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Conjugoire

Par Eve Renaud, traductrice agréée

Certains mangent mou par obligation, d’aucuns s’habillent en mou par choix ou absence de, et d’autres, enfin, conjuguent mou. C’est un phénomène d’époque.

Chaque année, Robert et Larousse font une cure de jeunisme qui les muscle de quelques mots nouveaux, dont certains obtiennent un peu trop rapidement droit de cité, il me semble (je ne parierais pas grand-chose sur ubériser, par exemple) et qui les débarrasse des bourrelets apportés par l’âge. Ce qui a permis à la firme Ancestry DNA de conclure que mes ancêtres n’avaient rien à voir avec Robert ou Larousse, mais c’est une autre histoire.

Triste constatation : il y a manifestement discrimination contre les verbes en « o-i-r ouar, r-e re » comme disent ma mère, ma grand-mère et leur grammaire. Les verbes du troisième groupe doivent invoquer la Charte et contester une discrimination fondée sur la morphologie! Il y a matière à recours collectif, ici. Du reste, la grammaire actuelle compte-t-elle encore trois groupes? Grevisse reçoit-il, comme sur kijiji, un courriel du genre « les verbes ci-dessous sont sur le point d’expirer »? Ou, selon la formule du service de messagerie de Bell : « Votre troisième groupe sera supprimé dans 9 jours »?

Les verbes auxquels nos Castor et Pollux lexicographiques ouvrent grand leurs portes se terminent tous en « er » depuis x années. Une simplification que j’assimile à cette règle des écoles qui oblige les gamins à porter des chaussures à bandes velcro parce que ni les parents ni les enseignants n’ont le temps de leur enseigner à nouer des lacets. (Moi, à 9 ans, j’ai rendu ce service à mon frangin de 3 ans. Malheureusement, je n’ai pas pensé à me placer derrière lui et il fait encore ses boucles à l’envers, mais ça aussi c’est une autre histoire.) La grammaire se velcroît.

Oui, « velcroît », du verbe « velcroître », verbe essentiellement pronominal signifiant « faire preuve de paresse, intellectuelle et autre ». Vous serez prompts à conclure (autant être prompts, en effet, ce verbe étant une espèce menacée d’extinction) que je suis élitiste, mais bien au contraire, j’écris ce billet par égalitarisme : depuis le choix de ma profession, il y a… bon, je sens que mon souci du détail vous ennuie… depuis le choix de ma profession, bref, je gagne bien ma vie avec un verbe – traduire – qui est irrégulier. En français, en italien, en portugais et en catalan pour le moins. Si vous me permettez une parenthèse, je vous demanderai : Irrégulier en vertu de quoi? Irrégulier selon qui? Parce que moi, traduire, je fais ça tous les jours. Et « régulier », dit Pollux, c’est « caractérisé par une vitesse, une période, un rythme, une intensité uniforme; sans à-coups, sans interruption ». Bon, les à-coups, je ne suis pas nécessairement armée pour commenter, mais pour le reste, hé! Et Castor précise : « Dont la forme, la disposition, les proportions, etc., se caractérisent par la mesure, l’équilibre, l’harmonie. » Voilà bien la preuve que Castor a lu mes traductions mais surtout, voilà deux témoignages qui infirment la thèse de l’irrégularité du verbe traduire.

Tiens, ça me fait penser… J’ai un beau-frère qui, nirvanissant à l’égard de je ne sais plus quel dessert, s’est exclamé : « Je succule! » À l’époque, je l’ai trouvé inventif, mais maintenant? Succuler… Encore un verbe du premier groupe! Il serait encore de la famille que je lui reprocherais de ne pas avoir succuli. Ou mieux, il serait encore de la famille s’il avait succuli.

Ouf, pardonnez la digression! Bref si moi je peux traduire à longueur de journée, disais-je, pourquoi les autres n’auraient-ils pas le même droit à une profession joliment annoncée par un verbe en o-i-r ouar, r-e re?

Sans compter que la création de nouveaux verbes fréquentoirait les formes actuellement moins connues, les rendant moins irrégulières, en plus de courtephrasuire. Établir un bilan? Bilantuire. Envoyer un fichier par erreur sans l’avoir mis à jour après un passage par Antidote? Antisseoir. Bien entendu, c’est un verbe qui s’emploie surtout au passé; je vois mal dans quelles circonstances on dirait « Je vais vous antisseoir un fichier. » Mais on a déjà « surseoir » et « asseoir » pour exemplure et on écrira donc très simplement : « Désolée, j’ai antissis le fichier que vous venez de récépissoire! Je neuversois à l’instant. » Donner en pâture à Google? Gougloître. Oui, je sais, beaucoup favorisent gougler ou un indigeste gougueuler, mais ils velcroissent. Et tout comme « croître » se distingue de « croire » au participe passé par l’accent circonflexe (au grand dam d’une autre belle bande de velcrosseurs), on écrira j’ai googlû, pour distinguer à la fois du goglu, passereau chanteur d’Amérique du Nord ou biscuit du temps jadis. D’ailleurs, vous cherchez « gougler » sur Internet et vous obtenez 9190 résultats qui vous égarent! Il y a Gougler le journaliste, Gougler ou nom donné aux Anglais (à cause de la forme pointue de leurs casques, comme chacun sait) qui ont attaqué la ville de Bâle en 1365, plus toutes les pages WordReference, Reverso, SensAgent et « de très nombreux exemples de phrases traduites contenant gougler ». Tandis que « googloître » ne génère rien! Aucune confusion possible!

Je vous entends penser aux participes passés, mais s’écarter de l’ennuyeux verbe du premier groupe (il s’est ennuyé, vous avez pioncé, il a roupillé, vous avez ronflé, etc.), c’est comme varier son petit-déjeuner pour mieux goûter la vie : j’ai requis, j’ai traduit, j’ai accompli, tu as rompu, il a crû… Music to my ear! Mais vous aussi, sans doute vous avez symphonouï!


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