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L’histoire réinterprétée

Par Isabelle Veilleux, traductrice agréée

Delisle, Jean. Interprètes au pays du castor, Les Presses de l’Université Laval, 2019

Gardez-vous de bons souvenirs de vos cours d’histoire? Si ce n’est pas le cas, le dernier ouvrage de Jean Delisle pourrait bien vous donner l’occasion de vous réconcilier avec cette matière ou d’en savoir plus sur notre histoire. En treize portraits, Interprètes au pays du castor fait le récit des débuts de notre pays, présenté sous l’angle des premières personnes qui ont servi d’interprètes aux Européens qui découvraient ce grand territoire qui deviendra le Canada.

On apprend d’entrée de jeu que les tout premiers interprètes entre les langues autochtones et le français ont exercé le métier bien malgré eux. En effet, le livre s’ouvre sur le portrait de Domagaya et Taignoagny, les fils de Donnacona, chef de Stadaconé (aujourd’hui Québec), qui ont servi de truchements à Jacques Cartier. Ils ont été emmenés en France en 1534 – de leur plein gré, semble-t-il, mais tout de même dans des circonstances un peu troubles – et sont revenus l’année suivante avec une connaissance suffisante du français pour aider Cartier à communiquer. Ils ont par la suite perdu la confiance de l’explorateur, puis ont été capturés de nouveau et gardés plus ou moins prisonniers en France, où ils sont morts sans avoir revu le Saint-Laurent. 

Trois femmes voient leur rôle reconnu dans les pages du livre de Jean Delisle, qui avoue lui-même que les « livres d’histoire du Canada n’ont pas toujours accordé aux femmes […] la place qui leur revient dans la traite des fourrures » (p. 89). Thanadelthur est l’une d’entre elles. Cette Chipewyanne, morte à 20 ans à peine, était dotée d’une force de caractère exceptionnelle. Faite prisonnière par les Cris, qui voulaient en faire une esclave, elle a réussi à échapper à ce sort. Ayant appris la langue crie pendant sa captivité, elle est devenue interprète et a négocié un traité de paix entre les Chipewyans et les Cris, traité déterminant pour les échanges commerciaux entre la Compagnie de la Baie d’Hudson et les Autochtones dans ce qui est aujourd’hui appelé la région de Churchill, au Manitoba.

Les interprètes dans toute leur diversité 

C’était, bien entendu, pour les langues autochtones que les Européens cherchaient des interprètes linguistiques, mais ces derniers devaient aussi souvent servir d’interprètes culturels, même si leurs antécédents variaient considérablement. De fait, alors que certains avaient précédemment vécu des situations de grande violence – enlèvement, captivité, esclavage – et devaient leur survie à l’apprentissage d’une deuxième ou même d’une troisième langue, pour d’autres, c’est un mariage mixte ou le désir d’aventure qui les a poussés vers ce métier, qui n’était pas de tout repos au « pays du castor ».

Delisle commence son récit en 1534, avec le premier voyage d’exploration de Jacques Cartier et nous amène jusqu’à l’orée du XXe siècle, les portraits étant présentés en ordre chronologique. Il nous fait découvrir des personnages aux parcours diversifiés qui ont participé, souvent dans l’ombre, à l’histoire de notre pays. Comme le dit l’auteur dans son introduction : « Tous présentent […] un intérêt du point de vue historique, professionnel ou humain. Ils méritent notre attention, ne serait-ce que parce qu’ils nous font découvrir des facettes insoupçonnées du métier d’interprète. » (p. 3)

Impossible cependant de ne pas remarquer que cet ouvrage présente un point de vue très occidental sur les relations entre les Autochtones et les Européens. On pourrait alors se demander comment les membres des premières Nations traceraient les portraits de ces mêmes interprètes.


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