail efficacement. Or la force qui nous fait tenir solidement ce bouclier, c’est notre culture générale.

Et, bien sûr, notre vocabulaire. Je pense à ces étudiants qui étaient tombés sur le mot « innénarrable », dans un examen de révision. Le professeur voulait seulement que les étudiants reconnaissent et corrigent l’erreur du double « n ». Or à sa grande surprise, près du tiers des étudiants avaient plutôt changé le mot pour un autre comme « extraordinaire », « remarquable », etc. Pourquoi? Parce que ne trouvant pas le mot tel quel dans le dictionnaire, ils croyaient qu’il n’existait pas. Mais que diantre lisaient-ils dans leurs temps libres?

Le traducteur est un spécialiste de la langue. Combien consacrent l’énergie qu’il faut à bien connaître cette langue? Voilà plus de trente ans que je vois les traductions qui se font dans notre pays bilingue, que ce soit dans les contrats, les documents gouvernementaux, les politiques d’entreprise, les communiqués, bref à peu près tout ce qui s’écrit autour de nous et qui n’émane pas du Québec (et encore), et parfois, je ne suis pas sûr que nous produisions des textes qui prouvent si clairement que la machine ne nous remplacera pas un jour.

Pourquoi mes collègues sont-ils si nombreux à privilégier certaines orthodoxies de mauvais aloi au détriment de la clarté et de l’efficacité du message? Pourquoi « achètent »-ils si facilement des idées simplistes comme celle qui veut, par exemple, que la clarté d’une phrase dépende de sa longueur? En bons connaisseurs de la langue, ils devraient savoir que la clarté d’une phrase dépend en réalité de sa structure et du choix des mots. Pourquoi tant de traducteurs traduisent-ils timely par « opportun », invariablement1, alors que ceci ne veut pas dire cela? Pourquoi tant de traducteurs traduisent-ils identify par « repérer », « cerner », « cibler » ou « déterminer » indifféremment, comme si ces mots étaient synonymes et interchangeables, et croient avoir « fait leur job » simplement parce qu’ils ont évité « identifier »? D’où vient cette insensibilité au sens des mots, de la part de ceux qui doivent en être les spécialistes?

Combien de traducteurs prennent vraiment au sérieux ce métier, en voient toute la profondeur et toutes les exigences? Combien cultivent vraiment la langue, amoureusement, dans le but de la faire briller dans leurs textes au lieu de se contenter d’éviter des faux pièges? Combien cherchent activement à élargir leur vocabulaire pour pouvoir ensuite faire efficacement le caméléon lorsqu’ils deviennent littéralement la plume de tel ou tel auteur, dans tel ou tel but, à l’intention de tel ou tel public?

Le statut social, la reconnaissance, ça se mérite. Or, être un traducteur, ce n’est pas de la tarte. C’est avoir une culture littéraire hors du commun. Et quand je dis « culture littéraire », je ne parle pas uniquement de Molière et Balzac : je parle aussi de tout ce qui s’appelle « lettres » et « mots », depuis le slogan d’une ligne jusqu’au rapport de commission d’enquête en six volumes, en passant par la lettre à la ministre, par le texte léger du bulletin d’employés et par le mode d’emploi d’un téléviseur numérique.

Toute ma vie, j’ai entendu les traducteurs se plaindre de leur statut. C’est à qui peut raconter l’histoire la plus horrifiante sur ce client qui nous a répondu Just type it in French ou ce patron qui ne comprenait pas qu’on puisse vouloir acheter un dictionnaire. Ces situations sont certes renversantes, mais après trente ans d’expérience, je commence à douter de leur caractère vraiment représentatif du statut du traducteur. Car j’ai aussi vu bien des traducteurs se faire féliciter parce qu’ils étaient arrivés à bien rendre le sens, l’intention et le ton de l’original. J’ai vu des traducteurs être considérés comme indispensables par leurs clients. Et je me demande pourquoi les traducteurs, pour valoriser leur profession, s’entêtent à faire circuler sur le Web des traductions honteuses au lieu de montrer des modèles de traduction.

Le statut social, ce n’est pas qu’une question de revendication. Qu’on me confère un statut social parce que j’appartiens au groupe qui a crié le plus fort, et je renierai ce statut. Je veux appartenir à un groupe de professionnels qui savent toute la noblesse de leur profession, qui aiment apprendre et se perfectionner, mais aussi – et c’est là certes un paradoxe – qui savent garder leur place.

Car le traducteur n’est pas l’auteur. Si choquant que cette vérité puisse nous paraître, elle est incontournable. Un traducteur qui veut être sous les projecteurs doit choisir une autre voie : qu’il soit écrivain, fonctionnaire spécialiste, responsable du marketing, peu importe. Mais le traducteur, c’est un peu comme un rédacteur de discours : si précieux soit-il, il reste dans l’ombre.

Mais ne vous en faites pas : Christian avait besoin de Cyrano.

1. Lavallée, François. Et ma montée de lait? Elle est opportune, ma montée de lait? Edgar.ca, blogue.


François Lavallée est chargé de cours en traduction à l’Université Laval, président-fondateur de l’école de perfectionnement en traduction Magistrad et vice-président à la formation et à la qualité d’Edgar, un cabinet de traduction de Québec. Il est aussi l’auteur de l’ouvrage Le traducteur averti – pour des traductions idiomatiques.


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