Le traducteur de demain… et son chien

Claude BedardOu comment la technologie est en voie de façonner notre Saint Jérôme intérieur

Que de chemin parcouru depuis la feuille de papier dans la machine à écrire – et pour la consultation terminologique,
le meuble à tiroirs ! Ayant commencé ma carrière dans un tel contexte, je m’émerveille le plus sincèrement du monde devant l’immense évolution de nos outils de travail.

Par Claude Bédard, trad. a.

Loin de moi, donc, la moindre idée de retourner aux conditions d’antan. Cependant, formé que je suis à la vieille école de « l’art de traduire », je ressens un certain malaise en observant les transformations que certains outils sont en voie d’opérer sur notre Saint Jérôme intérieur. Tout comme le maître, dit-on, finit par ressembler à son chien, sommes-nous appelés à être façonnés par nos nouveaux outils ? Non content de poser la question, je tente ici une réponse.

Outils de rappel terminologique : l’externalisation de la mémoire

Divers outils de rappel terminologique existent désormais, notamment les systèmes de prétraduction (par exemple LogiTerm) et l’affichage automatique des termes dans les logiciels de mémoire de traduction (par exemple SDL Trados). À ces fonctions de rappel automatique on peut ajouter la capacité de consulter facilement, à tout moment, la terminologie existante.

Résultat : la nécessité pour le traducteur de mémoriser la terminologie n’existe plus guère. Certes, on peut avancer qu’un tel « allégement mnémonique » libère de l’espace cérébral en faveur de la « créativité ». Mais en même temps, ne crée-t-on pas… à partir de ce que l’on sait, d’un bagage déjà acquis ? Ce qui « encombre » notre mémoire, n’est-ce pas un matériau important pour la création ?

Mémoires de traduction : la loi des segments et de leur recyclage

Désormais, entre le traducteur et son texte, il y a la mémoire de traduction (MT), avec la logique et les contraintes inhérentes à ce genre d’outil. Dans le cas des salariés, cette mémoire est contrôlée par un tiers : l’employeur. Cet effet est plus sensible dans le cas des pigistes, la mémoire étant contrôlée par le donneur d’ouvrage ; la voie est ouverte à que j’appelle, non sans une pointe de malice, le guichet de la « sous-traitance assistée par ordinateur » (STAO) – une forme moderne de subordination du traducteur naguère qualifié d’« indépendant ».

Voyons un peu les conséquences de ce genre d’outil sur la vie du traducteur.

Le traducteur de segments : « Ceci n’est pas un texte. »

Pour traduire intelligemment un texte, le traducteur a intérêt à avoir avec lui une « relation chaleureuse ». Or un logiciel classique de MT présente du texte à traduire une image dématérialisée, inexpressive. Le traducteur a devant lui deux colonnes de cellules, qui contiennent à gauche les « segments » qui constituent le texte à traduire, et à droite leur traduction.

Le malaise vient du fait qu’un texte, c’est davantage qu’une compilation de « segments » : c’est un être vivant articulé visuellement en paragraphes, en intertitres, en énumérations, en tableaux, dont la présentation graphique (le cas extrême étant celui de PowerPoint) fait partie du message qui atteint le lecteur.

Cette dématérialisation du texte à traduire est aggravée par le découpage rigide en « segments » opéré par l’outil (avec plus ou moins de justesse, d’ailleurs). Or les phrases d’un texte, souvent, collaborent entre elles pour transmettre au lecteur le message ou l’effet souhaité ; le traducteur a alors intérêt à les « penser » plusieurs à la fois, pour parfois reconfigurer différemment leur contenu. Le traducteur, on le sait, a pour mandat de faire passer le message du texte, et non de traduire fidèlement chacun de ses « segments » ; un outil qui impose un tel découpage me semble être de nature à formater l’esprit du traducteur d’une façon qui nuit à l’intelligence de sa tâche.

Enfin, notons que bien des utilisateurs d’un logiciel de MT (notamment les pigistes en formule STAO) obéissent en fait à une contrainte imposée par le donneur d’ouvrage ; ce contexte de travail mal accepté – l’image de la chaîne de montage vient facilement à l’esprit – peut affaiblir leur engagement professionnel : « On me demande de traduire des segments ? Eh bien, c’est exactement ce que je vais faire… »

La belle-mère dans le lit conjugal : « Est-ce vraiment MA traduction ? »

La logique du recyclage de segments tirés de la MT d’un tiers entraîne chez le traducteur, notamment dans la situation d’un pigiste, une perte plus ou moins grande d’autonomie. Désormais, entre le traducteur et le texte à traduire, il y a ce ramassis de phrases recyclées. La belle-mère dans le lit conjugal, en quelque sorte.

Certes, il y a toujours eu l’impératif de respecter les usages du client, donc de se référer à des textes antérieurs. Mais dans la mesure où un certain nombre des phrases du texte qui lui est présenté sont déjà traduites (avec une rémunération calculée à l’avenant), le traducteur – devenu « traducteur de trous » – se sent forcément à la remorque des portions déjà traduites du texte. Dans différentes dimensions, les décisions et initiatives qui touchent l’ensemble du texte sont plus ou moins bridées par le contenu préexistant. Et le traducteur peut en venir à se demander : « En fin de compte, suis-je vraiment assis devant MA traduction ? »

Et si, en plus, les segments recyclés sont d’une qualité peu impressionnante (ou pire), le traducteur a le choix de les laisser en place (de peur de déranger des décisions antérieures, dont il est mal placé pour évaluer la pertinence ou la portée) et de se soumettre à leur influence, soit de les améliorer – avec la conscience de courir le risque précité ainsi que la frustration, au demeurant, de savoir que ce surcroît d’efforts pénalise plus ou moins sa rémunération.

Le cas extrême de pénalisation est celui où les phrases recyclées à l’identique (correspondances parfaites) ne sont pas rémunérées. Or, laisser ces traductions intactes relève parfois du non-sens : et on imagine la tentation qui démange le traducteur d’en faire la démonstration par l’absurde au donneur d’ouvrage ! Se pose ici une question savoureuse : y a-t-il faute professionnelle à ne pas effectuer un travail pour lequel on n’est pas rémunéré ?

Autre cas, de plus en plus fréquent : celui du dossier partagé en tranches entre plusieurs traducteurs, un réviseur étant alors chargé d’« harmoniser le tout ». On devine là aussi, pour d’autres raisons, la tentation pour le traducteur de s’épargner toute initiative qui dépasse le cadre étroit de sa propre tranche.

Et dans le cas de certains donneurs d’ouvrage, la terminologie est imposée de façon rigide, les consignes sont strictes… L’obéissance, en somme, devient la qualité la plus appréciée du traducteur, avec des conséquences évidentes sur sa motivation. En somme, la STAO est de nature à induire un affaiblissement de la responsabilisation professionnelle.

Le consulteur compulsif : le réflexe de mendier des solutions toutes faites

Les mémoires de traduction (y compris les mémoires publiques, comme Linguee, facilement consultables sur Internet) sont autant de tentations de se nourrir de solutions toutes faites. Moi qui vous parle, quand un détail me résiste, j’ai de plus en plus le réflexe d’aller voir si d’autres traducteurs n’auraient pas rencontré ce problème et proposé des solutions – alors que naguère je me serais concentré plus fort et aurais fait appel à ma… créativité. Vous savez, cette créativité que l’« allégement mnémonique » était censé libérer ? Hmmm.

Certes il n’est pas raisonnable de vouloir réinventer sans cesse la roue. Mais le « geste de traduire » – qui consiste à faire germer et surgir la traduction dans son esprit – va-t-il progressivement céder le pas à celui de « mendier des solutions toutes faites » ? Le traducteur va-t-il à la longue se transformer en un « consulteur compulsif », faire de moins en moins appel à la traduction qui lui vient spontanément ? Dans les universités, les professeurs admonestaient (et le font encore, je crois) leurs étudiants lors des épreuves en classe de ne pas passer leur temps avec la tête dans les dictionnaires ; iIs devaient bien avoir une raison.

La « marchette » du traducteur débutant

Pour le débutant fraîchement embauché, les mémoires de traduction sont une véritable bénédiction – et l’employeur, de son côté, n’est pas moins enthousiaste. Si l’on compare aux conditions d’un autre siècle (la machine à écrire et le meuble à tiroirs), l’apprentissage du traducteur est nettement accéléré – et l’effort de révision et d’encadrement est réduit d’autant.

Mais c’est ici que, paradoxalement, ma perplexité est la plus grande. Car tous les effets évoqués plus haut s’appliquent à un traducteur qui n’aura jamais connu d’autre contexte de travail. Dans un environnement qui invite à réutiliser au maximum des solutions antérieures (ce qui, pour un débutant, est plein de bon sens, car on apprend volontiers par imitation), le traducteur va-t-il véritablement apprendre à déployer ses ailes ? Va-t-il en venir à considérer le « geste de traduire » comme un pis-aller, plutôt que comme l’âme même du métier ?

Il est troublant de penser que parmi les débutants d’aujourd’hui, certains n’auront toujours pas, dans quelques années, fait l’expérience de traduiretoutes les phrases d’un même texte1. Or, une dimension en principe importante de la compétence professionnelle d’un traducteur est la prise en charge intégrale d’un texte, de son système de vocabulaire, de sa cohérence interne, des recherches et des décisions à prendre à ces différents égards. Le traducteur de la vieille école que je suis reste songeur devant une telle évocation.

Il y a enfin ce phénomène, bien contemporain, de la recherche instantanée – notion fétiche du « juste-à-temps » – qui s’oppose volontiers à celle du « bagage de connaissances ». Le travailleur du savoir postmoderne serait un être qui voyage léger, sûr de sa capacité de trouver à tout instant l’information dont il aura besoin pour la tâche du moment. Inutile, donc, de s’encombrer l’esprit avec des connaissances sans cesse menacées de péremption : « De quoi vous sert cette oblongue capsule ? D’écritoire, Monsieur, ou de boîte à ciseaux ? »2

Il n’en fut pas toujours ainsi. Naguère, dans un autre siècle (la machine à… bon, vous avez compris), le traducteur désireux de progresser devait se livrer à des lectures de fond, tant en langue source pour apprivoiser le vocabulaire du domaine, ses nuances d’utilisation et son potentiel d’évocation, qu’en langue cible3 afin de se meubler l’esprit de toutes sortes d’usages et de tournures qui, espérait-il, remonteraient à la surface au moment opportun pour guider et nourrir son « geste de traduire » – dans une démarche qui va à l’encontre, remarquons-le, de l’« allégement mnémonique » dont il était question plus haut.

Or, dans un monde de consultation effrénée, où tant de ressources sont disponibles « en temps réel » au fur et à mesure des difficultés rencontrées, le traducteur en herbe ressentira-t-il la motivation de se livrer à un préhistorique effort « en temps différé » ?

Le postéditeur : après le « juste-à-temps »… le « juste-assez » ?

Avec les récents systèmes statistiques, la traduction automatique (TA) connaît un regain d’intérêt, non seulement chez les consommateurs de traductions sur le Web, mais aussi chez de gros entrepreneurs en traduction, eux-mêmes donneurs d’ouvrage et en concurrence à l’échelle mondiale.

Un tel modèle d’affaires, qui fait la promotion d’une productivité nettement accrue, véhicule évidemment une invitation à une qualité plafonnée : tout « acharnement professionnel » devient un geste mal venu, qui remet en question l’utilité même de la TA.

Promu « rafistoleur de phrases », le traducteur devenu postéditeur a pour démarche de « réagir » aux phrases créées par la machine ; sa créativité consiste désormais à imaginer des corrections qui nécessitent le moins de changements possible dans le texte. Exit, on l’aura compris, le « geste de traduire ».

Certains avancent aussi que la TA donnera au traducteur plus de temps pour « peaufiner la traduction machine ». Moi, je crains qu’elle ne lui donne au contraire une excellente raison de s’en contenter.

Le traducteur de demain, opérateur de rétrocaveuse ?

Selon le discours technologique, le traducteur de demain sera plus « performant », plus « efficace », plus compétent à « collaborer avec la machine », plus « habile » à manier les multiples « outils » qui multiplieront sa puissance de travail…

Heureusement peut-être, il y a les nostalgiques. Allez, sortez vos mouchoirs.

L’image me vient de l’opérateur de rétrocaveuse, que son ventre de bière rend désormais inapte à manier une pelle ou une pioche… Le traducteur de demain, donc : incapable de manier les mots sauf par l’extrémité d’un puissant bras informatique ? virtuose du déjà-dit, du déjà-traduit ? surperformant extérieurement, mais sous-développé intérieurement ? abondamment encadré, mais sous-mobilisé, sous-motivé, sous-responsabilisé ?

Avec tous ces outils qui lui présentent désormais des solutions ou des bouts de solution, le traducteur est subtilement invité à rester à la surface des choses. À perdre de vue, peut-être, la profondeur de sa tâche. Car la traduction a une profondeur. Celle du texte à traduire, de son contexte, de son message, de son intention, de la nécessité du « faire-comprendre ».

Et le traducteur lui-même a une profondeur : celle des ressources qu’il porte en lui, après les avoir accumulées, nourries, façonnées ; celle de la pensée, celle de l’expression originale par les mots, celle de la communication...

Toutes ces profondeurs sont certes à la portée du traducteur de demain. Mais il va devoir, je pense, consentir à allonger le bras à l’extérieur du confort de sa cabine.

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Titulaire d’une maîtrise en traduction, Claude Bédard œuvre depuis près de 40 ans en traduction technique et en TAO. Il est notamment l’auteur du livre La traduction technique : Principes et pratique (1986) et a publié de nombreux articles consacrés à la traduction technique et à la TAO. Il est le concepteur original du logiciel LogiTerm. En 2003, il a reçu le prix Mérite OTTIAQ pour ses réalisations dans le domaine des professions langagières.

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1 Claude Bédard, Mémoire de traduction cherche traducteur de phrases.
2 Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, acte I, scène 4.
3 Claude Bédard, Les lectures d’observation : la moisson du traducteur technique.