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Entre textostérone de l’ère numérique et dogmatisme suranné

La nouvelle productivité des langagiers professionnels

Par Dominique Bohbot El Kahel, économiste, trad. a., réd. a.

Le bagage linguistique, la minutie et le souci du détail figurent invariablement en tête de liste des critères de recrutement d’un traducteur, débutant ou chevronné. Dès l’embauche, ce langagier sera tenu de satisfaire à des impératifs de rapidité d’exécution sans limites. Le traducteur peine à se situer entre son engagement à produire un travail de haute qualité relevant de ses compétences, et l’exigence de livraisons immédiates. La cadence lui est dictée par un cadre d’urgence devenu la nouvelle norme.

L’instantanéité de l’information et la mondialisation ont opéré une mutation : nombre d’entreprises mercantiles sans le moindre rhizome langagier se sont emparées du marché de la traduction. Elles ont comblé le besoin d’immédiateté et de multilinguisme en agençant des outils technologiques de traduction automatique à une « révision » humaine à grande échelle qui traite des microtâches hors de tout contexte.

Nos voix s’élèvent contre ces pratiques usurpatrices; pourtant, nous observons une absence d’action concrète et de mobilisation. Le traducteur semble se retrancher dans sa tour d’ivoire. Faisant fi de la pression à la productivité, il trouve dans la qualité de la langue une valeur refuge. Son professionnalisme, indéniable certes, ne lui permettra pas d’affronter l’automatisation qui inonde le marché d’immenses volumes traduits et à peine corrigés, tandis qu’il assiste à la montée de ce tsunami les bras croisés.

Passer à l’action

Devant ce désastre annoncé, les langagiers professionnels ont tout intérêt à repenser leurs méthodes de travail, reconnaître les facteurs contre-productifs susceptibles de les ralentir, afin de se repositionner pour préserver leur marché avec réalisme.

Pourtant, le langagier sait faire preuve d’adaptation. En effet, la division du travail n’épargne pas notre domaine. Le traducteur, naturellement peu enclin au parcellement des tâches de « son projet », aujourd’hui en cabinet ou en entreprise, prend acte de la scission des tâches. Des strates cloisonnent désormais la production.  Recherche terminologique, prétraduction logicielle, acte traductionnel, révision, correction d’épreuves, relecture, collationnement, éditique, alignement en fin de projet et autres se répartissent entre plusieurs intervenants, langagiers professionnels, voire paralangagiers et membres du personnel administratif, tout comme entre diverses équipes physiques ou virtuelles. La division technique du travail dynamise la productivité tout en diminuant les coûts par unité produite, selon le modèle d’Adam Smith. L’économiste avait toutefois prévenu d’une incidence méconnue et négligée, l’appauvrissement intellectuel qu’entraîne cette spécialisation séquentielle. Il serait utile de sonder nos langagiers professionnels (et les autres), sur leur état d’esprit et leurs aspirations dans ce nouvel environnement segmenté à outrance qui risque d’inhiber la créativité des praticiens.

Le paysage linguistique d’aujourd’hui se comprend selon différentes optiques : des conseillers en rendement qui surveillent, par leurs mesures quantitatives précises, la productivité par traducteur, jusqu’aux dirigeants qui visent plutôt la réussite collective par la satisfaction de la clientèle et l’absence d’anomalies comme mesure globale d’une productivité optimale.

Quel équilibre trouver entre compétence et défi pour assurer une productivité compétitive sans sacrifier la qualité et les normes professionnelles? Les équipes langagières doivent redéfinir la donne : focaliser sur leurs forces uniques et accepter d’adapter les méthodes traditionnelles avec agilité et réalisme, et d’une seule visée, comprendre les objectifs et les exigences de leur client, assumer pleinement leur rôle de contribuer à la communication et à l’expansion des affaires de ce dernier.

Miser sur les points forts et relever les défis

L’observation d’une équipe de langagiers, tous domaines et contextes confondus, révèle des qualifications de pointe pour le transfert linguistique, une maîtrise de la stylistique et la rédaction, une virtuosité des techniques de recherche documentaire et terminologique. Elle révèle également certains relents de dogmatisme, une rigidité avouée, une application stricte des principes issus de l’enseignement et une relation quasi biblique aux dictionnaires et ouvrages de référence, ce qui mène parfois à des phases contre-productives : éparpillement dans la journée de travail, dépendance chronophage à l’uniformité (qui peut empiéter sur la richesse textuelle), redondance des recherches, changement délibéré de la terminologie consacrée, voici quelques exemples qui doivent porter à réflexion et susciter l’action de chacun.

Au-delà des barèmes prescrits en cabinet ou en entreprise, il incombe au langagier de s’approprier sa productivité et d’assurer une gestion avisée de son temps. La motivation a une incidence directe sur les résultats productifs. Le langagier peut s’inspirer des études ergonomiques du flux au travail – expérience optimale de sensation enthousiaste dans l’accomplissement d’une tâche. Périodiquement, notre corps et notre esprit focalisent l’attention et décuplent la créativité. Cette approche holistique de gestion du temps présente l’avantage notable de réduire le cycle de production.

Optimiser les cycles de créativité et normaliser les interventions linguistiques donnent un second souffle à la productivité. Le contexte de globalisation exige que nous prenions un virage et mettions de l’avant une proposition de valeur actualisée. Et si, pour y parvenir, nous sortions de notre zone de confort?

Dominique Bohbot El Kahel, économiste, rédactrice agréée et traductrice agréée, dirige les services linguistiques du Groupe TMX. Très active dans l’industrie langagière canadienne, elle est membre d’honneur de l’Association des conseils en gestion linguistique, a été finaliste du concours Femmes d’exception 2012 pour son parcours professionnel et finaliste des Mérites 2014 de l’Office québécois de la langue française pour l’intégration réussie des services de traduction de TMX comme plaque tournante de la terminologie financière au Canada.

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