Fantaisies digitales

Par Eve Renaud, traductrice agréée

« Mais arrête de te fixer sur les fautes! » ai-je crié un jour, exaspérée, à ma mère qui relevait quelque péché linguistique véniel dans un billet écrit avec force euphémismes pour lui annoncer l’éclatement de la boule de Noël rapportée d’Autriche par tante Henriette au cours d’une partie de crosse impromptue, dans le salon, avec passoires comme instruments éponymes et papier d’emballage bien scotché en guise de balle.

« J’ai écrit trop vite », ai-je faux-fuyanté comme tant d’autres avant et après moi.

J’aurais peut-être dû laisser ma mère se concentrer sur l’entorse à l’orthographe et bafouer mon honneur d’élève primée au lieu de l’orienter vers l’entorse à la discipline! Quoi qu’il en soit, ma mère a rétorqué d’un cinglant : « C’est l’excuse de ceux qui ne savent pas écrire. » Elle a la même réplique péremptoire pour quiconque ampute du s final son Vallières patronymique et allègue qu’il n’y a pas de faute dans les noms propres.

Mes parents, qui ne comptent pas Crésus dans leur arbre généalogique, ont envoyé leurs trois rejetons à l’école privée, et l’absence d’un s ou la présence inopinée d’un e dans nos élémentaires écrits prenait sans doute à leurs yeux la même teinte rouge que leur compte bancaire en fin de mois.

Pendant un temps, j’ai pratiquement fait mienne sa répartie-muselière. Si ma mère le disait, ce devrait être vrai. Jusqu’à ce qu’arrivent les machines à écrire à mémoire dont… j’oublie le nom. Or, comme mes doigts filaient à 85 mots/minute, la machine perdait les pédales mais gagnait en appétit et avalait les mots par paquets, transformant le judicieux « ajouter le riz en remuant à la cuiller de bois pour bien imprégner chaque grain de matière grasse » en un énigmatique « ajouter le riz en remuant chaque grain de matière grasse ».

Le progrès technique venait enfin de légitimer le « Désolée pour les fautes, mais j’ai fait vite ». Sans doute immémorial. J’imagine l’apprenti égyptien tremblant devant le scribe courroucé qui le menace de lui faire avaler son calame en voyant « dromadaire » écrit avec deux bosses. Ce qui expliquerait en outre l’étymologie du mot « calamité ».

L’ordinateur a pris le relais sur le chapitre de la vitesse coupable. La collègue qui a écrit récemment « je mettais fait dire » sait parfaitement écrire, mais ses doigts ont écrit au son, comme le font souvent les miens. Témoin ce « nos regardent se perdent » repêché il y a deux mois dans un premier jet.

Pressé par les échéances, mon cerveau me commande parfois des télescopages étranges, tel cet « esprix littéraire » corrigé à contrecœur dans une traduction sur le Goncourt d’Antonine Maillet.

En fait, j’avais noté beaucoup d’exemples de ce genre de mots-valises, mais les petits éparpiers où je les ai notés fébrilement ont été victimes d’une trilogis de déménagements entre bourreau, maison et chalet, et je ne retrouve pour l’heure que ce trébuchement de mes doigts et mus et agités qui ont écrit, victimes d’un criant syndrome de Stockholm, « les hôtages des FARC ».

Vrai devrait!