« Canadian French » et sous-titrage des séries télévisées américaines

Si vous êtes amateur de séries télévisées américaines et que vous les regardez en version sous-titrée sur DVD, ne serait-ce que pour voir les choix faits par d’autres traducteurs, vous aurez peut-être remarqué la coexistence de deux appellations, soit « French » et « Canadian French ».

Par Valérie Florentin

L’appellation « Canadian French » mérite d’être étudiée pour savoir, d’une part, si ces deux sous-titrages sont vraiment différents l’un de l’autre et, d’autre part, si le sous-titrage « Canadian French » respecte la norme constatée dans des programmes télévisés comparables écrits pour un public canadien francophone, tout en gardant à l’esprit que le français du Canada n’est probablement pas plus uniforme que ne l’est le français de France. Le présent article s’intéresse donc à des séries américaines sous-titrées en « French » et en « Canadian French » (à savoir Bones, Burn Notice [Agent libre] et White Collar [FBI : Flic et escroc]) et à deux séries québécoises (19-2 et Unité 9).

Comparaison des deux traductions

Sur le plan de la syntaxe, de manière anecdotique, la ponctuation est différente : s’il y a une espace avant les signes de ponctuation double, vous êtes en présence d’une version « French », une situation qui s’explique par le respect de normes différentes. C’est d’ailleurs parfois la seule ponctuation qui permet de distinguer deux versions qui seraient, sans cela, en grande partie identiques. Deux autres tendances ont été perçues dans la version canadienne, soit l’évitement du « ne » explétif et de l’inversion verbe-sujet dans les phrases interrogatives.

Pour ce qui est du lexique, certaines formulations neutres de la version française ont été modifiées, dans la version canadienne, au profit de synonymes tout aussi courants tandis que certains francismes sont présents dans les deux versions (dont « flic », « parking », « week-end » et l’usage surprenant de la marque Coca plutôt que Coke). Cette constatation peut s’expliquer en partie par la méthodologie retenue. En effet, Bones et White Collar sont traduites d’un côté de l’Atlantique puis révisées de l’autre, sans qu’il soit possible de savoir quel est le premier sous-titrage réalisé. La série Burn Notice, retraduite au complet et non simplement révisée, peut quant à elle se targuer d’un plus grand nombre de canadianismes. Cet élément permet de croire qu’il n’y a pas de volonté des traducteurs canadiens de fournir une version internationale de leurs sous-titres afin d’espérer la vendre sur d’autres marchés, une situation, par ailleurs, rarissime (de manière générale, la version française est distribuée dans toute la francophonie).

Comme la plupart des mots absents d’un corpus semblent l’être pour des raisons personnelles (c’est-à-dire qu’un traducteur préférera une expression à une autre, sans qu’il y ait de nuance de sens ou de changement de registre entre les deux) et non linguistiques, il devient impossible d’établir un pourcentage de divergences lexicales entre les deux variétés. Toutefois, celui-ci semble minime et, de plus, il ne semble pas croître lorsque le niveau de langue diminue. Par ailleurs, cela ne met pas à mal la théorie selon laquelle les divergences entre deux variétés de langue se multiplient lorsque le niveau de langue diminue. Ici, ce pourrait plutôt être l’influence de la norme écrite qui retiendrait la plume du traducteur.

Le traitement des références culturelles est également révélateur. Vu la proximité géographique entre les États-Unis et le Canada, les références devraient être majoritairement conservées puisque le public n’a pas besoin d’explications. Cela se vérifie pour les chaînes télévisées (PBS, Cinemax) et différents faits culturels (des chaussures pointure 12, les nouvelles diffusées à 18 h, des notes scolaires de B ou C). À l’extrême, une référence a été traduite de manière littérale : D.C. Metro est devenue la Métro de D.C. plutôt que de recourir à une généralisation plus naturelle, comme le fait la traduction française : la police de Washington. Par contre, il est étonnant que le sous-titrage français conserve les mêmes traductions, alors que les faits culturels énoncés précédemment ne sont pas idiomatiques pour un public hexagonal (pour lequel la pointure des chaussures est du 46, les informations sont diffusées à 20 h et les notes seraient comprises entre 10 et 12 sur 20). Il est dommage de ne pas pouvoir savoir comment les traducteurs justifient leurs choix : est-ce un signe de la généralisation de la culture américaine? est-ce un oubli? est-ce imputable à la méthode de travail (dans le cas où la version française s’inspirerait de la version canadienne)?

Comparaison de la traduction canadienne et de séries québécoises

Dans un deuxième temps, il est pertinent de se demander si la traduction canadienne, aussi proche soit-elle de la traduction française, respecte tout de même les usages observés dans des séries télévisées québécoises d’un genre équivalent.

En ce qui a trait à la syntaxe, la seule différence est l’absence des « tu » interrogatifs (« Tu peux-tu venir? », par exemple) qui se fait sentir en traduction, alors que la formulation est fréquente dans les dialogues originaux des séries télévisées. Quant au lexique, force est de constater que les divergences sont nombreuses : les sous-titres contiennent beaucoup moins de termes familiers, y compris deux fois moins d’anglicismes et trois fois moins de mots étiquetés (dans Le Petit Robert ou dans le Multidictionnaire de la langue française) comme des québécismes (dont « chum » et « blonde » qui, d’usage courant dans la langue parlée, n’apparaissent que sporadiquement… et uniquement dans Burn Notice). Ces deux constatations — jumelées à la présence indéniable d’une censure à l’égard des mots injurieux, péjoratifs et vulgaires — nous portent à croire que le « Canadian French » des traductions n’a pas grand-chose en commun avec la langue parlée naturellement dans les séries télévisées québécoises. Ce phénomène pourrait toutefois se justifier en partie par le fait que les traducteurs respectent la norme écrite, plus policée, mais cette standardisation de la langue d’arrivée mène à une perte d’oralité.

En conclusion, force est de constater que les deux traductions sont très similaires, que les divergences lexicales constatées sont principalement des choix personnels (donc des termes courants des deux côtés de l’Atlantique à en croire les dictionnaires) et que l’appellation « Canadian French » représente non seulement des choses bien différentes selon les séries étudiées, mais aussi qu’elle n’est pas fidèle aux usages constatés dans des contextes similaires. Il reste donc du chemin à faire avant qu’elle devienne une norme de qualité, à l’instar de l’appellation « Doublé au Québec ».

Référence

Beaudoin‑Bégin, Anne‑Marie, 2015. La langue rapaillée : Combattre l’insécurité linguistique des Québécois. Montréal : Éditions Somme Toute.

Valérie Florentin est professeure de traduction à l’Université de Hearst et traductrice autonome. Depuis 2010, elle s’intéresse à la traduction audiovisuelle, et plus particulièrement au sous-titrage. Ses recherches portent sur les conditions de travail et sur la formation des traducteurs, sur les variétés de français observées dans les sous-titres et sur les applications pédagogiques du sous-titrage.

valerie florentin