La langue française à la sauce médiévale

Par Isabelle Veilleux, traductrice agréée

Ueltschi, Karin. Petite histoire de la langue française. Le chagrin du cancre, Imago éditeur, 272 pages, mars 2015, ISBN : 9782849528303

Une histoire du français

Aimez-vous vous faire raconter la langue française? C’est une histoire que nous avons entendue bien des fois, mais qui pourrait s’en lasser? Chaque auteur arrive à nous en faire découvrir une nouvelle facette et à lever un peu plus le voile sur notre langue. Petite histoire de la langue française est l’œuvre de Karin Ueltschi, professeure de langue et de littérature du Moyen Âge. Le point de vue est résolument celui de la médiéviste, qui prend plaisir à s’attarder à l’époque médiévale, si riche et tout de même peu connue, berceau du français. Les chapitres s’ouvrent presque tous sur une citation de Rabelais, écrivain que l'auteure décrit comme « le bon génie de notre langue, démiurge splendide dans toute son impertinence et son irréductible insoumission ».

Français écrit, français parlé

Le fil conducteur de cet ouvrage est l’opposition entre l’oral et l’écrit, la transcription à l’écrit ne s’étant pas faite sans heurts. En effet, l’alphabet du latin ne comptait pas suffisamment de lettres pour rendre compte de tous les sons de la langue romane. À ses débuts, le français, comme les autres langues vernaculaires, « avait un défaut majeur par rapport au latin » : il était modulable et mouvant. L’écrit connaît donc de nombreux flottements et produit « une orthographe incertaine, aux variantes infinies », le « chevalier » sera tour à tour cevaliers, chevaler, chivalers. Puis des traités de grammaire et d’orthographe commenceront à fleurir dès la fin du XIIIe siècle. Fait cocasse, la grammaire du français est née en Angleterre – le français y était une langue que tout homme cultivé voulait maîtriser.

L’auteure, quant à elle, semble avoir un faible pour ceux qu’elle appelle les « jongleurs », ceux par qui se transmettait la tradition orale. Ce sont ces jongleurs, migrant de foire en foire, de village en village, artistes à l’imagination foisonnante, qui sont à la source de bien des œuvres littéraires du Moyen Âge. À eux s’opposent les clercs, gardiens de la tradition écrite, qui connaissent l’alphabet et qui recopient des textes en latin. Les clercs se mettront cependant à traduire (ou, dans une large mesure, adapter) des textes du latin au français, puis à écrire directement en français, malgré la difficulté de rendre à l’écrit toutes les sonorités de la nouvelle langue. Tout au long de son livre, Karin Ueltschi présente de nombreux exemples pour illustrer toutes les époques et toutes les étapes de la transposition à l’écrit.

Le lecteur comprend le choix du sous-titre du livre, Le chagrin du cancre, lorsqu’il arrive au passage où l’auteure explique que les dictionnaires « vont s’emparer de la question orthographique, ce qui aboutit à terme à la situation contemporaine où l’orthographe est devenue l’indicateur par excellence du degré de maîtrise du français, du niveau d’instruction, et un marqueur social de première importance ». Le « bon usage » qui s’est imposé à partir du XIXe siècle fera pleurer bien des enfants (et parfois les plus grands). Désormais, pour maîtriser la langue, il faut en maîtriser l’orthographe. Fini les variantes; l’usage du français se normalise et tout ce qui s’écarte de la norme est désormais une faute.

L’éternel jongleur

Dans sa conclusion intitulée « La revanche du jongleur », l’auteure nous rappelle que notre français, à sa naissance, n’était rien de plus qu’une langue de communication orale et que c’est dans l’oralité qu’une langue puise sa vitalité. Pour que la langue reste vive, il lui faut conserver la mémoire du passé, tout en l’enrichissant du présent. Ainsi l’auteure souhaite-t-elle « un monde jeune avec une antique mémoire ».