À qui profite l’outil…

Pascale Amozig-BuckszpanLa pratique de la traduction professionnelle, notamment chez les travailleurs autonomes, s’est profondément modifiée au cours des deux dernières décennies. L’expansion des marchés, associée au développement technologique et des systèmes d’information, a révolutionné le métier de traducteur et sa pratique. Notre profession n’a pas échappé non plus à la dictature de l’instantané commandée par cette révolution technologique. Le traducteur doit faire plus et
plus vite.

Par Pascale Amozig-Buckszpan

Nous avons d’abord assisté à l’informatisation du poste de travail du traducteur et surtout, par la suite, à l’avènement des outils de traduction qui sont désormais des parties intégrantes de notre environnement professionnel.

Les outils linguistiques du traducteur sont aussi nombreux que variés. Depuis l’émergence des traitements de texte, des correcteurs orthographiques et des dictionnaires électroniques, nous avons pu observer la prolifération des systèmes de mémoire de traduction, la création des corpus bilingues consultables en ligne et la démocratisation de la traduction automatique par le biais de sites proposant des traductions en ligne immédiates et gratuites.

Il serait difficile de nier les effets positifs des outils d’aide à la traduction, ni même leur caractère irréversible, tant dans la gestion terminologique que dans l’optimisation des délais. Ces outils influent néanmoins sur nos méthodes de travail et notre processus traductionnel. Ils transforment la manière dont nous abordons le texte, pensons et traduisons.

Dans une brève description des trois technologies de traduction les plus présentes aujourd’hui sur les postes de travail du traducteur, qu’elles soient intégrées ou non à l’outil d’aide à la traduction, nous examinerons leurs répercussions sur l’activité traduisante, tant du point de vue qualitatif que quantitatif, et évoquerons les dérives et les évolutions qu’elles suscitent.

Les systèmes de mémoire de traduction (SMT)

Il s'agit de bases de données linguistiques qui récupèrent la traduction sous la forme de segments source et cible appelés « unités de traduction » et les enregistrent au fur et à mesure que le traducteur progresse pour une réutilisation ultérieure. La constitution des mémoires de traduction repose, dans la plupart des cas, sur le principe du découpage des textes en segments et cette segmentation a pour conséquence une modification de l’environnement de travail du traducteur. Les SMT peuvent comporter un outil de gestion terminologique par le biais de glossaires intégrés, avec options de recherche contenant des termes validés et parfois accompagnés de leurs règles d’usage.

Les nouvelles générations de SMT ont maintenant leur propre environnement (à la différence des outils qui s’intègrent au traitement de texte tels que WorkBench de Trados). Les outils les plus représentatifs aujourd’hui sont SDLTrados, Déjà Vu, Wordfast, OmegaT, Logiterm et Multitrans. Et il en existe beaucoup d’autres.

Avantages

Inconvénients

Dans un tel contexte d’ergonomie douteuse, le traducteur doit être extrêmement vigilant et fournir davantage d’efforts pour répondre aux exigences de qualité linguistique inhérentes à sa tâche.

Dérives et répercussions

Les systèmes de traduction automatique

La traduction automatique s'inscrit dans un ensemble de recherches que l'on regroupe sous l'appellation de « Traitement automatique des langues naturelles ». Elle consiste à générer automatiquement un texte source dans une langue cible (texte traduit) en utilisant des règles précises pour le transfert de la structure grammaticale. Le but avoué de ces systèmes est de produire une traduction par ordinateur, sans intervention humaine. Dans ce contexte, il est important de distinguer la traduction automatique (TA) de la traduction assistée par ordinateur (TAO), où l’intervention humaine est sollicitée soit à la fin du traitement automatique pour une révision du texte final, soit au cours du traitement, dans une approche interactive.

Les logiciels de traduction automatique sont bien antérieurs aux systèmes de mémoire de traduction puisqu’ils sont apparus dès la Seconde Guerre mondiale. Leur utilisation était alors réservée aux seules applications militaires et ils n’étaient absolument pas destinés aux traducteurs. La traduction automatique s’offre aujourd’hui une nouvelle jeunesse dans l’environnement du traducteur. Outre ceux destinés aux grands projets de recherche financés à l’échelle nationale (notamment aux États-Unis ou au Canada) ou à l’échelle européenne (par l’Union européenne), ou encore aux projets de recherche universitaire, deux types de système de TA/TAO sont accessibles au traducteur :

Ces systèmes peuvent reposer sur des règles (au moyen d’algorithmes) ou sur des données statistiques (par l’intermédiaire de corpus), ou les deux combinés, appelés alors système hybrides. Ils s’intègrent à l’environnement du traducteur, voire au SMT. Il est par exemple aujourd’hui possible d’intégrer Systran ou Google à la fonctionnalité de recherche contextuelle de Studio.

Face au regain de popularité de ces outils, dans quelle mesure le traducteur peut-il tirer parti des systèmes de traduction automatique pour optimiser la gestion de son travail sans avoir le sentiment de trahir sa profession ?

La traduction automatique en amont, comme base de travail

Le traducteur peut tout d’abord avoir recours à la traduction automatique en amont de son travail. L’objectif est alors de réutiliser le résultat et de créer une traduction cible viable. Cette opération s’appelle la post-édition. Elle est largement défendue par Louise Brunette comme une activité à part entière du traducteur. L’idée étant bien entendu de gagner du temps. Le niveau de réutilisation dépend bien entendu de la qualité du système de traduction automatique. Et plus le temps de post-édition est long et l’énergie demandée importante, moins le système sera rentable pour le traducteur. L’idée n’est pas de tout retraduire, l’objet même de la TA perdrait tout son sens. Il s’agit surtout de gagner en efficacité. Au traducteur, donc, de juger la viabilité de l’outil selon ses objectifs et ses besoins professionnels. L’idée est d’obtenir un résultat final plus rapidement que si la traduction avait été faite de zéro, à qualité égale.

La traduction automatique en complément technologique, comme source d’inspiration

Le traducteur peut également utiliser la traduction automatique en complément de la mémoire de traduction. Si la mémoire de traduction est fournie par le donneur d’ouvrage, le traducteur devra gérer cinq opérations mentales bien différentes l’une de l’autre :

Si aucune mémoire de traduction n’est fournie, l’exercice est alors plus léger et seules les trois dernières opérations subsistent.

Il va sans dire que la qualité de la TA dépendra du type de texte, de la combinaison de langues et du domaine, et que, dans le cadre d’une traduction professionnelle, tout résultat de traduction automatique devra faire l’objet d’une révision.

Dérives et répercussions

L’exercice mental que requiert la post-édition est bien différent de celui qu'exigent la révision ou la traduction. Le traducteur doit donc être prêt à opérer un « changement de cap » cérébral afin d’optimiser l’usage d’un tel outil. Les erreurs que l’on retrouve dans la TA sont différentes des erreurs produites par les êtres humains, ce qui nous amène à fonctionner et à penser différemment. L’exercice est passionnant mais devant la multiplication des opérations mentales, il peut s’avérer épuisant. Il demande donc un niveau de concentration et de vigilance extrêmement élevé pour les non initiés.

Les corpus en ligne

Un corpus est une collection de documents rassemblés pour permettre la recherche de termes et d’expressions. Les corpus sont des ressources utilisées depuis longtemps en traduction, notamment pour étudier les néologismes et les cooccurrences. Autrefois utilisés quasi exclusivement par les chercheurs en traduction, ils sont aujourd’hui largement accessibles au grand public grâce à leur support en ligne. En effet, la compilation de corpus est longue et fastidieuse, et les traducteurs indépendants ne pouvaient pas se permettre de dépenser tant de temps et d’efforts pour les construire. L'arrivée d’Internet a sans aucun doute contribué à banaliser la consultation des corpus.

Il existe aujourd’hui deux types de corpus à la disposition des traducteurs :

Les corpus unilingues

Ils permettent

Bien qu’Internet ne soit pas un corpus en soi, si l’on s’en tient à la stricte définition, le Web demeure sans aucun doute le corpus unilingue le plus couramment utilisé actuellement dans la réalité du travail (p. ex. Google, Bing).

Les corpus bilingues ou concordanciers

En s'appuyant sur des millions de traductions disponibles, ils permettent :

Parmi les plus courants, citons Linguee et TAUS.

Pour produire ses résultats, ce système de TAO s'appuie sur une base de données de traductions existantes, régulièrement mise à jour. Une fois entrée dans le moteur de recherche, la requête (un mot, un groupe de mots, ou une expression) génère deux colonnes en vis-à-vis : elles permettent de voir les correspondances langue source-langue cible dans différents contextes de traduction issus de dizaines de textes différents. L'utilisateur peut ainsi les comparer et choisir celle qui convient le mieux au contexte de sa traduction. L'origine des traductions est indiquée sur la droite. Dans Linguee, chaque proposition est dotée d'un outil de vote, ce qui permet de faire remonter les traductions les plus pertinentes, et dans TAUS, il est possible de rapporter un problème lié à la traduction proposée. Notons que ces outils ne sont pas destinés à traduire des textes entiers.

Avantages

Les corpus en ligne sont des outils de vérification, des aides à la rédaction et surtout une source d’inspiration pour les traducteurs. Ils donnent une image assez actualisée de la langue, en particulier dans les domaines de spécialité. Ils ont surtout un avantage essentiel sur les dictionnaires ou les glossaires : la mise en contexte. Leur taille immense et la vitesse à laquelle ils fournissent les résultats d’une recherche en font des outils d’autant plus précieux.

Inconvénients

Ces corpus ne répondent pas toujours à une méthodologie définie. Ils sont du texte brut laissé à la seule discrétion du traducteur. Ils peuvent être dangereux pour le traducteur débutant compte tenu du caractère aléatoire de leur qualité. Il n’est pas certain que leur contenu ait été vérifié par une quelconque autorité.

Le recours abusif à ces outils peut par ailleurs déséquilibrer un document traduit en intercalant différents styles. Les phrases sont décontextualisées et leur recyclage peut appauvrir la qualité de la traduction et faire apparaître une discontinuité dans le style ou la terminologie. Au traducteur d’être extrêmement vigilant et d'harmoniser le document final. Il est important que le traducteur reste critique sur le texte déjà traduit, même dans l’urgence.

Par ailleurs, l’immensité du volume des données peut dérouter le traducteur ; devant tant de documents à consulter, la recherche devient vite chronophage ou perturbante.

Un détail dans le processus ?

Si l’on veut dresser un bilan, on dira que les pressions qui s’exercent sur la profession sont de plus en plus fortes tant en termes de délai que de prix. En plus d’une maîtrise parfaite d’une langue source et d’une langue cible, et parfois même d’un domaine, on exige du traducteur des compétences en informatique allant bien au-delà de sa formation initiale, et tout cela pour une rétribution qui est rarement à la hauteur des exigences. Les outils sont de plus en plus utilisés pour aménager à la baisse la matrice de paiement. Les répétitions sont de plus en plus souvent non comptabilisées dans la facture finale. Il est donc clair aujourd’hui qu’un professionnel de la traduction doit maîtriser de nombreuses compétences connexes, pour lesquelles il n’a pas toujours été formé et pour lesquelles il ne reçoit aucune rémunération.

Même si le traducteur reste ouvert à tout type d’ingénierie linguistique, il est indéniable que les fabricants de TAO s’adressent directement aux entreprises dans l’idée de court-circuiter le traducteur, qui devient un « détail » dans le processus. Beaucoup diront également qu’à force d’utiliser ces supports technologiques, de devoir réutiliser les mémoires de traduction des autres traducteurs de nos clients ou de consulter les corpus en ligne et les résultats des systèmes de traduction automatique, nous sommes en train de perdre ce qui fait l’essence même de notre métier : notre créativité.

Que reste-t-il alors de l’activité traduisante ?

Trouver sa place

Les outils de traduction répondent à des besoins réels mais, comme nous l’avons vu, ils imposent également un certain nombre de contraintes. Pour répondre aux exigences du marché, le traducteur doit trouver sa place dans ce déferlement technologique. Il doit redéfinir sa profession et déterminer ses besoins. À nous, spécialistes de la langue, de nous réapproprier notre environnement technologique de même que ces outils, sans avoir à les subir. La post-édition est certainement l’une des activités du futur de notre profession. La balle est dans notre camp.

Il n'est pas dans l'intérêt du traducteur d'ignorer ou de rejeter ces outils. Il devra plutôt s’y adapter lorsque cela sera nécessaire, en demeurant conscient des atouts et des faiblesses de ces logiciels. C'est ainsi qu'il pourra les utiliser de manière optimale, de façon notamment à répondre à ses propres besoins et priorités.

Cette prise de conscience déterminera certainement la conception de notre profession ainsi que sa pratique future.

Pascale Amozig-Bukszpan exerce en Israël comme traductrice indépendante spécialisée en localisation. Elle prépare actuellement une thèse de doctorat sur l’analyse de l'intégration technologique dans l'environnement du traducteur.