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Repenser la langue dans un contexte de décolonisation linguistique 

Le débat sur l’emploi de la terminologie autochtone égratigne toutes les sensibilités identitaires, en particulier en ce qui a trait à la pertinence de la francisation. Faut-il absolument lui chercher un dénouement? Circuit propose ici un état de la question.

Par Caroline Mangerel, traductrice agréée

La francisation de la terminologie autochtone est un sujet qui fâche. Non seulement porte-t-il le poids de rapports de force douloureux mis à vif par les enquêtes récentes et en cours, il s’insère dans une discussion identitaire québécoise où le fait linguistique français est aux premières loges.
Ce thème s’inscrit dans ce que l’écrivain franco-libanais Amin Maalouf appelle « les identités meurtrières ». L’appartenance nationale, linguistique, culturelle, géographique est au cœur même de notre identité. Une lettre ouverte publiée récemment sur le site Web d’Ici Radio-Canada propose une décolonisation de la terminologie autochtone par l’adoption des graphies exigées par les premiers peuples: Innu, Haudenosaunee, Anishinaabe... Son autrice compare les graphies françaises de ces noms, telles qu’elles sont adoptées par l’OQLF, à une imposition eurocentrique du peuple colonisateur. Une réponse à cette lettre évoque le droit de toute langue d’adapter selon sa logique interne les mots de son vocabulaire. L’auteur de cette dernière va même jusqu’à protester que c’est le contraire qui est en fait un acte de colonisation.

Ces deux arguments synthétisent bien les pôles opposés du débat. C’est d’ailleurs le propre de la plupart des groupes qui débattent de l’identité que d’adopter des positions extrêmes. Il est vrai que le français a une prononciation et une graphie qui lui sont propres : on ne dit pas nihongo pour dire japonais, pas plus qu’on ne l’écrit en katakana ni en hanji. Le phénomène n’existe pas qu’en français. Il est de pratique courante dans de nombreuses langues d’adapter la désignation des lieux, de même que les noms des peuples et des langues étrangères : les Italiens disent Parigi, tout comme les Français (et les Québécois) parlent de Venise, des Allemands, de l’Écosse.

Mais la comparaison tient-elle vraiment la route?

Le contexte colonial

Il faut tenir compte du contexte, en l’occurrence celui de la colonisation. Les liens entre la France et l’Italie, par exemple, relèvent d’une Histoire commune qui date de quelques millénaires. On peut donc considérer que les cultures et géographies italiennes, de même que les anglaises, allemandes et autres font partie de la culture française, en quelque sorte. Le flux et le reflux de leurs interactions et de leurs interpénétrations linguistiques, génétiques et alimentaires, notamment, les ont toutes enrichies et façonnées au fil du temps. Le plus important, toutefois, est que ces cultures n’entretiennent pas entre elles les rapports inégaux qu’un peuple conquérant peut établir avec des territoires et des peuples qu’il domine ou a dominés.

Il a été ardu – et il l’est encore – d’utiliser les termes colonisation, colonialisme et décolonisation dans les discours canadiens sur le fait autochtone, surtout du point de vue québécois. D’une part, il s’agit de reconnaître un comportement et des pratiques colonisatrices à un peuple qui a lui-même fait l’objet d’une colonisation. D’autre part, il est douloureux d’admettre que cette situation n’appartient pas qu’au passé : le rapport colonial entre allochtones et autochtones est malheureusement toujours d’actualité. Nommer ces rapports de pouvoir comme étant coloniaux est un acte qui représente une grande difficulté, mais aussi un pas vers une volonté de décolonisation.

Le particularisme québécois

Le français au Québec est dans une situation très particulière. Nous avons tous entendu – ou prononcé – des remarques, que ce soit sur le ton de la boutade ou de la prophétie, sur l’hyperfrancisation dans notre province en comparaison avec l’Hexagone. Le moins qu’on puisse dire est que le Québec est très rigoureux dans son application de la francisation des néologismes, et ce depuis un certain temps déjà. C’est là un autre contexte qui influe sur la question des désignations des langues autochtones. La prédominance actuelle de ce mécanisme freine les tentatives de décolonisation linguistique en créant une impression d’opposition entre « rectitude politique » et « rectitude linguistique ».

Des mots étrangers, mais des cultures locales

Actuellement, la plupart des ouvrages de langue de même que certaines institutions, comme Radio-Canada, recommandent d’employer en français le substantif Inuit au singulier, et Inuits au pluriel. Pourtant, en inuktitut, ce sont les termes Inuk et Inuit qui sont employés.

Un cas semblable fait l’objet d’un débat en Afrique du Sud depuis plusieurs années : lorsqu’on désigne en anglais (qui est la langue par défaut que tous sont censés parler et comprendre et que seule une très faible minorité peut revendiquer comme langue maternelle) les peuples et les langues africaines du pays, faut-il utiliser leur langue? La caractéristique de la plupart de ces langues d’origine bantoue est un usage de préfixes différents selon qu’on désigne la langue, le peuple ou l’individu, par exemple. Faut-il ainsi parler de la langue SeTswana ou isiXhosa? Du peuple BaSotho, du territoire kwaZulu? Et pourquoi pas? Dans ce pays, l’anglais n’est pas celui d’Angleterre : il a intégré des termes propres au lieu, a absorbé des expressions de toutes les langues qu’il côtoie et des peuples qu’il a colonisés. Il a même adopté les consonnes à clics des Xhosa et des Khoi-San!

Pourquoi alors ne pas adopter le singulier Inuk et le pluriel Inuit, qui est la forme grammaticale privilégiée en inuktitut et qui l’était en français jusqu’en 1993? Le français du Québec n’en sera pas moins français s’il intègre linguistiquement certains termes essentiels pour les nations autochtones. La société québécoise montrerait ainsi une ouverture à la pluralité qui la compose en honorant les premiers peuples, dont, faut-il le rappeler, elle n’a pas hérité que le territoire... Nous devrions voir cette pratique terminologique non comme un excès de rectitude politique, mais comme un début de reconnaissance de ceux qui sont encore Autres et qui pourtant enrichissent notre langue et notre culture.

La désignation des langues et des peuples autochtones en français est la base d’un débat qu’il faudra sans doute accepter comme tel pour de nombreuses années à venir : sans cesse sujet à discussion, jamais résolu. Souhaitons que ce dialogue solidifie nos relations et ouvre la porte à des interactions qui dépasseront le seul fait linguistique.


Références
Dorais, Louis-Jacques. « Rectitude politique ou rectitude linguistique? Comment orthographier ‘Inuit’ en français », Études/Inuit/Studies, vol. 28, no 1, 2004, p. 155-159.
Gagné, Bernard. « À chaque peuple sa langue », Ici Radio-Canada, 3 mai 2018, en ligne https://ici.radio-canada.ca/espaces-autochtones/a-la-une/document/nouvelles/article/1098841/autochtones-francophones-terminologie-identite.
Maalouf, Amin. Les identités meurtrières, Paris, Grasset, 2007.
Monette-Deschênes, Audrey. « Décoloniser la terminologie autochtone », Ici Radio-Canada, 17 avril 2018, en ligne https://ici.radio-canada.ca/espaces-autochtones/a-la-une/document/nouvelles/article/1095562/langue-autochtone-nations-francais-decolonisation.


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