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Le traducteur en chef

Deuxième d’une série de deux articles sur Léon Gérin.

Par Alain Otis, traducteur agréé (ATIO et CTINB)1

Quant à l’organisation rationnelle des bureaux de traduction, elle […] reste encore aujourd’hui inachevée2.
Léon Gérin

Le service de traduction des Débats n’a pas de chef permanent depuis le départ de Wilfrid Larose, en mars 1914. Un nouveau venu, Henri Trudel, est nommé à titre intérimaire. L’Orateur veut un bon traducteur, certes, mais aussi un meneur, qualité qui manquait à Larose. Trudel a l’étoffe d’un chef, mais il connaît des ennuis de santé, si bien qu’il faut lui désigner un remplaçant pendant la session de 1916. Le remplaçant, c’est Léon Gérin. Nommé lui aussi à titre intérimaire, il sera confirmé dans ses fonctions début 1917.

La discipline

Diriger les traducteurs des Débats n’a jamais été une partie de plaisir. À une époque, ils avaient fait trembler Napoléon Hudon-Beaulieu, chef jusqu’en 1899. Quinze ans plus tard, ils avaient fait partir Wilfrid Larose. Depuis longtemps, des « têtes fortes » se permettaient des libertés avec la discipline.

Peu après son entrée en fonction, Gérin a maille à partir avec un récalcitrant, qui trouve à redire sur sa façon de gérer le service et qui menace de boycotter la révision. Ne faisant ni une ni deux, Gérin met le greffier de la Chambre et l’Orateur dans le coup. L’affaire rebondit sur le parquet des Communes le 13 septembre 1917. Le député Rodolphe Lemieux exige que les ordres du chef soient respectés, afin que l’on ne revienne pas à la situation plutôt chaotique qui régnait autrefois. L’attention et l’appui de l’Orateur seront dès lors acquis au chef des Débats.

Quelques années plus tard, à la faveur d’un important changement de garde, le climat de travail s’assainit et le chef n’aura plus de difficulté à maintenir la discipline.

Points de vue sur la langue et la traduction

Observateur du français et de l’anglais au quotidien pendant une trentaine d’années, Gérin décrit ainsi les langues avec lesquelles travaillent les traducteurs : « … deux langues bien vivantes, en mal de devenir : la française, qui se ballotte entre l’archaïsme des vieux parlers et le néologisme boulevardier des capitales cosmopolites; l’anglaise, qui se panache de pompe biblique, d’énigmes shakespeariennes et d’argot sportif américain3 ».

Pour le chef des Débats, « [T]oute opération linguistique passe par trois étapes : le mot, l’idée, l’expression (ou locution)4 ». Il déplore, tout comme son collègue aux Débats Pierre Daviault, la pauvreté et l’imprécision de notre vocabulaire, lacune qui se corrigerait facilement pourtant, « … par l’étude du dictionnaire, par la lecture des bons auteurs…5 »

La difficulté de la traduction, pour lui, vient de l’« [I]rréconciliable opposition de deux tempéraments nationaux : celui de l’Anglais, homme de pratique, [qui] voit toute chose sous son aspect extérieur, et celui du Français, […] raisonneur abstrait, [qui] capte la réalité par le menu, la résout en ses éléments6 ».

La traduction, conclut-il, ne peut se faire « … qu’en dégageant des équivalences d’expressions fondées sur des équivalences d’idées7 ». Dans ce contexte, « [L]e bon traducteur ne sera donc pas un simple transposeur de mots à coups de dictionnaire, il devra être une sorte de devin en psychologie sociale, doublé d’un manieur expert d’au moins deux langues qui pour lui ne sauraient avoir de secrets8 ».

La documentation

Les débats sont le point de convergence de tous les domaines. Gérin dit à ce sujet : « Se fait-on une idée du nombre de questions que débattent les représentants du peuple canadien au cours d’une session, que dis-je, d’une journée, d’une séance même? Et le traducteur doit les suivre au pas de course9 ». La mobilisation d’un arsenal documentaire particulier s’impose donc. Il ajoute : « Aussi, de longue date les traducteurs des Débats ont-ils senti le besoin de s’aider de procédés spéciaux […]. Le plus ordinaire et le plus utile est la confection de lexiques ou de glossaires ad hoc, destinés à combler les lacunes des dictionnaires et ouvrages de référence qui rapidement cessent d’être à la page10. »

Il n’est pas sans intérêt de préciser que sur ce chapitre, les traducteurs aux Débats sont des champions dans le domaine et contribuent à compléter les ressources à leur disposition. Gérin dit : « [l’équipe] avait bénéficié de l’active collaboration et de l’expertise d’un Beaulieu, d’un Frank Hughes, d’un Wilfrid Larose, […] comme aussi de l’ample documentation d’un [Éthérius] Fauteux et de quelques autres11. » De fait, après la mort de Hughes, en 1921, le service fera des démarches auprès de sa succession pour acquérir ses livres et ses fiches, moyennant 100 $.

Le chant du cygne

Lors du débat sur l’établissement du Bureau des traductions, les chefs des principaux services sont appelés à donner leur avis sur la question. Gérin explique dans son témoignage le processus de traduction des débats, qui paraissent alors avec une journée de retard. On découvre un chef consciencieux qui suit de très près la production du texte, dont la qualité doit être irréprochable, et qui est à son pupitre pour faire lui-même la dernière révision.

Confier à un seul chef la direction de tous les traducteurs ne lui paraît pas judicieux. Il aimerait que l’on conserve le statu quo. La création du Bureau des traductions est cependant consommée en juin 1934. Gérin, qui vient d’avoir 71 ans, n’en sera pas. La rumeur avait couru qu’il en deviendrait le premier chef; toutefois, il fait plutôt valoir ses droits à la retraite.

En retraite, il collige ses fiches, plus de 5 000, « […] qui paraissent présenter assez d’intérêt pour mériter […] l’honneur de la publication12 … » et fait son Vocabulaire pratique. Ce sera son ultime contribution à la traduction. Il travaille tranquillement à mettre en forme ses publications antérieures dans le domaine de la sociologie.

Léon Gérin s’éteint le 15 janvier 1951. À la Société royale du Canada, dont il est membre depuis 1898, on lui fait un panégyrique dans lequel sa carrière de traducteur est décrite en une vingtaine de mots. On voyait très peu en lui le traducteur, pourtant il avait consacré plus de trente ans de sa vie à la traduction.

 

page histoire

Traducteur des Débats, 1924. Assis, au centre, Léon Gérin. Source : « Au Parlement d’Ottawa : Fonctionnaires et journalistes », Revue illustrée, p. 8. La Presse, samedi 5 avril 1924. Reproduit avec la permission de Bibliothèque et Archives nationales du Québec

1. L’auteur remercie Jean Delisle pour ses commentaires.

2–11. « Journalistes et traducteurs », Almanach littéraire de l’Est, 1932, p. 9.

12. « M. Léon Gérin nous écrit… », La Revue populaire, mars 1935, p. 34.

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Alain Otis est chargé de cours au Département de traduction et des langues de l’Université de Moncton depuis 2015.

 


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