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Brünnhilde, la Nouvelle-Écosse et l’anatomie masculine

Eve Renaud, traductrice agréée

Quelle profession que la nôtre, je ne me lasserai jamais de le dire! La semaine dernière, par exemple, elle m’a expédiée dans le coin le plus reculé de la bibliothèque universitaire parmi de poussiéreux rapports annuels, puis m’a fait remonter jusqu’au quatrième étage à la recherche de la version française du livret du Crépuscule des dieux de Wagner que j’ai dû lire au complet, l’auteur anglophone ayant cité un tout petit bout de phrase sans préciser qui le chantait et quand. De retour chez moi, je me suis penchée sur la façon de traduire trois occurrences de balls (version anatomique). Enfin, Internet m’a permis de trouver enfin un texte de six pages qui allait m’aider à traduire deux mots.

Je me suis donc lancée dans une lecture impatiente et avide du précieux document, freinée en plein centre par un mot qui semblait venu tout droit de l’espace : « En 1901, des activités minières au Texas avaient mené Pearson dans l’État mexicain de Chihuahua, sur la frontière américaine, puis à Mexico, où il se joignit l’année suivante à un groupe de promoteurs haligoniens et montréalais […]1. »

Haligoniens? J’aurais été moins surprise s’il avait été question de promoteurs martiens. Un martien (Martien?), on sait ce que c’est : c’est vert, ça a des antennes ou pas, une grosse tête ou pas, de grandes oreilles ou pas, deux yeux, trois yeux, bref, le martien s’inscrit dans une imagerie commune. Mais un Haligonien?

J’ai cherché frénétiquement d’où venait cet Haligonien. Ah, bien sûr : de Halifax! Je suis donc allée une dizaine de fois dans la capitale de la Nouvelle-Écosse sans savoir que je m’adressais à des Haligoniens?

Le Grand dictionnaire terminologique2 propose une fiche qui fait des Haligonians, « native or inhabitant of Halifax (Nova Scotia or England) », des Haligoniens, avec cette note frustrante : « Le document précise qu’il s’agit d’Halifax, Canada. » Quel document? Mystère! Je constate toutefois que certains Haligonians peuvent être britiches, à la différence des Haligoniens!

Termium circonscrit l’haligonisme au Canada, autant pour les anglophones que pour les francophones, mais il ajoute cette distinction, côté français : « Ne pas confondre avec ‟halifaxois” et ‟halifaxoise”, qui est propre à la municipalité d’Halifax-Nord (Québec). »

Décidément, cette journée est marquée du sceau de l’ignorance : je ne savais pas que ma belle province avait été dotée d’une Halifax-Nord (intégrée en 1997 à un ensemble appelé Sainte-Sophie-d’Halifax). Mais alors, avons-nous déjà eu une Halifax-Sud? Eh oui. Et le gentilé? Halifaxien? Hélas… La Banque de dépannage linguistique nous dit que c’est Halifaxois-du-Sud. Il faut lancer une pétition.

J’ouvre une parenthèse : À mes débuts de traductrice, on m’avait confié un document où figuraient les coordonnées de représentants provinciaux de je ne sais plus quoi. En me relisant, j’ai découvert avec surprise que certains vivaient à Halitélécopieur. Vous l’aurez deviné : je ne maîtrisais pas le remplacement automatique et je m’étais crue habile à lancer un remplacement de fax par télécopieur… Je ferme la parenthèse.

Bref, comment est-on passé de Halifax à Haligonian? Un site qui me laisse dubitative par son (in)explication du gentilé Trifluvien3 évoque une tendance des années 1900 à forger les gentilés britanniques à partir de la traduction latine des noms anglais, d’où, apparemment, Mancunian pour un habitant de Manchester, par exemple. L’auteure attribue à une erreur d’étymologie remontant au XVIe siècle la traduction latine de Halifax. Les pieux gentiliens de jadis auraient plaqué sur le nom de la ville les mots halig faex (soit sainte chevelure, selon une légende de la même époque invitant à croire que la tête de saint Jean-Baptiste était enterrée là). L’ajout d’un suffixe à la première partie aurait donné Haligonien. Euh… Mais d’où vient-il ce fichtre de suffixe?

Le site Lexico, qui semble lié au dictionnaire Oxford, propose ceci, sous Haligonian : « Mid 19th century apparently from Hali- (in Halifax) + -onian (on the pattern of words such as Aberdonian) with the insertion of g. The name has been said to derive from Haligonia, a putative medieval Latin name for the West Yorkshire town of Halifax (based on the erroneous derivation of Halifax from Old English hālig faex ‘holy hair’), but evidence to support this theory is lacking, and other models for the form exist, such as Oregonian and Patagonian. »

Ouf!

Le boulot m’appelle, tout comme mon adversaire au Scrabble. Je précise au passage que la version du jeu en ligne accepte haligonien, mais pas halifaxois ni halifaxien. Et que l’opéra, les balls et l’haligonien, c’était pour un seul et unique texte. Vous l’aurez deviné : l’histoire d’une banque.


1 Dictionnaire biographique du Canada, volume xiv (1911-1920). Consulté le 18 juillet 2019 sur le Web à l’adresse http://www.biographi.ca/fr/bio/pearson_frederick_stark_14F.html.

2 http://www.granddictionnaire.com/ficheOqlf.aspx?Id_Fiche=8878500

3 http://mentalfloss.com/article/82058/11-canadas-weirdest-demonyms-and-local-nicknames


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